V. COMME CONSÉQUENCE, DANS TOUTE DECORATION, NON
SEULEMENT l’iMITATION STRICTE DE LA NATURE n’eST POINT INDISPENSARLE , MAIS l’aRTISTE DOIT ENCORE SE GARDER DE DONNER A SES COMPOSITIONS UN ASPECT TROP RÉEL. PAR CONTRE IL PEUT, TANT AU POINT DE VUE DE LA FORME QUE DE LA COULEUR, s’ADANDONNER AUX CAPRICES d’une ÉlÉGANTE FANTAISIE ET INTER- PRÉTER AVEC UNE CERTAINE LIBERTÉ LES SUJETS Qu’iL SE PROPOSE DE RENDRE.
Nous venons d’établir que dans le choix de ses sujets le décorateur expérimenté évite tous ceux qui peuvent produire une émotion intense. Mais ce choix n’est pointtoujours laissé à la disposition de l’artiste. Il lui est souvent imposé, et les motifs qu’on lui indique rentrent parfois dans la catégorie de ceux que nous venons de proscrire. Dans ce cas, il n’oublie jamais combien il serait dangereux de provoquer une illusion, et dès lors, se souvenant que l’imitation stricte de la nature n’a et ne peut avoir d’autre but que de créer cette illusion, il se garde de cette imitation avec une attention toute particulière.
Est-il, par une nécessité supérieure, obligé de représenter un fait historique ? Il aura soin, par une transposition de tons, par un assoupissement général de sa composition, de particulariser suffisamment la scène qu’il traduit, et de la
distinguer ainsi du monde réel qui l’entoure, de façon à rendre toute confusion impossi])le. Il pourra, en outre, par un encadrement plus ou moins compliqué, par une bordure plus ou moins riche, souligner la portée ornementale de son œuvre. Vingt moyens, au surplus, sont à sa disposition pour accentuer le caractère conventionnel, indispensable à ces sortes de représentations. L’inobservance du point de fuite, le mauvais placement de la ligne d’horizon , en faussant la perspective, enlèveront à la composition toute apparence de profondeur et lui donneront l’aspect d’un décor.
C’est ce qu’ont remarquablement compris les Chinois et ce qui leur a valu pendant si longtemps, de la part de nos artistes, les plus vives et les plus mordantes critiques ; jus- <pi’au jour où l’on a fini par saisir le parti merveilleux que ces décorateurs si intelligents tiraient, dans rornementation de leurs tissus et de leurs vases, de ces incorrections volontaires. Nos tapissiers du xv® siècle, au reste, ne procédaient point autrement, et en présence des admirables peintures des Van Eyck, des Thierry Bouts, des Roger van der Weyden, etc., on ne peut prétendre que les peintres de ce temps, auxquels on demandait les cartons de tapisseries, aient ignoré les lois rigoureuses de la perspective. On doit donc regarder les fautes, les erreurs, qu’on relève dans ces tapisseries, comme des erreurs voulues, comme des fautes jugées nécessaires ; et ces grands artistes avaient raison de les commettre , car le résultat qu’ils obtenaient ainsi devenait plus conforme aux lois de la décoration.
Le principal effet d’une perspective bien observée est de faire un trou dans le mur. Or une ouverture, de quelque nature qu’elle puisse être, alors même qu’elle donnerait jour sur le plus riant paysage, ou qu’elle nous permettrait de contempler le plus magnifique palais, ne saurait être considérée comme un décor. Un vitrail, un rideau, au contraire, un store, une toile, voilant cette ouverlure, produiront, dans certains cas, un effet très décoratif. Eh bien, une perspec-
live mal observée, en détruisant la succession logique des plans et en empêchant que la peinture ne se creuse, transforme celle-ci en une sorte de rideau et répond, par conséquent, aux exigences décoratives.
Nos deux figures 5 et 6, qui placent à côté d’une tapisserie du xvi*^ siècle la scène représentée par cette tapisserie mise
Fig. 5. — Tapisserie flamande du xvi« siècle représentant les amusements champêtres.
dans sa perspective rigoureuse, montrent quelles impressions très différentes peuvent naître de la contemplation d’un même sujet, suivant qu’il est exécuté d'une façon correcte ou avec des incorrections voulues. La première donne la sensation d’une tapisserie , la seconde troue le mur et présente l’aspect d’un tableau. Faut-il ajouter que même dans les peintures décoratives les plus accomplies, dans les chefs-d’œuvre les moins discutés, on rencontre de ces fautes volontaires ? U Ecole d’Athènes offre deux points de
vue, l’un, plus bas, pour rarcliitecture ; l’autre, plus haut, pour les figures; et les Noces de Cana de Paul Véronèse présentent deux lignes d’horizon.
Certains détails d’exécution qui passent souvent inaperçus ou dont on ne pénètre pas de suite la raison , aident également à produire ces illusions si nécessaires. Il n’est
Fig. 6. — La même tapisserie flamande du xvi« siècle mise en perspective.
personne qui n’ait remarqué la façon très particulière dont les feuillages sont traités dans les has-reliefs de l’époque ogivale et dans les anciennes tapisseries dites de verdure. Les feuilles y sont disposées sur un plan vertical, et en quelque sorte à plat. (Voir fig. 7, 8 et 9.) Eh bien, cette disposition, qui, au premier abord, semble accuser une certaine naïveté dans l’exécution , est , au contraire , d'une ingéniosité extrême. Les fleurs, les feuillages, les vols d’oiseaux, présentés ainsi verticalement, revêtent un aspect décoratif
qu’ils cessent d’avoir dès qu’on les dessine sur un plan horizontal, et comme ils s’offrent, du reste, à nos regards dans la nature.
On voit que, tenu de traiter un sujet fixé, déterminé à l’avance, le décorateur ne manque pas d'artifices pour imprimer à ce sujet un caractère s’harmonisant avec sa desti-
Fig. 7 et 8. — Feuillages disposés à plat, et prenant ainsi un aspect décoratif.
(CAïIIliDHALK DE REI.MS.)
nation. Le motif est-il moins précis et prête-t-il à l'interprétation ? D’autres moyens sont encore à sa portée pour en souligner la fonction décorative. Il aura soin, par exemple, d’introduire dans sa composition une certaine fantaisie, de mêler le fantastique au réel, et de donner ainsi à rensernble de son œuvre un aspect suffisamment conventionnel, qui en accentuera la mission.
Supposons qu’on demande à notre décorateur de composer, pour un meuble de salon, une suite de tapisseries représentant les fables de La Fontaine ou celles de Florian. Qui ne sent combien il serait malséant de donner à la ménagerie qui constitue le personnel de ces fables, un aspect trop réel, et quelle inconvenance il y aurait à faire asseoir
les gens au milieu de prés verdoyants, de montagnes, de chutes d’eau, sur des loups, des agneaux, des paons, des chiens, des renards ou des ânes? L’artiste, dans ce cas, a pour devoir de recourir à des compromis gracieux , qui détruisant toute illusion, font oublier à la personne à laquelle on offre un siège, ce que le sujet choisi pour la décoration de ce siège peut avoir d’insolite.
Fig. 9. — F (Miillages disjiosés verlicaleiuent, et prenant ainsi un aspect clécoratit (Fragment {l’une des tapisseries {lites les Belles Chasses du duc de Guise.)