LXXII. DANS LE CHOIX ET LA REPARTITION DE SES
TONALITÉS PRINCIPALES, l’aRTISTE DOIT AUSSI TENIR COMPTE DU DEGRÉ d’ÉCLAIRAGE DE LA PIÈCE ET DES VA- RIATIONS QUE PEUVENT SUBIR l’iNTENSITÉ ET LA RÉPAR- TITION DE LA LUMIÈRE.
(( Quand vient le soir, écrit INI. A. Laugel, les tons rouges s’éteignent les premiers. Une vache rousse dans un pré devient très rapidement invisible. Après les tons rouges, les jaunes disparaissent, puis les tons verts; les arbres ne montrent plus que des silhouettes noires ; le bleu du ciel, au contraire, persiste jusqu’au milieu de la nuit. » — Ce sont là des constatations que chacun de* nous a été ou est à même de faire quand il lui plaira.
Lorsque l’obscurité grandit progressivement dans un intérieur, soit par suite de l’abaissement naturel du jour, soit pour toute autre cause, un phénomène analogue se produit. Les tons qui participent du rouge et du jaune prennent les premiers un aspect sombre, tournant de plus en plus au noir, alors que les tons dérivant du bleu — et qu’en termes de photographes, on qualifie photogéniques — continuent, au contraire, de rayonner la lumière, et, par le contraste, semblent redoubler de clarté. Or, lorsqu’un artiste représente en peinture une scène quelconque, il est amené à employer justement ces tons photogéniques pour ses ombres, alors que les tons chauds, — comme cela a lieu, au reste, dans la nature, — lui servent à dorer les parties lumineuses. C’est pourquoi à mesure que le jour baisse il s’effectue dans sa composition une transposition bizarre et voisine du contresens. Les parties qui devraient rester fortement éclairées deviennent de plus en plus enfumées, noires , tandis que les parties ombrées s’éclaircissent de plus en plus. Tel est le secret de cet aspect roux, terreux, couleur de brique, que prennent les carnations de certaines
tapisseries ou de certains tableaux exposés à contre-jour, alors que les draperies et les parties ombrées, au contraire, semblent déteintes, tant elles paraissent pâles
Le décorateur habile ne laisse pas que de tenir compte de ces modifications faciles à prévoir, et lorsque la décoration qu’il exécute est destinée à un endroit légèrement obscur, il a bien soin de réchauffer ses ombres et de tenir ses lumières relativement froides. C’est dans cette précauti on qu’il faut chercher, en partie, le secret de l’étonnante harmonie que présentent les peintures hollandaises , dont le coloris reste lumineux même dans les pièces le plus sombres.