NAIT AUTREFOIS, LE DÉCORATEUR DOIT TENIR COMPTE DE
CES CONDITIONS NOUVELLES, ET NE PAS s’iNGÉNIER A
COPIER STRICTEMENT DES DÉCORATIONS ANCIENNES, COM- BINÉES ET EXÉCUTÉES EN VUE d’uN ÉCLAIRAGE DIFFÉRENT.
J. a ])assion d’archaïsme qui possède notre époque, et riiabitude prise par nos décorateurs de s’inspirer des styles anciens de rameublement, obligent le plus souvent nos artistes à chercher leurs exemples dans un passé lointain qui, ])our avoir été extrêmement brillant, n’en est pas moins d’une imitation dangereuse. Uorsque nous nous efforçons de donner aux })ièces principales de nos édifices publics ou de nos logis particuliers une ornementation ])iltoresque raj)pelant leiNIoyen Age ou la Renaissance, nous n’avons plus la notion précise de la dilficulté que nos ancêtres éprouvaient à faire pénétrer un peu de jour dans leurs appartements les plus riches et les ])lus somptueux. Ues nécessités de la défense et les rigueurs de la température obligeaient le constructeur à ne pratiquer, en fait d’ouvertures, que des baies étroites et rares. 11 laut se sou-
1. Lib. III, epist. XIII, cité par Franciscus Juiiius dans son livre de Pictui'a veteruin^ p. 1G7.
venir qu’au Louvre meme, au temps de Charles V, c’est-àdire dans les dernières années du xiv® siècle, la })lupart des fenêtres n’étaient point closes ; et lorsque le valet de chambre du roi, Mallet, fit transporter dans la tour de la Fauconnerie la bibliothèque royale, qui jusque-là était demeurée dans le palais de la Cité, on dut garnir de fils de ferles fenêtres de trois étages, « pourdeffense des oyseaulx et aultres bestes » qui, sans cela, seraient venus nicher au milieu des manuscrits du roiC
Les simples particuliers, comme on peut penser, n’étaient ])as logés à meilleure enseigne que leur maître et seigneur. Le Ménagier de Paris, livre rempli de sages conseils, recommande à ses lecteurs de clore leurs fenêtres « de toile cirée, de jiarchemin ou autre chose “ w. Jusqu’à la lin du xvF siècle, les croisées vitrées furent inconnues de la plupart des Parisiens; et un auteur du siècle dernier pouvait écrire : « Il n’y a guère plus de deux cents ans qu’on s’est avisé, en Europe, de mettre des carreaux de vitre ))
Mais l’application même des vitres à la clôture des fenêtres était loin de permettre à nos ancêtres de donner accès dans leurs diverses pièces à un jour aussi brillant qu’ils le ])ouvaient désirer. Pour éclairer leurs appartements, beaucoup plus vastes que les nôtres, ils n’avaient pas cette ressource du fer, qui j)ermet d’ouvrir des baies d’une étendue en quelque sorte illimitée. Ces baies, en outre, se trouvaient obscurcies par les croix épaisses des meneaux, ou par les courbes compliquées des formettes, et, quand meneaux et forrnettes eurent été supprimés, par la mauvaise transpa-
1. Th. Mortreuil, la Bibliothèque nationale de Paris^ son origine et ses aecroissenients ^ Paris, 1878 ; p. 6.
2. On trouve dans ce livre carieux et dans les Archives de V art français (n° de mai 1857) des procédés pour préparer les toiles huilées ou terpentinees (lire téréhenthinées) qui servaient alors à g-arnir les fenêtres. Voir, au surplus, le Dictionnaire de V ameublement et de la décoration^ aux articles Châssis, Feaètre, etc.
3. Voir Anecdotes des beaux-arts • Paris, 1776; tome P’’, p. 58.
rence du verre et par la complication singulière des châssis de menuiserie, obligés de multiplier leurs divisions à cause de la faible étendue des verres fabricpiés en ces temps primitifs. Alors que nous nous défendons par une armature de persiennes, de stores, de rideaux, contre l’excès du jour, nos aïeux, au contraire, appelaient la lumière et la sollicitaient. Or, nous venons de constater le rôle prépondérant que l’éclairage joue dans l’aspect général d’une décoration. On comprendra donc quelle imprudence il y aurait à nous régler strictement, dans le choix et l’exécution de cette décoration, sur un passé si étrangement différent de l’époque actuelle. De là vient, au demeurant, ce goût très particulier de notre temps pour les tentures fanées, i^our les étoffes passées, pour les vieilles tapisseries, dont les teintes assoupies s’accommodent mieux avec la vive lumière de nos intérieurs que les tons crus et les colorations violentes des étoffes nouvellement tissées. De là aussi la nécessité pour nos artistes de ne point copier exactement les colorations montées , usitées autrefois , et de baisser un peu l’éclat des couleurs, dont l’ancien mode d’éclairage atténuait la puissance et diminuait l’intensité.