LXXXIII. COMME COXSÉQEEXCE, LES FORMES ET LES
ORNEMENTS ARCHAÏQUES NE DOIVENT ETRE EMPLOYES PAR NOUS qu’avec RESERVE, ET APRES AVOIR SUBI UNE ADAPTATION CONVENABLE. ILS PEUVENT NOUS AIDER DANS LA COMPOSITION ET l’aGENCEMENT DE DECORATIONS NOU- VELLES, MAIS TOUTE RESTITUTION MOBILIÈRE QUI A LA PRÉTENTION d’ÊTRE PURE, CONSTITUE UNE ERREUR OU UNE DUPERIE.
Par ce qui précède on comprend aisément à quel contresens 011 s’expose en voulant se montrer copiste trop respectueux du passé. Certes, il peut sembler agréable à des esprits inféconds, paresseux, peu capables d’elforts soutenus, de puiser à pleines mains dans le bagage de leurs devanciers. Assurément il est commode, pour des cerveaux fatigués, de mettre à contribution la puissance créatrice d’un Le Brun, la furie magistrale d’un Le Paiitre, la grâce aimable d’un Bérain, la débordante imagination d’un Meissonnier, la fécondité d’un La Fosse. C’est également chose aisée el facile que d’emprunter de toutes pièces ses portiques à Philibert Delorme ou à Diéterlin, ses arabesques à Claude (Allot ou à Salembier, ses modèles d’orfèvrerie à Etienne de Laune, à Claude Ballin ou à Pierre Germain; ses marqueteries à Boulle ; ses meubles à du Cerceau, à Pineau,
à Radel, à Boucher fils, à La Londe ; mais en agissant ainsi nous ressemblons, suivant l’expression imagée de Montaigne ^ « àceluy qui, ayant besoingde feu, eniroit quérir chez son voisin, et y en ayant trouvé un beau et grand, s’arresteroit à se chauffer, sans plus se souvenir d’en rapporter chez soy ».
En outre, nos besoins sont tellement différents de ceux que ressentaient nos ancêtres, — pour qui ces inventeurs ingénieux ont mis à contribution leur verve créatrice; — il y a une telle distance entre le confortable douillet d’une habitation bourgeoise actuelle et le luxe incommode des palais, des châteaux, des manoirs, auxquels nous prétendons emprunter nos modèles, que toute imitation trop consciencieuse peut passer pour une véritable duperie. Le public, en effet, n’a aucune idée de la gêne, du malaise, des souffrances mêmes , auxquels étaient soumis nos malheureux aïeux; incommodités de toutes sortes, qui faisaient dire à un auteur du xvii® siècle :
C’étoient là de plaisans héros,
Qui n’avoient pas mesme en décembre Des vitres pour clore leur chambre Ni de chemise sur leur dos^.
Non seulement les plus puissants et les plus illustres gelaient dans leurs châteaux et leurs palais ; non seulement Mme jg jMaintenon, criblée de rhumatismes, ne se privait guère de gémir sur les portes et les fenêtres de Trianon et de Versailles, qui livraient passage à de cruels courants d’air; mais, faute de lampes et de bougies, ils en étaient réduits à s’enfumer le soir avec d’odorantes chandelles. Peu de linge en outre, point de pendules, point de glaces, des paillasses à la place de sommiers, et des sièges sans garnitures. Quant à la distribution des appartements, il y a deux