III. — Gravure au vernis mou
La gravure au vernis mou, que certains auteurs ont confondue avec le procédé de gravure en manière de crayon, fort à la mode au siècle dernier et encore au commencement du nôtre, — procédé tout différent du vernis mou, — est une sorte de gravure à l'eau-forte dont l'effet est assez séduisant.
Il est des gens qui ont pour la hachure même libre une horreur à nulle autre pareille. Cette antipathie de la taille provient-elle de ces burins majestueux de cinquième ordre, mais ennuyeux, qui exagèrent encore la froideur des sujets lugubres ou réfrigérants qu'ils étaient chargés de populariser? ce serait à le croire.
Toujours est-il que certains artistes se sentent glacés
quand ils ont à interpréter à l'aide de hachures le moindre de leur croquis ou de leur esquisse peinte et poussent des soupirs à fendre l'âme; interpréter de pareilles valeurs à l'aide d'une aiguille et de petits traits croisés leur paraît un travail audessus de leurs forces, et cependant, dans leur désir de reproduire leur œuvre, ils s'écrient : Si au lieu de cette aiguille emmanchée on nous donnait au moins un crayon... alors?... Alors, répliquent-ils, nous nous sentirions plus à l'aise.
Eh bien, la gravure au vernis mou est tout simplement une gravure qui s'exécute avec un crayon. Quiconque sait tenir un crayon peut graver au vernis mou... seulement il y a encore quelques tours de main à apprendre et quelques détails de métier à connaître... C'est ce dont nous allons parler aussi complètement que possible, en insistant surtout sur les parties essentielles du procédé. On vernit d'abord le cuivre comme pour une eau -forte ordinaire; mais on prend une boule de vernis que l'on a fait fondre au bain-marie dans un petit vase à laquelle on a ajouté du suif.
Quand il fait froid, on mélange le vernis et le suif en parties égales ; en été, on ne met qu'un tiers de suif et deux tiers de vernis. De ce mélange refroidi on forme une nouvelle boule que l'on enveloppe de soie très fine, puis on vernit et on enfume très légèrement. On laisse refroidir le cuivre, et sur ce vernis ramolli on place une feuille de papier mince, mais non pas lisse, et offrant un petit grain. On fixe cette feuille de papier aux angles de la planche et on exécute sur cette feuille un
Indication au crayon pour la gravure au vernis mou.
dessin au crayon ; partout où passe le crayon, le vernis s'attache au papier en proportion de la pression de la main ; le dessin achevé, on retire la feuille de papier avec précaution : elle entraîne le vernis qui a adhéré sous chaque coup de crayon. On fait mordre la planche ainsi dépouillée et on obtient une gravure identique au dessin au crayon.
Voilà, aussi simplifié que possible, le principe du procédé de la gravure au vernis mou.
En soulevant de temps à autre la feuille de papier on peut se rendre compte de son travail ; mais il faut veiller à ce que cette feuille ne se déplace pas, et en se servant de crayons plus ou moins durs et taillés différemment on peut accentuer ses premiers plans et ses lointains, suivant la manière dont on touche le papier; mais cependant il ne faut pas se contenter d'effleurer les lointains car si la pression n'était pas suffisante, le vernis n'adhérerait pas à l'envers du papier et par suite la morsure ne pourrait s'effectuer.
A l'aide de la gravure au vernis mou on peut obtenir des effets très poussés, et quand on veut faire un dessin à l'effet on commence par indiquer les grands noirs assez vigoureusement. On fait mordre et on tire quelques épreuves. A l'aide d'une de ces épreuves fraîches appliquée sur un papier blanc on obtient une contre -épreuve, c'est-à-dire une épreuve en sens inverse de l'épreuve et par suite dans le même sens que le cuivre. On revernit le cuivre à nouveau, et dès lors les noirs déjà obtenus par le vernis sont à l'abri des morsures suivantes ; on superpose au cuivre la contre-épreuve sur papier transparent, on ajoute à l'aide d'un large crayon les plans intermédiaires, et l'on continue ainsi par opérations successives à amener le dessin à l'effet voulu.
Le graveur-imprimeur Auguste Delâtre et le graveur spirituel de tant de vues de Paris, Maxime Lalanne, recommandent tout spécialement ce procédé dont Marvy et Masson ont presque abusé il y a une cinquantaine d'années. Tous deux pourtant ont laissé, grâce à ce procédé, nombre de croquis prestement exécutés, mais les deux auteurs d'un Traité de la gravure à l'eau-forte sont bien d'accord pour trouver les dessins ainsi gravés un peu trop uniformes, un peu trop mous et ayant besoin de retouches, soit au grattoir, soit au brunissoir, pour baisser des noirs ou produire des demi-teintes ou des lumières, soit même, ayant besoin de retouches à l'eau-forte ou a la pointe sèche. Mais, dans ce dernier cas. il faut ne faire ces retouches que par pointillés inégaux, pour se conformer, autant que possible, au grain du crayon, — ce qui est d'une extrême difficulté, — et cependant on ne peut songer à introduire au milieu d'un ensemble dessiné au crayon des traits de pointe qui trancheraient, quelque fins qu'ils soient, avec trop d'intensité, au milieu des tons généralement gris obtenus à l'aide du vernis mou.
Un artiste de la plus haute originalité, — Félicien Rops, — a cherché à tourner la difficulté et à exécuter des gravures au vernis mou beaucoup plus colorées et beaucoup moins monotones que celles de ses prédécesseurs.
La principale raison des préférences de Rops pour le vernis mou n'est pas banale, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même dans une lettre des plus intéressantes, adressée à Auguste Delâtre : « Ce merveilleux procédé de vernis mou, — lui écrivait-il, — n'a jamais eu de vogue en France et n'a jamais plu au public; c'est déjà une raison pour l'aimer pardessus les autres. »
Mais Rops, néanmoins, après avoir décrit le procédé classique, est bien obligé de reconnaître : 1° l'impossibilité à peu près absolue de compléter ou de retoucher la planche après la morsure; 2° la monotonie du travail, quelle que soit l'habileté de l'artiste. Et il termine ainsi. « Cependant j'ai essayé de remédier à ces défauts, et voici comment j'opère — seul ! »
Rops décrit alors son procédé. Il prend un cuivre de plus grande dimension que le sujet à graver et prépare plusieurs feuilles de papier très mince de même format, mais de grain différent. Il prend, par exemple, du papier calque, du papier pelure un peu plus épais, du papier écolier et du papier de Hollande très fin et cependant plus épais que le papier écolier et surtout pourvu d'un certain grain.
Une fois muni de ces quatre feuilles de papier, il trace sur le papier calque, à l'encre, la silhouette du dessin à graver et fixe solidement ce calque par en haut seulement, sur
le cuivre verni; puis, pour éviter le déplacement et par mesure de précaution, il rentre les marges du papier en dessous du cuivre.
Il ne dessine alors sur le papier calque au crayon que les détails et les plans qui doivent seulementêtre leplus
Mode d'agencement de la feuille de papier calque
sur les planches préparées pour la gravure au légèrement indiqués . Quant vernis mou.
aux marges sur lesquelles il a aussi exécuté des dessins à la plume, elles sont destinées à servir de points de repère, et, armé d'une pointe émoussée, il contourne toutes les silhouettes — dessinées à la plume, — et
le passage de cette pointe se traduit sur le vernis par un trait assez net.
L'artiste soulève alors son papier calque, qui reste toujours fixé au cuivre par la marge supérieure, ___________
et fait mordre rapidement et à l'aide . A
d'acide pur le croquis des marges seulement. Désormais ces points de repère sont fixés, et il peut continuer son travail. Sur le cuivre il pose alors le papier pelure plus épais que le papier calque, il rabat par-dessus le papier calque, il vérifie bien si les croquis de marge retombent exactement sur les ^
Croquis servant de point de re-
croquis gravés, et il indique, à l'aide père pour la gravure au vernis d'un crayon plus dur que le premier
crayon employé, les détails et les plans qui doivent être plus accentués. Ces détails se transmettent sur le vernis à travers les deux papiers.
Puis il remplace le papier pelure par un papier écolier, puis par un papier à grain plus accentué encore, et procède toujours de même, toujours en accusant à chaque opération les plans les plus énergiques, qu'il indique les derniers et qu'il indique rigoureusement à la place voulue, grâce aux points de repère et aux silhouettes d'ensemble du papier calque.
Le dessin terminé, on enlève les papiers, on fait mordre comme une eau-forte ordinaire, et si l'aspect du cuivre mordu et de l'épreuve ne donnent pas l'effet voulu, on reprend sa planche par les mêmes procédés.
Mais, comme le fait remarquer très justement F. Rops en terminant l'exposé de son procédé : les combinaisons de
papiers à grains évitent la monotonie du travail, et les crayons pouvant être variés à l'infini, cela permet toutes les combinaisons possibles.
Ajoutons encore que le graveur de tant de pièces recherchées,— et un grand nombre sont exécutées au vernis mou, — ne fait pas mordre ses cuivres à l'acide nitrique, dont il redoute le bouillonnement et l'effervescence qui pourraient altérer cette sorte de travail, dont toute la saveur consiste en un pointillé très fin imitant bien l'aspect de la mine de plomb effleurant un papier à grain ; il emploie de préférence, soit une solution de bichromate de potasse étendue d'eau, soit un mélange de :
Acide chlorhydrique fumant du commerce
{kO 0/0 d'acide sec) 10 parties.
Eau 70 —
On y ajoute une solution chaude de deux parties de chlorate de potasse dissoutes dans vingt parties d'eau, et on peut étendre cette solution de cent à deux cents parties d'eau, suivant les nécessités du travail.
On peut faire mordre aussi avec une solution composée de :
Chlorate de potasse. ... 20 grammes. Acide chlorhydrique ... 100 — Eau 880 —
F. Rops prétend que cette sorte d'eau-forte se rapproche beaucoup du genre de mordant employé par un aqua-fortiste anglais, Seymour Haden, dont les planches ont des colorations toutes spéciales; mais il prévient aussi que son seul défaut est la difficulté d'en suivre les progrès sur la planche,
celle-ci paraissant presque noire et la morsure s'effectuant sans effervescence. II faut donc faire mordre au jugé, dit-il ; c'est une habitude que l'on prend assez vite, et pour les dernières retouches on peut employer, « mais avec la plus grande discrétion » , les roulettes et la pointe sèche, et encore, dans ce dernier cas, faut-il « pointiller » le plus possible, afin que le travail s'harmonise avec les touches de crayon.
Ces retouches dernières sont donc toujours la pierre d'achoppement du procédé de gravure au vernis mou. Cependant il ne faut pas en exagérer outre mesure les difficultés. Toutes les fois que l'on exécutera une composition originale, aussi librement conçue que facilement exécutée, on trouvera de soi-même des ressources pour se tirer d'un mauvais pas. Là où le crayon paraîtra trop brutal, des touches d'estompé de liège donneront peut-être d'excellents résultats. Si les premiers plans obtenus avec les élégants crayons d'atelier sont trop mous, pourquoi ne pas user des tringles grossières qu'affectionnent les menuisiers ou charpentiers, et dont la mine carrée, solide et résistante, servira peut-être mieux que toute autre à bien poser des valeurs énergiques?
En tant qu'exécution, la gravure au vernis mou permet à l'artiste une grande liberté de facture, — les précautions étant prises pour bien repérer exactement les retouches, — ce n'est qu'au point de vue de la morsure que les difficultés commencent. Mais, en résumé, le procédé tentera ceux que le maniement de la pointe effraye et que le maniement du crayon séduit toujours.