VI. — Photogravure en taille-douce
Procédés divers.
Les procédés de photogravure en taille-douce peuvent, a fort bien dit M. Martin Laya, être divisés en deux sections. Dans la première, qui comprend les procédés Nicéphore Niepce, Amand Durand, Ch. Nègre, Placer et Pretsch, et qui repose toujours sur l'emploi du bitume de Judée, on a cherché à reproduire les dessins et les gravures au trait.
Parmi les noms de ces inventeurs et de ces photograveurs,
il faut tirer hors de pair celui d'Amand Durand. C'est là qu'on peut voir quel parti peut tirer un artiste d'un procédé mécanique.
La photogravure en taille-douce sans retouche est un mythe ; aussi le cuivre manié par des mains habiles, soumis à des morsures prudentes, peut-il seul donner de bons résultats. C'est par les reprises de travaux successifs que l'on peut arriver à donner aux planches la juste coloration cherchée. Les étonnants fac-similés des œuvres des grands maîtres, Albert Durer, Rembrandt, Van Dyck, et cent autres reproduites par Amand Durand avec la perfection que l'on sait, et tirées avec un tel soin, sur des papiers spécialement choisis, que les yeux les plus exercés les confondraient avec des originaux, sans le secours d'une remarque, ces étonnants facsimilés sont tout simplement admirables.
Quant aux procédés de reproduction d'œuvres en demiteinte, de dessins au lavis, de tableaux, voire même de photographies d'après nature, suivant M. Laya, ils sont dus à Talbot, à Woodbury, à Rousselon, à Manzi et à Dujardin, et sont basés sur l'emploi de la gélatine bichromatée, et les deux derniers plus particulièrement sur l'emploi de cetle même gélatine bichromatée, mais galvanisée.
Suivant M. Motteroz, l'héliogravure ou gravure obtenue par des acides sur des surfaces couvertes de substances modifiables à la lumière, et qui pourrait porter le nom d'héliogravure en creux lorsqu'elle a pour but de donner des planches en taille-douce, et celui d'héliogravure en relief lorsqu'elle a pour but de donner des vignettes pouvant être imprimées typographiquement, aurait, après les premiers essais de Nicéphore Niepce datant de 1813, été amenée à l'état actuel
par Talbot, Mante, Riffaut, Niepce de Saint-Victor, Garnier, Ch. Nègre, Baldus, Dulos, Dujardin, Gillot, Engerer. Les derniers perfectionnements réalisés seraient de Dujardin.
Les opérations sont toujours à peu près identiques à celles décrites plus haut : on photographie le dessin original; on applique le cliché sur une plaque de cuivre préparée à la gélatine bichromatée. Les parties qui doivent être mordues sont attaquées par l'acide. Pour les héliogravures en creux, on traite la planche au perchlorure de fer comme une sorte d'aquatinte, on détache les plans par morsures successives; finalement on ajoute, si la reproduction exacte de l'original l'exige, quelques touches à l'eau-forte qui font vibrer l'ensemble et fournissent les vigueurs destinées à faire valoir les blancs.
C'est là surtout que l'habileté des retouches est importante.
Au sortir du premier bain d'acide, la planche est toujours boueuse, sale, horrible en un mot. Des blancs sans fraîcheur, des noirs sans intensité, des bavures et des taches : l'effet obtenu n'est rien moins que désastreux, semble-t-il.
Mais, comme l'a fort bien dit un jour, dans un mouvement de boutade, un héliograveur fort habile causant avec un aqua-fortiste, « ces planches-là, il faut les tripoter comme vous tripotez vos cuivres », et, en effet, l'héliograveur a raison : il faut reprendre ces planches autant qu'on le peut; on ajoute des travaux, on simplifie des plans... On traite le cuivre ainsi attaqué à l'aquatinte comme une véritable eau-forte, et l'on sait quelles sont les ressources de ce procédé de gravure; mais c'est à ce prix seul que les héliogravures sont bonnes. Un jour viendra peut-être où les héliogravures obtenues photographiquement et chimiquement fourniront de suite de bonnes épreuves sans retouches aucunes; aujourd'hui, nous
n'en sommes pas encore là. Il faut retoucher, — insistons sur ce point, — et retoucher avec habileté, ces planches en tailledouce pour obtenir de bons résultats.
A côté des retouches banales que l'on peut demander au premier venu, à côté des retouches qui peuvent être exécutées machinalement, — dans le genre de ces filets entourant le marli d'une assiette, filets qui sont d'autant mieux tracés que le fileur les exécute sans penser à rien, — à côté de ces nettoyages fastidieux ou de ces teintes à régulariser en effaçant purement et simplement les taches désagréables, il y a, par contre, toute une série de travaux qui exigent, d'abord du goût, puis du tact, et enfin de l'habileté de main et même du talent.
Çà et la on est obligé de retoucher à la roulette des parties mal venues; et cela demande déjà une assez grande habileté; mais dans les accents de précision mordus à l'eau-forte, il faut non seulement procéder avec la plus grande prudence, mais il faut encore poser ces retouches avec un juste sentiment. 11 faut se bien pénétrer du caractère de l'original et ne pas, comme il arrive parfois chez certains héliograveurs peu habiles, se contenter d'interpréter (!) par des plaques de noir, comme au hasard, ce qui demandait à être finement détaillé. Il faut de plus donner ces accents en se préoccupant de les harmoniser avec les travaux antérieurs. Rien n'est plus difficile comme de retoucher convenablement, comme de colorier même par à peu près une simple épreuve photographique, les coups de pinceau se reliant toujours mal aux plans déjà indiqués. Rien n'est plus difficile, à plus forte raison, que d'ajouter sur le cuivre déjà héliogravé les retouches à l'eau-forte, qui doivent surtout s'harmoniser complètement avec les travaux antérieurs.
Aussi sont-ils nombreux, les artistes de talent, les graveurs habiles qui retouchent ces grandes héliogravures, — de près d'un mètre parfois de longueur, — reproduisant les tableaux modernes qui ont fait sensation aux Salons et aux Expositions universelles. A l'aide de ces collaborateurs du plus grand mérite, outillés de plus d'une façon merveilleuse, certains éditeurs, tels que les Boussod-Valadon en France, et quelques autres encore à l'étranger, ont produit et produisent encore chaque jour, par le procédé Rousselon, des planches héliogravées véritablement merveilleuses et tirées, de plus, avec le soin le plus scrupuleux.
Sans nous arrêter plus longtemps à ces reproductions de tableaux, qui sont aujourd'hui le dernier triomphe de l'héliogravure, disons quelques mots des meilleures conditions dans lesquelles doivent être exécutées les vignettes que l'on veut reproduire par ce procédé.
Ne pouvant, dans un volume de vulgarisation, multiplier les planches à l'infini, nous avons groupé en une seule composition des croquis différemment exécutés, qui tous ont été reproduits par le même procédé d'héliogravure en taille-douce.
Dans un angle, c'est d'abord un petit croquis exécuté à l'encre. Le lointain a été traité à l'encre pâle; seules, quelques touches d'encre plus foncées ont permis d'accentuer les premiers plans. En comparant la reproduction en héliogravure en taille-douce avec la reproduction en simili-gravure en relief de ce même dessin, on appréciera d'un seul coup d'œil la différence des résultats obtenus. La coloration est toujours rendue avec plus de justesse dans la taille-douce que dans le relief; les effets sont plus variés, parce que, dans le premier cas, les ressources de la morsure, soit à l'eau-forte, soit à Taqua-
tinte, sont bien autrement nombreuses. Un autre croquis de cette planche-type, — le croquis en forme de médaillon, — a été exécuté entièrement à l'aide de teintes bleutées variant de l'outremer pur au violacé pour les plans les plus vigoureux. Autrefois, la photographie était impuissante à reproduire les vignettes bleues ; — et on se souvient des précautions prises jadis, à propos de cette estampe, que Henri Béraldi a si spirituellement décrit dans ses Graveurs du xixe siècle. — « Cette estampe, qui est la plus répandue et la plus recherchée des estampes, cette estampe qu'on collectionne au plus grand nombre possible d'exemplaires, qu'on accepte sans faire de difficultés sur son état de conservation; cette estampe qu'un immense tirage et de fréquentes tentatives de truquage n'ont jamais dépréciée et pour la possession de laquelle même on vole et on tue..., cette estampe qui a nom : le billet de la Banque de France. »
Aujourd'hui, en prolongeant plus ou moins le temps de pose avec des éclairages différents, soit de préférence en introduisant entre la plaque sensible et l'objectif une substance spéciale, l'éosine, on reproduit non seulement les colorations les plus diverses, mais encore ces colorations conservent sur la plaque une valeur relative qui ne déroute plus le regard. L'éosine (de swç, aurore), — découverte, on le sait, par Boeyer, — portait autrefois le nom de rouge écarlate et était surtout employée dans la teinture. C'est la phtaléinerésorcine, ou la fluorescéine tétrabromée, suivant le barbare langage des chimistes ; ce corps jouit de la propriété très précieuse de rendre toutes les couleurs également photogéniques, ou, pour mieux dire, permet aux couleurs de se traduire sur la plaque sensible par des teintes plus ou moins éclatantes, correspondant bien
avec les sensations que ces couleurs nous donnent directement.
Autrefois, la photographie voyait et rendait par des tons noirs intenses le bleu, le violet, le jaune et le rouge, et, parmi ces couleurs, il en est qui donnent toujours pour l'œil une note éclatante. Maintenant, grâce aux perfectionnements que nous venons d'indiquer, on obtient au contraire des images dans lesquelles l'intensité des valeurs colorées est conservée. Dans notre planche-type, on voit qu'à l'aide de certaines précautions prises par l' héliograveur, le médaillon exécuté en bleu est venu avec autant d'intensité que les autres parties du dessin traitées à l'encre de Chine. A l'encrage, — et au tirage de la planche, — on pourrait, soit obtenir ce médaillon de même ton que les autres croquis à l'aide d'un encrage uniforme, soit au contraire lui conserver son aspect de médaillon bleuté en l'encrant à la poupée; mais, ce qui est à noter, c'est que, grâce aux perfectionnements actuels, on a pu obtenir sur le cuivre une image de ce médaillon colorié en bleu, chose qui eût été impossible il y a peu d'années, et en traitant d'une façon particulière cette épreuve photographique, en la faisant mordre savamment, on a pu ainsi obtenir sur la planche en taille-douce une reproduction exacte et complète de l'original donné.
Les deux autres parties du dessin original ont été aussi exécutées de façons différentes, mais toutes deux avec des parti pris de gris et de noir qui devaient les rendre surtout faciles à reproduire.
Le fragment du haut, — celui ou un dôme et des toitures se découpent sur un ciel nuageux, au centre duquel apparaît une lune légèrement voilée de petits nuages, — a été exécuté
d'abord à la mine de plomb, puis légèrement teinté de violet gris; quelques touches de vigueur posées au pinceau et à la plume ont servi à accentuer les premiers plans.
Le sujet du bas a été complètement traité au pinceau avecquelques touches de plume et des encres d'intensité variable.
Tout le ciel lavé d'abord à grande eau, — le dessin a été exécuté sur un bristol très lisse, — a été effacé à l'aide de la gomme élastique pour créer une sorte de grain factice à la surface du papier; puis les nuages ont été repris à nouveau, fondus, grattés ou effacés.
L'héliogravure en taille-douce reproduit à merveille les différences d'exécution des originaux. Ainsi que l'on compare les trois ciels, — celui du motif du bas, celui du médaillon traité à plein pinceau sans retouches et fondu légèrement par places et à pleine eau, et enfin celui du haut traité sur un fond de hachures à la mine de plomb, — leurs modes d'exécutions très différents sont facilement appréciables sur la repro • duction.
Dans le sujet du bas, les parties traitées au pinceau seul et celles retouchées à la plume sont bien venues dans le sentiment de l'original, et les effets de fondu des teintes aqueuses, aussi bien que les touches mordues énergiquement d'après les traits de plume vigoureux, ont bien été exécutés en se conformant aux indications du modèle. C'est surtout dans ces retouches mordues après coup que gît tout le brillant de l'effet. Certains héliographes ajoutent bien ces effets, mais sans tenir compte, non seulement du sentiment de l'original, mais même ne s'astreignent point à suivre trait pour trait ces touches de vigueur. Ici, il n'en a pas été de même; l'héliograveur Dujardin a pris le soin de faire mordre avec l'attention la