I. — Gravure sur bois
Les outils du graveur sur bois, dit V Encyclopédie (1757), sont : la pointe à graver, les fermoirs et les gouges, le trusquin, l'entaille, le maillet, le râcloir, l'équerre, les règles
simples et parallèles, la fausse règle, le compas simple et à plusieurs pointes, les porte-crayons, un marteau léger, un
garde-vue, une mentonnière, une petite brosse, une presse a tremper le papier, une petite balle, une pierre à huile, une pierre douce, une meule de grès, un petit broyon, un marbre, un rouleau garni de drap, un étau, des scies à main, une varlope, un rabot, un valet; — et l'auteur de cette prodigieuse énumération, capable de faire reculer le plus enthou-
Outils du graveur sur bois. — Trusquin pour Iracer des filets d'équerre et règles plates pour tracer des lignes parallèles.
siaste et le plus ardent des néophytes, ajoute : — un établi solide.
11 est vrai que l'auteur a une haute idée de la gravure sur bois, car, dit-il : une planche qui n'a occupé un graveur sur cuivre que quatre ou cinq jours pourra occuper un graveur sur bois un mois entier. Et il le prouve : en démontrant que quatre traits au burin se tracent sur le cuivre comme on tracerait quatre traits à la plume sur une feuille de papier, tandis que le graveur sur bois est obligé, pour les mettre en relief, de les contourner chacun quatre fois d'abord, puis douze
fois, pour les dégager avec le relief suffisant; et l'auteur, poursuivant son ingénieux calcul, arrive à prouver que les quatre traits de burin ont demandé soixante-douze coups de pointe pour être menés à bonne fin par le graveur sur bois.
A ce point de vue, le graveur sur bois serait déjà un phénomène de patience, mais l'auteur ne s'en tient pas là, et prenant pour exemple une figure, — demandant 92 coups de burin, ni plus ni moins, — il démontre que la même figure gravée sur bois demandera au moins 1,082 coups de pointe, — mflle quatre-vingt-deux! vous avez bien lu? et 3,600 coups de fermoirs et de gouges... et il y a encore des graveurs sur bois! vraiment, c'est admirable!
Il est vrai que tous n'ont pas lu peut-être cet article, autrement ils auraient reculé avec effroi, et d'ailleurs quel est le graveur qui a eu l'idée de compter le nombre de tailles qu'il a pu mettre sur une planche! On connaît des graveurs qui ont signé près d'un demi-millier de cuivres et qui n'ont jamais eu cette fantaisie saugrenue.
Mais, ce qui est plus curieux, c'est que la consolation que l'auteur de Y Encyclopédie offrait alors aux graveurs sur bois n'existe plus.
Vous vous donnez beaucoup de mal, disait-on aux graveurs sur bois, mais, en revanche, une planche en bois ~~ T •
r Vignette sur bois préparée pour le chchage, les
peut fournir un millier d'é- cs°fours du motif seulement étant creu" preuves; il y a donc une grande
différence entre la gravure sur cuivre et la gravure sur bois. Autrefois peut-être, mais aujourd'hui, avec les ressources de
l'aciérage, un cuivre peut donner 10,000 épreuves, et avec les ressources des galvanos, c'est-à-dire des clichés pris sur un bois et recouverts d'une couche de cuivre à l'aide d'un courant électrique, — on peut tirer des épreuves par centaines de mille, — sans toucher même au bois original qui, soigneusement conservé, permet toujours de se procurer de nouveaux clichés.
En tête des outils du graveur sur
«Ko
vignette sur bois, préparée bois, on fait figurer la pointe à graver,
Dour le tirage direct, toute ■ *i n . î 1
la surface en dehors des mais il ne faut pas perdre de vue que
contours du médaillon de- . . ,
vant être creusée. la pointe a graver est surtout une sorte
de canif. C'est une sorte de lame coupante, bien aiguisée en biseau et en pointe que les vieux graveurs aimaient à fabriquer eux-mêmes avec un ressort de pendule qu'ils plaçaient dans un manche de bois solidement ficelé après avoir été fendu.
Les fermoirs étaient des sortes de petits ciseaux à froid bien emmanchés, et quant aux gouges elles étaient moins arrondies que celles _____
des sculpteurs. Le trusquin, — dont les menuisiers et les ébénistes se servent aussi, — est une sorte d'appareil avec platine et clavette servant à tracer des filets autour des vignettes et surtout à tracer ces filets bien perpendiculairement l'un à l'autre.
Quant à l'entaille, c'est une sorte de support avec coins,
Entaille ou planchette avec rainures pour servir de support aux très petits bois et en faciliter la gravure.
aidant à tenir fortement les petits bois, et le râcloir est une sorte de ciseau large destiné à bien unir la surface des bois avant de les dessiner. N'insistons pas sur les autres outils, ni sur la mentonnière, — « de toile, comme sont les bonnets piqués des femmes », — et destinés, en hiver, à empêcher l'haleine de se condenser sur le bois et de détremper l'encre des dessins, — ni sur le garde-vue qui devait avoir « sept pouces de large et cinq de haut et qui devait se placer sous le bonnet pour garantir les yeux », — ni même sur les brosses destinées à nettoyer les bois et à balayer les petits copeaux.
La première opération dans la gravure sur bois porte le nom de coupe, en poussant le burin de droite à gauche, — tandis que dans la gravure en taille-douce on le pousse ^>%>ordinairement de gauche à droite, — on suit le trait à mettre en relief et à l'aide
d Un autre COUp de burin, Croquis théorique montrant les opérations succes- , , . . , sives du graveur sur bois, dégageant d'un côté
la reCOUpe, dirige un trait noir, à l'aide de la coupe, puis de la
recoupe, qui détache le petit copeau enroulé sur
en inclinant le biseau du îm-méme.
burin en sens inverse, on
détermine ainsi un sillon et on détache un petit copeau de bois qui isole bien le trait à mettre en relief.
Pour ne pas endommager les extrémités des tailles, il faut naturellement prendre certaines précautions dans le maniement de l'outil, — précautions que la pratique seule peut indiquer; — mais pour faire des tailles en travers du fil du bois, il vaut mieux, disaient les vieux graveurs, exécuter la recoupe avant la coupe. Voilà pour les tailles droites ; quant aux tailles circu-
Petit bois posé sur le coussin de cuir pour la gravure.
laires, elles se font en tournant un peu la main sur elle-même, tant à la coupe qu'à la recoupe.
A ces premières tailles, s'il faut ajouter des entre-tailles ou
des contre-tailles, on procède toujours par coupe et par recoupe, mais toujours en veillant à ce que le bois ne s'égrène pas. Les pointes ou les tailles courtes, on les détache souvent après coup à l'extrémité des tailles, et on les contourne légèrement de l'outil pour leur donner toute la finesse désirable sans cependant leur rien ôter de leur solidité.
Ces travaux bien menés servent à bien délimiter les contours et les détails du dessin à mettre en relief; ce sont ceux qui exigent la plus grande habileté de main et aussi le plus grand sentiment. En contournant un trait, — à l'aide de deux coups de burin, — on peut parfaitement en altérer le caractère; il faut pour bien lui conserver son aspect une dextérité peu commune, et ses contours bien faits, on peut dire que le bois est achevé. Que reste-t-il, en effet, sinon creuser les grands blancs, — ce qui se fait à coups de gouge ou de fermoir? — C'est presque là œuvre de menuisier soigneux, si Ton veut, — mais ce n'est plus œuvre d'artiste.
Quoi qu'il en soit, les blancs étant bien creusés, le bois peut être alors considéré comme achevé, et si pour se guider dans son travail on n'a eu jusque-là que des à peu près, à l'aide
Balle pour l'encrage des bois, pour le tirage des fumés.
d'encrages au doigt des parties conservées en relief l'artiste peut dès maintenant tirer une épreuve qui va le renseigner sur l'état exact de son travail.
On donne à ces épreuves le nom de fumés et on les tire ainsi :
On encre le bois à l'aide de noir de fumée délayé dans un peu d'huile, soit à l'aide d'une balle, d'un petit rouleau,
Brunissoir et carte superposée à la feuille de chine, pour obtenir un fumé d'un bois gravé.
soit beaucoup plus vulgairement au doigt, et on applique à sa surface une feuille de papier de Chine ; on place pardessus le papier de Chine un petit morceau de carton bien satiné et, en exerçant une pression au brunissoir, on obtient une épreuve des bois gravés. Tels sont les vrais fumés qui sont toujours recherchés, — car souvent ils sont uniques. — Mais de nos jours ces épreuves trop rares n'ont pas suffi aux amateurs — ou prétendus tels, — et pour satisfaire au bonheur des curieux, on fait des tirages sur papier de Chine. — à la presse à bras, il est vrai, — c'est-à-dire que les
épreuves sont plus moelleuses, — et auxquelles on donne aussi, mais à tort, le nom de fumés.
C'est donc sur les fumés, — les vrais, — que l'on juge de l'effet d'une gravure sur bois.
Ici apparaît déjà une des grandes différences de la gravure en creux et de la gravure en relief. Lorsqu'on juge de l'état d'un cuivre sur une épreuve où l'effet est trop pâle, on creuse davantage et on rétablit l'équilibre des valeurs; pour
Mode d'assemblage des petits blocs de buis pour former une grande planche.
un bois, au contraire, si l'épreuve est trop noire, il faut diminuer la largeur des tailles.
Quand une gravure sur cuivre est usée, les traits pâlissent et s'effacent ; quand, au contraire, un bois est usé, toutes les tailles se confondent, s'empâtent et ne forment plus qu'une seule masse. Il en résulte que les épreuves d'un cuivre usé sont toujours grises, et les épreuves d'un vieux bois sont toujours trop noires.
On peut, dans certains cas, rectifier les contours d'une taille sur bois; on peut en rendre l'aspect plus franc et plus régulier, mais quant à en changer la direction, cela est presque impossible. On aurait beau chercher à dissimuler les retouches par des modifications considérables des travaux
environnants, la retouche apparaîtrait toujours, même à des yeux médiocrement exercés.
Dans le cas, cependant, où les retouches s'imposent, on a recours aux pièces. Mettre une pièce à un bois, c'est découper dans le bois la partie à recommencer, c'est creuser une sorte de cavité à bords bien réguliers, quoique se rétrécissant un peu à la surface extérieure et s'élargissant au fond de la cavité creusée.
Dans cette cavité on introduit, aU maillet, Un petit Croquis théorique indiquant l'effet produit dans , , , . les noirs d'une vignette par des petits blocs
morceau de bois enduit ou de bois mai réunis, non de colle forte, on l'enchâsse fortement, puis, la surface polie étant bien mise de niveau, on dessine et on grave à nouveau la partie de la vignette dont on n'était pas satisfait.
Les bois excellents pour la gravure sont : les bois non poreux, le buis en première ligne, puis le poirier, le pommier et le cormier. Les graveurs japonais y ajoutent le cerisier.
Les bois durs et secs, tels que le gayac, le coco, le palissandre et l'ébène, ne peuvent être employés parce qu'ils s'égrènent sous l'outil.
On donne, au bloc de bois, dix lignes d'épaisseur, soit la hauteur des caractères d'imprimerie. Quelquefois on les tient un peu moins haut, — pour ne pas les fatiguer par une pression excessive, sauf à les soutenir par de petits morceaux de
carton qui, placés en dessous, leur donnent à la fois et leur juste hauteur et une certaine élasticité fort appréciable.
Le buis, — que l'on a essayé de remplacer par le poirier, le pommier, le cornouiller, le châtaignier et même le bois d'épine noire, mais sans aucun bon résultat, — nous arrive en grande partie, nous apprend M. Monet, de l'Arménie, du Caucase, des bords de la mer Caspienne et de la Perse, et le meilleur buis provient des forêts bordant la mer Noire.
La première condition que doit offrir le bois à graver est d'être parfaitement sec. Ce n'est pas tant en vue du travail du graveur qu'à cause des inconvénients nombreux qu'un bois vert ou incomplètement sec procure à l'imprimeur. Aussi ne faut-il employer, recommande M. Monet, que des buis qui ont été mis à sécher pendant deux ou trois ans au moins.
Les billes de buis, séchées dans les étuves, sont débitées en petits blocs, rabotés de la hauteur des caractères d'imprimerie (23 millimètres), bien dressés et soigneusement mis d equerre.
Il est rare que le bois destiné à une vignette soit d'une seule pièce. Pour peu que ses dimensions dépassent une certaine moyenne, il devient nécessaire d'assembler plusieurs morceaux dont les côtés sont raccordés à la colle forte. Dans ce cas, il est prudent de les tringler, c'est-à-dire de faire passer au travers des bois deux ou plusieurs tringles en fer, aux extrémités desquelles sont vissés des écrous serrant et maintenant les parties collées.
Il y a différentes manières, a dit M. Monet, de tringler les bois. Celle que nous venons d'indiquer est la manière française. La manière anglaise consiste à diviser les bois à
graver en un certain nombre de petits morceaux assemblés entre eux, par des tiges sur lesquelles sont vissés des écrous. C'est toujours le même système ; mais cette division en différents et nombreux morceaux permet d'accélérer le travail de gravure.
Généralement, pour les journaux illustrés, les bois d'une page sont divisés en douze morceaux, et ceux d'une demipage en six , — et quand on est pressé, ce qui est toujours le cas pour ces publications, obligées de suivre l'actualité et de paraître à jour fixe, — tous les morceaux sont séparés, et chacun d'eux est mis entre les mains d'un graveur. Une fois la gravure terminée, les morceaux sont réunis, collés et serrés au moyen des écrous, et on achève le travail en raccordant les diverses parties entre elles, de manière que les jonctions ne soient point apparentes.
Avant de procéder à la gravure d'un bois, il faut reporter sur le bloc le dessin à graver. La surface du bloc est légèrement blanchie, à l'aide d'une couche d'amidon appliquée au pinceau, et sur ce ton blanc pâle, laissant entrevoir les veines, on peut exécuter son dessin au crayon, à la plume, ou au pinceau... mais en songeant toujours que l'impression retournera le sujet gravé, et en écrivant son nom à l'envers, si on veut que la signature soit lisible.
On peut jeter quelques traits à la sanguine, comme mise en place, si c'est un dessin original ; ou faire un décalque très soigné si c'est une vignette de reproduction.
Autrefois, les graveurs sur bois ne reproduisaient que des dessins exécutés à l'aide de hachures. Ils creusaient tous les blancs, conservaient tous les noirs, se livraient au travail de coupe et de recoupe, mais suivaient toujours, rigoureusement,
le trait du dessinateur. Celui-ci ayant obtenu son effet par des hachures plus ou moins serrées et plus ou moins larges, le graveur, respectant scrupuleusement ces dispositions, — en creusant les blancs, — n'avait, pour ainsi dire, qu'à se livrer à un travail mécanique.
A cette époque, — il n'y a pas bien longtemps encore,
— un dessinateur assez connu avait alors imaginé d'ouvrir un cours de dessin appliqué à la gravure sur bois, c'est-à-dire qu'il voulait développer les thèmes de la hachure croisée et de ces multiples combinaisons de traits savamment alternés de points et de traits coupés, qui semblaient s'acharner à faire ressembler les bois ainsi traités à des burins au tracé fort lourd et fort conventionnel.
C'était en effet avoir choisi de gaieté de cœur le mauvais côté d'un système. Sans doute les gravures sur bois d'après des dessins exclusivement formés de hachures sont agréables; il y a même de vrais chefs-d'œuvre dans ce genre, mais il ne faut pas se contenter toujours de maigres tracés, et l'un des vignettistes les plus originaux de notre époque, — JeanGigoux,
— a fait voir dans son superbe Gil Blas quelle coloration on pouvait donner à des dessins sur bois à l'aide de simples taches noires de valeur habilement posées , faisant contraste par leur à-plat noir avec les gris des hachures. Ces vignettes eurent un succès énorme, leur tonalité chaude fit abandonner les vignettes grises et, peu à peu, le goût des vignettes exécutées exclusivement à l'aide de hachures se perdit, et à toutes ces finesses de crayon on préféra des effets puissants.
Les artistes se mirent donc à rehausser de teintes plates les bois qu'ils dessinaient trop froidement auparavant, et obtinrent des vigueurs à l'aide de touches énergiques. Mais
GRAVURE SUR BOIS