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V. — Gravure au lavis

Un procédé de gravure au lavis, inventé par Le Prince, et dont la description très détaillée a été reproduite dans l'intéressante monographie de l'artiste dressée par J. Hédou, consistait d'abord à graver à la pointe l'indication d'un sujet sur une plaque de cuivre, puis à faire mordre cette mise en place très précise. Ceci fait, on y appliquait des couches de lavis à l'encre , on y substituait un vernis et on faisait mordre.

Le Prince, pour donner d'abord à ses traits de pointe l'aspect des traits à la plume, se servait de deux pointes juxtaposées et ne faisait mordre énergiquement les traits que du côté de l'ombre, les maintenant au contraire très gris du côté des lumières.

Puis il revernissait sa planche sans la noircir et sans faire pénétrer le vernis dans les tailles déjà creusées et dégraissait la couche de vernis en y passant un tampon de linge imprégné de poudre à frotter. Prenant alors de l'encre formée de noir de fumée, d'huile d'olive et d'essence de térébenthine, il travaillait sur sa planche comme on passerait des touches d'aquarelle sur une feuille de papier. Partout où le pinceau passait, le vernis devenait fluide; on l'essuyait avec précaution, le cuivre apparaissait à nu; on saupoudrait de résine ces parties mises à nu, on faisait chauffer pour rendre la couche de résine poreuse suffisamment adhérente, et on faisait mordre à l'eau-forte. Au bout de quelques minutes, on

obtenait par ce moyen des tons assez énergiques; mais le procédé, on le voit, n'est qu'une variante de la gravure à l'aquatinte.

Nous avons vu déjà, dans un chapitre spécial, la façon de déposer la résine sur la planche. Dans le procédé ordinaire de l'aquatinte, on recouvre toute la planche de résine et on protège ensuite au vernis les parties que l'on veut pré-

Étuve pour chauffer les planches en taille-douce pendant l'encrage.

server de la morsure. Dans le procédé de Le Prince, on découvre d'abord les parties que l'on veut faire mordre, et ce sont ces parties seules que l'on couvre de résine.

Il existe aussi un autre procédé de gravure au lavis auquel on pourrait donner le nom de lavis direct. Parce système, en effet, on se contente simplement de dépolir le cuivre nu, en protégeant à l'aide de vernis les parties qui doivent rester blanches.

A l'aide d'acide plus ou moins dilué et de morsures suc-

cessives, on obtient ainsi une série de tons assez variés. On obtient aussi des morsures dans le genre de la morsure au soufre dont nous avons parlé, mais tous ces procédés ne donnent que des planches peu solides et qui ne peuvent résister à de longs tirages.

L — Impression des planches en creux.

S'il est vrai que l'impression de la taille-douce est une de ces opérations importantes qu'il ne faut pas confier au premier venu, il n'en est pas moins vrai aussi que certains imprimeurs sont d'une habileté telle, qu'ils font rendre aux planches tout l'effet, le maximum d'effet que l'on peut obtenir.

« Une imprimerie en taille-douce, a dit Béraldi, ce n'est pas un de ces immenses ateliers où mugissent des machines formidables, vomissant des trente mille exemplaires à l'heure; non, l'imprimerie en tiille-douce est un lieu tranquille, où, dans le recueillement, un ouvrier, pardon! un artiste habile tire, dans sa journée, dix ou douze épreuves, pas plus, d'une planche de format grand in-folio. »

C'est que, dans l'impression de la gravure en creux, il y a deux opérations bien distinctes: la première, qui consiste à déposer de l'encre dans tous les creux , encre qui, avec des épaisseurs diverses, prévues à l'avance par le graveur et correspondant à la profondeur des tailles, et variant depuis la minceur d'une teinte claire de lavis à l'encre de Chine,

jusqu'à la hauteur d'un millimètre; la seconde, qui permet d'encrer la planche au besoin au delà des parties entamées par la gravure.

Cet encrage, effectué à main d'homme, peut être varié de cent manières, — comme on le verra dans les eaux-fortes mobiles du comte Lepic, — cet encrage peut faire ressortir les qualités d'une gravure ou les voiler, servir le graveur ou le trahir, ou le transformer ?

Est-ce donc aller trop loin, dit avec raison Henri Béraldi, dans ses Graveurs au xixe siècle, que de prétendre que l'impression en taille-douce est un art.

L'imprimeur étant devant sa presse, — à côté de lui une caisse en tôle renfermant un réchaud, puis du noir, un tampon, des chiffons et du papier à portée de la main, — l'opération commence.

La planche étant suffisamment chaude, un apprenti prend du bout du doigt, dans un bol, l'encre très épaisse et la dépose sur la planche, comme on ferait du cirage sur une chaussure, — « sauf votre respect, comme dit Béraldi ». — Sous l'influence de la chaleur, l'encre devient plus molle et plus maniable. L'apprenti s'arme alors d'un gros tampon, il écrase l'encre sur toute la surface de la planche et force l'encre à pénétrer dans les creux. Ceci fait, déposant le tampon, prenant une mousseline raide9 en formant une sorte de boule, pas trop serrée, il essuie la surface du cuivre aussi légèrement et aussi également que possible.

La planche ainsi dégrossie, la besogne de l'apprenti est terminée.

L'artiste imprimeur essuie alors de nouveau la planche a l'aide d'un chiffon très doux, n'effleurant que la surface du

cuivre et ne viciant pas les tailles; puis, par une série de légers coups de paume de la main, il essuie plus ou moins complètement la planche pour faire briller le métal. Malgré cet essuyage, il reste toujours une légère teinte d'encre sur le cuivre, teinte d'intensité variable et qui se traduit à l'impression par un léger voile qui donne la sensation d'une feuille de papier de Chine, d'un ton gris très fin.

En n'essuyant pas vigoureusement la planche, l'imprimeur laisse sur le cuivre des teintes que le graveur n'a pas mises.

Mais tout cela n'est rien et la fameuse opération du retroussa ge va commencer.

Retrousser, c'est promener sur la planche un tampon d'une grosse mousseline pelucheuse ; les peluches de la mousseline entrent dans les tailles, en font sortir l'encre qui se déverse sur les bords de celle-ci ; bref, c'est une inondation artificielle au petit pied, — comme le dit gaiement H. Béraldi, — l'encre sort de son lit, gravit les berges des tailles et se répand dans la plaine : la plaine, c'est la surface non gravée de k planche.

Le côté le plus singulier de l'impression en taille-douce, celui qui lui donne son originalité absolument tranchée, et en fait une chose d'art, c'est cette faculté donnée à celui qui fait l'épreuve de laisser de l'encre sur la planche en dehors des tailles, et d'y mettre des teintes, des voiles aussi nombreux, aussi variés de couleur qu'il lui plaît.

Ces teintes, indépendantes des travaux de la gravure, sont un moyen d'effet équivalent aux lavis d'aquarelle ajoutés au pinceau sur un dessin à la plume.

Cette latitude de l'impression en taille-douce est assez

étendue pour permettre à un dessinateur de prendre une planche sans aucune gravure, d'exécuter sur cette planche un dessin avec de l'encre d'impression, et d'obtenir, après un tour de presse, une estampe.

Le peintre Degas a fait plusieurs estampes de cette espèce, et nous verrons que, sous le titre d'Eaux- fortes mobiles, le comte Lepic a cherché à développer les effets d'encrage ■variés.

En essuyant plus ou moins, en mettant des clairs sur une planche entièrement couverte d'encre, l'imprimeur fait un travail analogue à celui du graveur en manière noire, qui, avec son racloir, met des clairs sur une planche entièrement gravée.

Cette préparation de la planche terminée, et la planche bien encrée comme l'artiste le désire, il ne reste plus qu'à passer sur les marges un peu de blanc d'Espagne posé dans le pli d'une peau de daim. On essuie ainsi les quatre biseaux du cuivre, plus ou moins largement, suivant la grandeur des marges, et on passe le cuivre sous la presse en tailledouce, presse fort simple, dont la table, glissant entre deux cylindres, est recouverte de langes ou morceaux d'étoffe, dont l'élasticité facilite l'entrée du papier dans les tailles.

Le cuivre encré, posé sur la table de la presse, est recouvert d'une feuille de papier humidifiée, d'un seul ou des deux côtés, suivant la nature du papier, et brossée à la brosse dure pour en amollir l'épiderme, en rabattre la peluche d'un seul côté et le rendre ainsi plus moelleux.

On fait" passer la planche et la feuille de papier sous la presse, on donne, suivant le cas, un ou deux tours de presse, on relève avec précaution les langes en flanelle que l'on avait

abattus sur le papier humide, et l'on retire l'épreuve avec précaution à l'aide de mitaines.

Les mitaines ne sont pas des gants, comme on pourrait le croire, ce sont de petites pinces formées simplement d'un petit carton, — grand comme une carte de visite, — plié en deux. On comprend que l'imprimeur qui vient d'encrer, de retrousser, qui a non seulement les doigts noirs, mais les bras jusqu'au coude, risquerait fort de salir les marges des épreuves qu'il vient de tirer, s'il y touchait. A l'aide de deux petites pinces de ce genre, il prend ses feuilles de papier, les pose sur le cuivre et les retire après l'impression, sans altérer la blancheur immaculée des marges.

Les résultats de l'impression en taille-douce, étant très variés, sont désignés par des noms spéciaux, dont la complète nomenclature a été fort bien dressée, en quelques lignes, par l'auteur des Graveurs du xixe siècle.

Épreuve nature. — Épreuve que donne la planche essuyée également et complètement.

Épreuve nature avec teinte. — Epreuve que donne une planche essuyée également, mais en conservant un léger voile d'encre général.

Epreuve essuyée. — Epreuve nettoyée à la paume de la main et même avec le blanc d'Espagne, comme pour les marges que l'on veut conserver absolument pures.

Épreuve soutenue. — Epreuve d'une planche essuyée inégalement et laissant des teintes plus ou moins intenses par place.

Épreuve garnie. — Epreuve légèrement retroussée. Epreuve engraissée. — Épreuve retroussée assez fortement.

Epreuve retroussée. — Épreuve d'une planche retroussée aussi énergiquement que possible.

Enfin, à cette nomenclature rapide, H. Béraldi ajoute malignement les épreuves truquées, c'est-à-dire les épreuves où le retroussage passe véritablement les bornes de la permission, et il continue en disant que la phrase : « Vous faites truquer vos épreuves, » est, entre graveurs, une injure des plus graves.

Le difficile, conclut-il, est d'établir une ligne de démarcation entre les diverses catégories d'épreuves.

Aujourd'hui, on a si bien usé des ressources de l'impression, prodigué les teintes jusqu'à ne plus jamais laisser apparaître le blanc du papier, et abusé du retroussage au point d'en faire, pour la gravure à l'eau-forte, une manière de formule monotone, qu'on ne se scandalise plus de rien.

On a pu voir exposé, chez des marchands d'estampes, un portrait qui ne nous offrait plus qu'un bout de nez blanc au milieu de quatre pieds carrés de noir. « Voilà où nous en sommes! » gémissait Henri Béraldi. Mais quand c'est le graveur lui-même qui s'imprime, comment lui refuser le droit de soigner son tirage, d'essuyer ou de retrousser suivant son sentiment? Pourquoi ne lui serait-il pas permis, en d'autres termes, de graver avec une mousseline tout aussi bien qu'avec un outil?

Oui, sans doute, répondrons-nous; mais si la gravure a pour but d'obtenir des reproductions d'épreuves à ;J grand nombre, il ne faut pas se lancer dans les difficultés d'impression. Entre le bon à tirer qui est fait devant vous par l'ouvrier habile et le millier d'épreuves qui a pourtant été fait

avec ce modèle sous les yeux, mais par un ouvrier beaucoup moins habile, il y a un abîme.

L'idéal des planches à l'eau-forte, ce sont les gravures qui s'impriment le plus simplement. Est-ce à dire pour cela que le retroussage doive être proscrit? Oh ! que non pas ; mais il ne faut pas noyer les travaux dans des voiles d'encre exagérés, sinon, au lieu d'effets lumineux, on n'obtient que des effets ternes, et les teintes d'encre, à force d'être montées, deviennent boueuses et vont à l'encontre du but proposé.

D'ailleurs, la nuance des encrages n'est pas non plus quantité négligeable. Les bistres conviennent à merveille aux fac-similés d'anciennes gravures ou d'anciens plans ; certains gris bleutés sont exquis pour les vaporeux paysages ; certains noirs légers, mais francs, sont nécessaires pour des planches avec opposition de ton bien tranché.

Les papiers, eux aussi, jouent leur grand rôle dans l'impression en taille-douce.

En général, les papiers vergés, — blancs ou légèrement colorés, — sont excellents, tant au point de vue de l'éclat des épreuves que de leur conservation.

Le papier de Chine donne des épreuves très fines et très détaillées, mais il faut monter ces feuilles légères sur des bristols blancs; quant à ce que les imprimeurs appellent des chine montés, et qui ne sont le plus souvent que des faux papiers de Chine encollés d'un côté et appliqués en plein sur du papier-pâte, c'est un de ces fléaux qu'il faut savoir éviter. L'effet d'épreuves ainsi tirées n'est certes .pas désagréable, mais il faut bien se persuader que le papier-pâte se pique facilement, se parsème de taches de rousseur et devient souvent horrible à voir en fort peu de temps.

Le papier du Japon est certes bien préférable. Les japons fins, soyeux, blonds et semi-transparents, sont d'un effet absolument délicieux. Quant aux papiers épais ayant la consistance d'un bristol et d'un beau ton ambré, ils donnent aussi des épreuves superbes. Mais, malgré leur aspect moelleux, les papiers du Japon ne donneraient que des épreuves très sèches si on encrait les planches comme à l'ordinaire, car ils sont très absorbants; aussi faut-il soigner l'encrage tout spécialement et retrousser vigoureusement pour faire le tirage sur ce papier de luxe, sinon les épreuves sont moins bonnes que sur de vulgaires papiers.

Au point de vue de la conservation, on ne peut encore rien dire des épreuves sur japon; il y a trop peu de temps que les curieux se sont engoués de lui.

Cet enthousiasme durera-t-il et sera-t-il justifié? souhaitons-le ! En tout cas, le papier du Japon est le papier hermine par excellence; il ne souffre pas la moindre tache, et si il la reçoit, elle est ineffaçable. Les frottages à la gomme sont interdits sur les marges des épreuves salies : sous le moindre frottement, le papier devient pelucheux et s'éraille, et tout est perdu.

Le parchemin donne aussi de très belles épreuves, mai& les feuilles employées doivent être choisies avec soin et tirées avec plus de soin encore. Rien n'est affreux comme une épreuve sur parchemin dont l'encrage n'a pas été préparé en conséquence. De plus, le parchemin présente cet inconvénient d'être par. trop hygrométrique. On a beau le fixer par les angles, sous l'influence du moindre changement de température il gondole et se tord d'une manière effrayante. D'un autre côté, si on l'encolle en plein sur un bristol très fort et

très satiné pour éviter ces maux, on retombe dans un pire. La transparence du parchemin disparaît, il devient d'un ton lourd et opaque; les noirs perdent de leur intensité au collage et deviennent ternes, de brillants et profonds qu'ils étaient.

Quant aux états, aux avant-lettre et épreuves de remarque^ on sait quelle est la signification de ces différentes expressions.

Toutefois, pour l'épreuve d'état, certains graveurs et certains iconophiles ont établi avec juste raison qu'il ne fallait point attribuer au mot épreuve de premier état la traduction en langage d'amateur : la plus belle épreuve qui puisse se rencontrer.

Seymour Haden a parfaitement raison, — quand, ainsi que le rapporte Henri Béraldi, — il prétend qu'il faut distinguer : un graveur, en effet, qui porte sa planche à l'imprimerie pour se rendre compte de son travail fait tirer une épreuve ; mais il s'aperçoit qu'il y a une taille défectueuse : il prend son outil et la rectifie. Cette épreuve d'essai, ce sera le premier état de la planche, soit; mais ce vrai et fameux premier état <le la planche ne peut pas avoir plus de valeur pour les amateurs que tous les états suivants, à moins que la monomanie de la curiosité, pour ne pas dire plus, ne prime la question d'art.

Suivant Seymour Haden, les épreuves d'essai que le graveur fait tirerpourse rendre compte deson travail correspondent à ce que sont, pour les littérateurs, les placards ou épreuves d'imprimerie. L'épreuve d'essai n'est pas plus le premier état de la planche que l'épreuve d'imprimerie n'est l'édition originale du livre. L'épreuve d'essai complètement satisfaisante, la véritable épreuve d'artiste, correspondrait au bon à tirer.

Maintenant, à côté de ces épreuves d'essai, que Ton tire des états de publications correspondant aux éditions successives d'un livre, ceux-là se numérotant comme les éditions chaque fois que la planche est réimprimée après avoir subi une modification : « Rien de plus juste, ajoute H. Béraldi, car avec cette méthode on n'applique plus au premier état de publication, à des épreuves de la plus belle qualité, les qualifications ridicules de cinquième, de dixième et de trentième état. »

Quant aux épreuves de remarque, — avec tel ou tel croquis dans la marge qui disparait au tirage définitif; — quant aux épreuves avant ou après la lettre, avant ou après la signature des artistes, avec la signature à la pointe, avec le titre aux lettres grises, avant le nom de l'imprimeur, avec le nom de Fimprimeur, avec la lettre en noir, etc., etc., autant de combinaisons commerciales pour mettre en circulation des épreuves à prix divers et que certains collectionneurs superficiels s'acharnent à conserver. Sans doute, une épreuve avant la lettre a été tirée avant les épreuves avec la lettre. Bien que si on dévoilait bien des trucs, il serait facile de prouver le contraire. En achetant donc l'épreuve avant la lettre, on est donc autorisé à croire que l'on possède une épreuve tirée avant beaucoup d'autres ; mais c'est cette certitude seule que l'on paye souvent fort cher. Entre la dernière épreuve avant et la première épreuve avec, il n'y a aucune différence. Mais le collectionneur superficiel ne s'arrête pas à ces simples détails; le collectionneur artiste seul sait baser son goût sur de meilleurs principes et ne recherche que la belle épreuve, c'est- à-dire celle qui donne la note d'art la plus élevée.

Et maintenant que la science est venue cordialement prêter son appui à l'art; maintenant que, grâce à Y aciérage, on

peut tirer des milliers de bonnes épreuves d'une planche et que l'on peut réaciérer quand la couche d'acier elle-même est usée par l'essuyage réitéré; maintenant que non seulement ce dépôt par la galvanoplastie d'un fer ammoniacal, véritable acier, sur les planches de cuivre, permet de superposer un métal dur à un métal mou, on peut dire que l'on peut tirer d'une planche en taille-douce des épreuves presque en nombre illimité.

Bien plus même, on peut, à l'aide des procédés gaivanoplastiques, se procurer plusieurs planches en creux absolument semblables à la planche originale. Le cuivre unique dont on déplorait jadis l'usure au tirage, le cuivre unique dont on regardait avec mélancolie les traits fins disparaître sous l'essuyage réitéré, et que bien péniblement on retouchait, — ce qui pouvait fournir encore plusieurs tirages, mais bien inférieurs aux précédents et parfois absolument abominables, — ce cuivre unique, à l'aide de lui on peut se procurer chimiquement, sans le secours de la main de l'homme, une série de planches gravées aussi fines que l'original, — sinon pour des yeux très particulièrement exercés, et encore! Il est souvent permis de se tromper, — et ces planches de cuivre, ces galvanos aciérés peuvent à leur tour fournir chacun plusieurs milliers d'épreuves.

« L'eau- forte mobile », tel était le titre d'un genre d'impression assez curieux découvert par Delâtre et remis en honneur par le comte Lepic en 1876. Le secret des épreuves telles que les obtenait le comte Lepic avait été décrit par lui en quelques lignes. Dans une brochure intitulée : Comment je devins graveur à Veau-forte, qui ont été reproduites et commentées fort agréablement par Henri Béraldi dans ses

Graveurs du xixc siècle. Ce secret, c'est l'emploi de l'encre et du chiffon; avec ces deux armes, disait le comte Lepic, on. peut tout obtenir d'une plaque. Je suis maître devant ma plaque comme devant ma toile, je puis transformer tous les sujets suivant ma fantaisie, modifier leurs effets. » Et il imprimait des planches comme démonstration, a ajouté Béraldi, tirant une vue de l'Escaut de quatre-vingt-cinq manières différentes, obtenant tour à tour de la même gravure un effet de jour, un effet de nuit, un effet de neige, un effet de brouillard, un effet de pluie, un soleil couchant, un lever de lune, la lune dans son plein, etc., etc.

Les effets étaient obtenus en laissant sur le cuivre des* voiles ou des teintes d'encre variables, que l'on déplaçait à volonté; puis à l'aide d'un chiffon on enlevait, on ajoutait, on tirait une épreuve avec un ciel clair ; et pour l'épreuve suivante sur le ciel noirci, on enlevait au chiffon des flocons de neige, on exécutait, en un mot, sur un dessin au trait un dessin au lavis, à l'encre grasse, et suivant le partis pris on obtenait des épreuves très différentes les unes des autres. Mais on comprend que, dans ces conditions, il est presque absolument impossible d'obtenir deux épreuves identiques. Quant à destirages réguliers, il n'y faut pas compter : il entre trop d'imprévu dans cette manière de procéder; mais elle permet, dans certains cas, aux artistes de se tirer eux-mêmes des épreuves fort curieuses. S'il est vrai, comme l'a gaiement affirmé Béraldi, que, pour un graveur, tirer soi-même une épreuve de sa planche est une sensation exquise, comparable à celle du compositeur dirigeant son orchestre, c'est surtout dans ces tirages d'eaux-fortes mobiles que toute la spontanéité et la fantaisie de l'artiste peuvent se faire jour. Lui seul, dans certains

cas, peut obtenir des effets imprévus... Mais, au point de vue des tirages ordinaires, il faut bien reconnaître que les artistes eux-mêmes n'ajoutent pas grand'chose aux excellentes épreuves que leur donnent certains imprimeurs.

Pour terminer enfin ce chapitre de l'impression en tailledouce, il faut encore dire un mot de Y impression des pointes sèches, du burin et des héliogravures en creux. Mais ces explications peuvent se résumer en quelques mots.

Pour tirer les planches gravées à la pointe sèche, il faut surtout soutenir les cuivres avec tact; c'est en effet le coup de chiffon qui développe ou diminue à volonté les taches formées par l'encre qui s'accroche aux barbes de la planche. A volonté, on peut ainsi obtenir des épreuves plus ou moins énergiques; mais il faut surtout faire aciérer promptement, car les barbes ne résistent pas au tirage, et si à l'essuyage les barbes de cuivre apparaissent sous le ton de l'acier, il faut réaciérer rapidedement, les barbes seules donnant l'accent dans ce genre de gravure.

Quant aux planches gravées au burin ou aux héliogravures en creux, elles se tirent de même. Là, plus d'artifice de retroussage, plus de chiffon adroitement manié ; il faut se contenter d'encrer aussi régulièrement que possible et il faut nettoyer les planches aussi consciencieusement qu'on peut le souhaiter. Est-ce à dire pour cela que les tirages des planches au burin et de ces grandes héliogravures reproduisant en facsimilé les œuvres les plus connues de l'école moderne doivent être confiés au premier venu? Bien au contraire : les épreuves de ces grandes planches sont fort longues à encrer et fort longues à tirer, elles exigent des soins particuliers et une grande habileté de main. Pour manier ces immenses feuilles

de papier sans les maculer et sans les briser, il faut de grandes précautions, et certaines de ces grandes épreuves exigent parfois plus d'une heure pour être imprimées.

C'est là, d'ailleurs, un des grands inconvénients des tirages en taille-douce. Nous avons décrit par le menu l'encrage d'une planche à F eau-forte, sauf le retroussage; l'encrage d'une planche au burin ou d'une héliogravure en creux ne varie pas. Mais ce que l'on a fait pour obtenir une seule épreuve, il faut le recommencer identiquement pour un tirage de plusieurs milliers. La millième épreuve exige les mêmes soins et le même temps que la première épreuve. Il n'en est pas de même pour le tirage des vignettes en relief où, la mise en train longuement préparée et terminée, le tirage est effectué mécaniquement et rapidement. On a été longtemps à soigner la mise au point de la première vignette, soit, mais en quelques heures des centaines d'épreuve vont s'accumuler sur la table de l'imprimeur.

Pour les tirages en taille-douce, on ne peut faire appel à la machine. Une machine ne peut pas essuyer de-ci de-là et retrousser tel ou tel plan avec plus ou moins de sentiment; la main d'un ouvrier, et d'un ouvrier artiste, est indispensable.

Disons enfin, pour terminer ces renseignements sur les tirages des planches en creux, que l'impression des planches gravées à la manière noire s'exécute comme l'impression des planches en taille-douce, mais les planches en manière noire présentent cette particularité que les lumières, étant obtenues au grattoir, sont en creux par rapport au grain de la planche. De plus, ces blancs sont quelquefois très peu étendus. Il en résulte que, si on essuyait ces planches comme les planches en

taille-douce avec la paume de la main, on dépouillerait les parties voisines.

L'essuyage de ces parties claires ne peut donc se faire qu'à l'aide d'un petit bâton pointu enveloppé d'un linge mouillé que l'on fait pénétrer dans les petits blancs où le doigt ne peut atteindre. L'encrage de ces planches est dès lors assez délicat et les papiers employés doivent être assez moelleux pour pénétrer facilement dans les creux et assez fins pour bien absorber l'encrage.

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