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III. — Impression des lithographies

L'impression de la lithographie, — et de l'autographie, c'est tout un, — nécessite des soins particuliers ; mais, l'opération préparatoire terminée, elle peut être confiée à des presses mécaniques qui donnent un bon tirage régulier, quoiqu'un peu sec, les presses à bras leur étant toujours préférables au point de vue du moelleux.

Lorsqu'on apporte à l'imprimeur un dessin sur pierre terminé, il commence par aciduler la pierre. Si le dessin est exécuté avec légèreté, il faut aciduler faiblement la pierre ; il faut, au contraire, aciduler énergiquement les pierres trop

chargées et surtout malpropres. Quand les taches sont petites, on les touche à l'aide d'une plume imbibée d'acide phosphorique; quand elles sont grandes, on les enlève à l'aide de la potasse caustique. Les pierres tendres exigent une acidulation assez forte; mais comme l'acidulation n'est pas sans danger, comme elle peut ronger les finesses du dessin, les imprimeurs habiles préfèrent n'aciduler qu'avec la plus extrême prudence, préférant plutôt réaciduler ultérieurement si la première acidulation a été trop faible.

La solution acidulée, — acide nitrique ou acide chlorhydrique suivant les cas, — toujours très faible et toujours fortement mélangée de gomme arabique, doit être faite sous température humide, afin que la pierre absorbe le mélange moins rapidement et que les parties foncées soient assez amollies pour laisser à l'acide la possibilité de les pénétrer.

Étendre cette couche acidulée, c'est préparer la pierre pour l'impression, c'est pour ainsi dire fixer les parties touchées des corps gras et nettoyer les blancs; mais l'épaisseur de l'encre ou du crayon ajoutée coup sur coup sur la pierre la charge inutilement, ce sont les dessous qui comptent, si on peut s'exprimer ainsi, ce sont les coups de crayon portés directement sur la pierre qui donnent le ton ; les effets superposés en modifient bien la valeur, mais ils ne font que la modifier ; il faut donc se débarrasser de ses superfluités de crayon ou d'encre qui empâtent parfois inutilement la pierre. Aussi, après avoir tiré rapidement une ou deux épreuves, enlève-t-on le dessin à l'essence pour donner de la solidité au travail et même, parfois, on procède à ce lavage à l'essence immédiatement après l'acidulation.

En versant quelques gouttes d'essence à la surface de la

pierre, tout le crayon se délaye, tout le travail disparaît, et ce n'est pas une des moins bonnes plaisanteries, que ne manque jamais de faire au jeune dessinateur l'imprimeur facétieux, qui jouit de la figure maussade du pauvre artiste qui voit, la larme à l'œil, tout son travail disparaître. En un instant, sous le frottement du doigt, tout se délaye en boue épaisse que l'on essuie rapidement et la pierre apparaît alors toute blanche ; il ne reste à sa surface aucune trace de dessin ; tout au plus, en s'inclinant un peu et en le regardant sous un certain angle, voit-on se développer, sous un aspect un peu mat, tranchant très légèrement avec le ton brillant de la pierre, les parties touchées au crayon gras.

Mais après avoir bien essuyé la pierre, après avoir passé à sa surface une éponge humide, l'imprimeur s'arme de son rouleau, et le faisant vivement rouler au-dessus d'une pierre qui lui sert de table d'encrage, il charge son rouleau d'encre d'impression. Cette encre se compose d'huile de lin concentrée par une forte chaleur et broyée avec du noir de fumée. On la désigne aussi sous

le nom de VerniS OU Rouleau pour l'encrage des lithographies.

noir d'impression. Le

noir que l'on emploie doit être très doux, très fin et d'un beau ton.^Ceux que l'on emploie dans le commerce sont : sous le nom de noir léger, un mélange de noir de fumée, d'os et de résine non calcinée, puis le noir de résine pure et le noir d'essence de térébenthine. Les noirs de fumée, d'huile et

de cire sont réputés les plus beaux; les noirs de vigne, de pêche, d'os et d'ivoire sont considérés comme un peu trop durs et donnant des tons trop gris. Par contre, les noirs de graisse sont trop roux et alourdissent les vignettes.

Le noir dans le vernis doit être en proportion telle que l'encre soit suffisamment visqueuse pour adhérer aux parties dessinées sur la pierre et s'attacher ensuite au papier. Lorsque le travail est d'une exécution assez large, l'encre ordinaire donne des épreuves d'un noir intense ; mais cette même encre est trop faible en noir pour l'encrage sur travail très fin.

Les encres, — ou vernis, — sont ordinairement dans le commerce désignés par les nos 1, 2 et 3. La première sert pour les dessins largement faits ; la troisième, à laquelle on donne aussi le nom de vernis fort, n'est usitée que pour les dessins qui ont une tendance à s'empâter ou pour nettoyer les dessins salis par une encre trop fluide; le numéro intermédiaire est employé pour les travaux ordinaires.

L'ouvrier, en passant à la surface de la pierre son rouleau couvert d'encre, fait apparaître le dessin; il faut encrer rapidement et sans arrêt du rouleau pour éviter les traînées, il faut encrer dans le sens du dessin de préférence, et régulariser parfois la teinte d'encre par quelques légers coups de rouleau donnés, non pas en sens inverse, mais un peu obliquement et suivant la diagonale de la pierre. Lorsque l'encrage est bien mené, le dessin doit apparaître progressivement sous les coups de rouleau et doit monter de ton au fur et à mesure que l'encrage continue; parfois cependant un voile se produit dans les blancs, le dessin perd de sa transparence, les teintes sont salies ; il faut alors interrompre l'encrage. On procède à une réacidulation légère, on enlève le

dessin avec un mélange d'essence de térébenthine et d'eau gommée, et les parties claires bien nettoyées, on continue l'encrage.

C'est alors que l'on applique une feuille de papier humide sur la pierre; on rabat le châssis garni d'une maculature ou feuille de carton satiné bien graissée, pour que le râteau, — ou pièce de bois appliquant bien le châssis sur le papier, — frotte doucement à son passage sur toute la surface de la pierre. On fait passer le râteau qui exerce une pression bien égale sur toute la surface de la pierre, cette pierre ayant été calée avec soin, car, si elle n'était pas d'aplomb, elle casserait sous une pression irrégulière ; — on laisse la roue qui a mis la presse en mouvement revenir sur elle-même, on relève le râteau et le châssis, et on enlève l'épreuve humide en la détachant par un angle et la levant avec précaution.

Ces premières épreuves n'ont pour but que de se rendre compte du travail ; mais si on doit faire plus tard un tirage assez important, avant d'abandonner la pierre, on la recouvre d'une encre spéciale dite encre de conservation, et formée de deux parties de vernis n° 1 additionnée par la fusion d'une partie de cire et d'une partie de suif. Chargé d'encre ordinaire, le dessin se dessécherait ; cette encre de conservation contribue à en protéger les finesses.

Quant au maniement du rouleau, — pour le tirage, — quant au mouillage de la pierre, mouillage qui se fait avec une éponge imprégnée d'eau, ce sont des opérations qui demandent une certaine dextérité de main, malgré leur vulgarité. Tel ouvrier maniant le rouleau habilement donne d'excellentes épreuves, alors que tel autre empâte ou tire trop gris ; le mouillage trop répété ne donne que des tons

gris, et si l'éponge n'est pas constamment tenue propre, elle peut salir la pierre. A cela on peut encore ajouter les pressions exagérées que donnent maladroitement certains ouvriers, tandis que d'autres, au contraire, savent calculer exactement la pression suffisante pour bien faire tenir les finesses sans écraser les vigueurs. Ce qui influe aussi sur la qualité du tirage, c'est en lithographie, — comme en autographie, — la

qualité du papier. Des papiers un peu épais, élastiques, d'un grain fin, se gonflant au mouillage, sont excellents; mais, pour des dessins très fins, le papier dit de Chine est encore préférable; sa belle couleur blonde, rappelant d'ailleurs le ton de la pierre, rend les lumières moins crues et donne de la profondeur aux noirs; de plus, la marge blanche qui entoure l'épreuve fait encore valoir les finesses des demi-teintes. Cette marge doit être tracée sur la pierre si on désire que le papier de Chine dépasse les dimensions du dessin. Dans ce cas, on trace sur la pierre des lignes d'angle ou des points de repère à l'aide d'une eau ammoniacale colorée avec du vermillon; ces traits, bien séchés, ne prennent pas l'encrage lithographique et permettent à l'imprimeur de poser son chine à coup sûr sur la pierre; puis il recouvre ce chine d'une feuille de papier blanc plus grande et, par la pression, l'envers du chine étant légèrement préparé, on obtient ce que l'on appelle une épreuve sur china monté.

Points de repère tracés sur la pierre litographique pour marger les épreuves à tirer sur chine.

Les épreuves sortant de la presse étant humides, il faut d'abord les sécher à l'air libre, puis les satiner en les plaçant entre des feuilles de carton lisse et en les soumettant à une forte pression à l'aide d'une presse spéciale; quant aux épreuves tirées avec des encres additionnées de suif, il ne faut jamais les satiner, même en les séparant les unes des autres à l'aide de maculatures, car le noir des épreuves décalque longtemps sous la plus légère pression.

Un ^vieux lithographe prétendait que les imprimeurs devraient toujours savoir non seulement la chimie, mais encore le dessin. Quant aux notions de chimie, elles sont indispensables. Certains imprimeurs acidulant très légèrement un dessin bien exécuté savent encrer avec habileté, chargeant les demi-teintes les plus légères sans laisser l'encre s'attacher aux parties de la pierre non dessinée; d'autres, dans le cas où ces demi-teintes faiblissaient à la suite d'un long tirage, savent les regraisser très convenablement en frottant la pierre avec un peu d'huile. Certains enfin ajoutent aussi une teinte fine et générale aux touches de crayon formant le dessin et savent avec un acide très faible enlever cette teinte dans les endroits où elle est d'un mauvais effet; ils savent aussi charger d'encre telle ou telle partie que l'artiste a voulu rendre vigoureuse : ils ajoutent ainsi, dans la mesure de leurs moyens, a l'effet cherché. Mais ce sont là des imprimeurs artistes, et le nombre en est fort restreint, de ces précieux collaborateurs qui fournissent au lithographe une épreuve supérieure à celle qu'il a pu rêver. A côté d'eux, faut-il, dans un sens tout opposé, placer cet ouvrier naïf qui, encrant un dessin et voyant apparaître des points noirs çà et là, crut de bonne foi que ces points noirs avaient été occasionnés par une terrible chute de pellicules

tombées de la tête de l'artiste? Courageusement (!) armé d'une plume trempée dans l'acide phosphorique, il entreprit] son travail de bénédictin et s'acharna à faire disparaître~un à un ces points noirs qui l'offusquaient si fort. Puis, sa besogne de Titan terminée, il tira une épreuve qu'il soumit triomphant à l'artiste. Hélas ! le brave homme avait détruit tout le travail au pointillé qui avait demandé tant de temps à l'artiste. Mais, pour le brave ouvrier, il n'y avait, à première vue, aucune différence entre les points accidentels et gênants et les pointillés voulus et utiles. La moralité de cette anecdote, c'est qu'ifest bon, — si on en a le loisir, — de rester près de l'ouvrier qui prépare votre planche, car jamais excès de zèle n'avait été plus dangereux .

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