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I. — Planches en taille-douce

Gravures à plusieurs planches.

Les graveurs de planches en taille-douce destinées à être imprimées ont produit jadis des pièces merveilleuses que les amateurs payent aujourd'hui des sommes folles.

Les Debucourt sont célèbres, et il serait puéril d'en discuter la valeur.

De nos jours on a essayé, soit à l'aide d'une série d'eauxfortes, soit à l'aide d'une série d'héliogravures en creux, encrées séparément et imprimées sur la même feuille, de produire des pièces en couleurs.

En général, il faut procéder ainsi : d'abord avoir le sujet gravé à l'eau-forte au trait avec quelques indications de hachure pour accentuer les plans, ou obtenir le même résultat à l'aide de planches à l'aquatinte. Cette première planche doit être imprimée en noir ou en bistre et donne les dessous. Ensuite on exécute autant de planches qu'il est nécessaire avec détails spéciaux, qui seront encrées chacune de couleurs

différentes et qui seront superposées aux dessous déjà tirés ou juxtaposées les unes aux autres.

Debucourt, dont les estampes en couleur se vendaient à peine cent sous, — quand elles se vendaient ! — il n'y a pas un demi-siècle, et se payent aujourd'hui plusieurs billets de mille francs quand on a la chance de les rencontrer en superbe état, Debucourt n'employait le plus souvent que cinq planches.

J. et E. de Goncourt ont donné une description merveilleuse de ces planches en quelques lignes.

Avec Debucourt, ont-ils dit, le sec de la gravure disparaît. Il dissimule le grain plat et mécanique, cette espèce de canevas pointillé que les autres graveurs contemporains semblaient affectionner et qui ne donnait que des vilains dessous, froids, tristes et sales.

Le travail, le procédé, la manière et la peine de l'effet obtenu échappent et se cachent chez lui ; ce qu'il grave, les scènes qu'il jette sur le cuivre ont la légèreté, le jet du pinceau. Rien de dur ni de lourd dans ses ombres, dans ses fonds d'intérieur pastelleux, dans le nuageux de ses ciels ; une fraîcheur d'aquarelle court à travers ces tons de fleurs et de satins, les roses, les jaunes de paille, les gorges de pigeon. Les petites têtes délicatement modelées ont des taches de rouge éteintes comme sur un papier mouillé. Du moelleux des costumes et des pelisses, de la douceur des blancs, il tire des tendresses et des satinages de ton qu'on dirait prises à une robe de Netscher. Les piqûres de lumière, les petits réveillons, les gais coups de jour, l'esprit, le pétillement, le joli et le vif de la touche, il les jette, il les sème par toute sa planche avec le gras d'empâtement et la vivacité d'éclabous-

sure d'une gouache, si bien que l'illusion est complète et que sa gravure, regardez-la encadrée à un mur, elle n'est plus pour vous une gravure imprimée : vos yeux croient s'amuser d'un dessin et voient dans l'épreuve quelque chose de la main même de l'artiste. Il y a là un grand art de petit graveur. L'agrément de ces planches, l'illusion qu'elles donnent, cette harmonie qu'elles ont dans la vivacité et le bariolage, révèlent une science bien remarquable, un maniement très habile et bien délicat des outils du graveur.

Ces planches merveilleuses, on a voulu à notre époque essayer de leur donner des pendants ; on n'a pu les égaler.

Mais, dans un autre genre, on a produit de bien curieuses planches ; les essais de Bracquemond, fort curieux et fort rares, et les planches de Gaujean reproduisant des Chaplin et des Greuze, sont des planches en couleur très heureusement venues et présentant d'habiles mélanges de burin, d'eau-forte, de roulette et d'aquatinte.

Les gravures en couleur en taille-douce sont, on le sait, grenées comme les planches à la manière noire, mais elles doivent surtout être exécutées sur des cuivres de même dimension, de même épaisseur, et très exatement d'équerre.

L'une des manières employées au siècle dernier par les graveurs pour rendre toutes les planches semblables les unes aux autres était assez curieuse: ils faisaient des trous aux quatre angles de la planche, ils joignaient ces planches par des rivures et traçaient un carré sur la première planche, puis ils limaient jusqu'au trait, en conservant l'équerre sur l'épaisseur des quatre planches, et limant enfin les rivures, les planches en sortaient comme un cahier de papier sort de la coupe du relieur.

Pour distribuer un sujet sur trois planches et pour que les contours sur chaque planche se retrouvent précisément dans les endroits où ils doivent se rencontrer, voici quel était le procédé adopté.

On plaçait chaque planche à l'intérieur d'une sorte de cadre découpé dans une feuille de carton, et sur ce cadre on tendait une sorte de voile, cousu à points serrés sur le bord du carton. On présentait ce voile sur l'original à reproduire et on effectuait les tracés avec un pinceau imprégné de blanc à l'huile; on attendait que l'huile soit sèche pour repasser les mêmes traits avec du blanc beaucoup plus liquide que celui précédemment employé, puis on plaçait la première planche dans le cadre en carton, et le blanc encore frais marquait sur la grenure tous les contours dont le voile était chargé. En opérant de môme et en repassant du blanc liquide sur les traits du voile, on calquait ainsi les autres planches avec la certitude de retomber exactement dans les mêmes contours.

Le blanc employé devant être non pas une couleur à l'huile, mais un blanc à la détrempe délayé dans de l'eau-devie avec un peu de fiel de bœuf, pour conserver le trait on le repassait à l'encre de Chine, mais non à l'encre ordinaire, qui aurait pu attaquer le métal.

Quand on se servait de trois planches, la première planche que l'on ébauchait était celle que l'on devait tirer en bleu, puis on traitait la planche en jaune et enfin la planche en rouge, en ayant soin de ne pas cerner les contours trop durement.

Le blanc du papier étant destiné à donner les lumières, les graveurs du siècle dernier réservaient la planche bleue pour les modelés et les lointains, la planche jaune pour les

reflets, et la planche rouge pour colorer l'ensemble et faire tourner les bruns jusqu'au noir si cela était nécessaire.

Pour établir son ensemble, on gravait la planche bleue et on tirait quelques épreuves, et, après avoir fait les corrections au pinceau, on retouchait le cuivre. Puis indiquant sur une nouvelle épreuve toutes les parties en jaune, on les gravait sur la seconde planche, et en opérant de même on gravait le troisième cuivre. En variant les grains, en ménageant d'habiles transitions, on augmentait et on diminuait l'intensité des tons.

La gravure en taille-douce à plusieurs planches est clone surtout pour l'artiste un travail de décomposition d'un sujet donné. Il n'y a là aucune règle précise à formuler, le grand talent de l'artiste est de savoir surtout quel grain ou quel trait rendra le mieux l'effet voulu. Mais dans ce travail de plusieurs planches destinées à être encrées en couleur, il ne faut jamais se laisser entraîner à multipler le nombre des cuivres.

Dans tous les tirages en taille-douce, il faut songer que le blanc de papier doit toujours jouer un rôle prépondérant et que les teintes plates à l'aquatinte sont d'autant plus sourdes qu'elles sont intenses ou formées de tons superposés. Des détails bien indiqués sur une première planche, qui, à l'impression, donnera une franche coloration, ne doivent pas être chargés inutilement de nouveaux travaux ; la fraîcheur de ton est une de ces fleurs délicates auxquelles il ne faut pas toucher sous peine de les effeuiller. Il faut obtenir le ton voulu certes, mais il ne faut jamais exagérer l'effet et surtout ne pas perdre les qualités de transparence, toujours précieuses dans une estampe, en cherchant à l'aide de travaux compliqués des effets de coloration intense qui ne sont pas dans le sentiment de la gravure.

Le même procédé de décomposition des planches, qui est applicable aux planches à l'eau -forte, au burin ou à la manière noire, est applicable aussi aux planches en héliogravure obtenues photographiquement. Soit en ajoutant sur des dessous préalablement indiqués des planches à colorations spéciales, soit en décomposant les plans suivant des silhouettes données, on peut aussi obtenir des planches qui, repérées exactement, peuvent fournir des épreuves en couleur.

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