II. — Chromolithographie
Dessins sur plusieurs pierres.
La chromolithographie est, — tout le monde le sait, — l'art de disposer les différentes couleurs d'un sujet choisi sur des pierres lithographiques différentes ; on juxtapose ou on superpose ces pierres en tirant des épreuves sur une même feuille de papier.
Les procédés de dessin d'une chromolithographie rentrent donc dans les conditions ordinaires des dessins sur pierre; nous n'avons pas à y revenir.
Nous dirons seulement qu'il y a deux genres principaux de chromolithographie: l'un qui est applicable aux reproductions en couleur des miniatures, objets d'art, tableaux, etc. ; l'autre qui a pour but d'exécuter des grandes planches à effet, — souvent des planches originales, — dont quelques-unes, depuis quelques années surtout, sont de véritables œuvres d'art.
Dans le premier cas, les précautions les plus minutieuses
doivent être prises par l'exécutant: calques précis, soigneuses hachures, grenés bien égaux, blancs soigneusement réservés ou rattrapés au grattoir, teintes plates combinées avec de savantes dégradations de picotis, tout l'art du chromolithographe est dans cette série de précautions qui transforment, malheureusement quelquefois, ces pierres en véritable travail de patience. Nous ne voulons pas dire pour cela que toutes les chromolithographies sont froides et sans valeur, mais en général, et sauf de très habiles exceptions, les lithographies en couleur sont peu séduisantes. Cependant, répétons-le, certaines pièces, aujourd'hui fort peu recherchées encore des amateurs, sont d'une facture très intéressante et d'une fraîcheur de ton délicieuse. C'est qu'il faut, comme toujours, ne pas être exclusif ; et grâce au talent du dessinateur, grâce a une véritable science de décomposition des tons, il faut avouer que certaines chromolithographies sont réellement à classer parmi les œuvres d'art.
Dans le second cas, c'est-à-dire dans l'exécution des grandes planches originales, que toute une pléiade d'artistes, — en tête desquels il faut placer le maître Jules Chéret, et aussi les Grasset et les Ch. Lucas, — enlèvent avec une virtuosité incomparable, la chromolithographie permet d'obtenir, à très peu de frais, d'immenses placards en couleur du plus joyeux effet.
L'exécution de ces grandes planches en couleur, si vivement enlevées, est toujours soumise aux mêmes principes que les chromolithographies miniatures, parfois si froides et si banales.
L'artiste exécute d'abord son dessin en noir sur une première pierre; puis il fait tirer autant d'épreuves de cette pre-
mière pierre qu'il veut ajouter de planches en couleur, et il fait décalquer ces épreuves sur les nouvelles pierres; seulement, au lieu de décalquer ces épreuves à l'encre grasse, on fait de faux décalques, c'est-à-dire que le dessin apparaît bien en noir, mais la pierre n'est pas touchée par ce noir, ce dessin ne sert qu'à ajouter les effets de couleur voulus. Ces effets de couleur, on les indique aussi en noir sur chaque pierre, et ce n'est pas une des moins grandes difficultés du métier que de poser sur une pierre des touches noires que l'on sait devoir se transformer plus tard en taches rouges, par exemple. Il y a là, indépendamment de l'habileté de l'artiste, un travail tout particulier qui demande une certaine habitude. Il faut bien se pénétrer de son effet pour ne pas être dérouté au premier abord par ces taches qui, posées à l'encre grasse, sont plus noires que les contours des faux décalques, et qui, au contraire, viendront au tirage très claires, tandis que les contours des faux décalques seront peut-être très vigoureux.
Les grandes chromolithographies destinées à servir d'affiches ne se traitent pas exclusivement au crayon ou au pinceau; elles permettent, grâce à leurs dimensions, des audaces et des libertés de touche qui sont parfois du plus heureux effet. C'est ainsi que les fonds éclaboussés à la brosse ou au tamis se traduisent par des taches serrées irrégulièrement, puis avivées de larges blancs, ou sabrées de hachures vigoureuses ou de larges à-plats posés au pinceau, qui sont d'une grande ressource pour rendre moins unies d'immenses surfaces.
On fait usage encore de fonds dégradés, de manière à ne conserver des blancs que dans une certaine zone ; enfin on allège aussi, à l'aide de coups de grattoir franchement jetés, les noirs trop opaques ou les silhouettes trop dures.
11 faut avoir vu avec quelle désinvolture le maître J. Chéret, remuant ses énormes pierres lithographiques posées sur des tables immenses, ou les appuyant sur des chevalets solides, enlève, la cigarette aux lèvres, les élégantes silhouettes de femmes qu'il affectionne. Il pose ses valeurs avec la franchise de touche d'un peintre attaquant sa toile, s'éloignant de temps à autre pour juger de l'effet, ou regardant dans une glace posée ad hoc pour apprécier les silhouettes réelles.
Autrefois Ghéret se servait, en général, de trois pierres : une en noir, qui donnait le dessin; une en rouge, pour l'aviver; et une troisième pierre de couleur variable, servant à la fois de fond dégradé et donnant quelques à-plats pour colorier le dessin.
Aujourd'hui, a dit Henri Béraldi dans ses Graveurs au xixe siècle, Ghéret considère comme vieux genre ce fond dégradé, et il emploie une nouvelle méthode plus primesautière, plus libre, plus franche.
Plus de fond dégradé; pour fond, le blanc du papier et quatre impressions de couleur franche : noir, bleu, rouge et jaune. Manœuvre difficile, et qui demande un artiste habile à poser ses touches et ses valeurs. Et mieux encore, Ghéret dédaigne l'emploi de la pierre de noir, il la supprime pour ne recourir qu'au seul emploi des couleurs rouge, jaune et bleu, revenant ainsi aux vrais principes de l'estampe en couleur.
Les rouges et les bleus intenses superposés donnent, en effet, à l'impression des noirs superbes, un peu violets; mais à quoi bon, dès lors, s'imposer un tirage de plus? Quant aux verts, les bleus et les jaunes superposés, soit en laissant le fond jaune dominer à travers des hachures bleues, soit en
laissant le fond bleu dominer à travers des hachures jaunes, peuvent être d'une grande variété.
Inutile d'ajouter que, dans certains cas, à l'aide de tons gris ou neutres, on peut atténuer les parties trop claires ; mais quand on travaille pour le plein air, on fait toujours trop sombre, vous diront les décorateurs pour lesquels les palettes claires sont seules acceptables, et, dès lors, Ghéret est bien dans le vrai en cherchant à rendre les plus éclatantes possibles ces grandes chromolithographies qui resteront comme d'admirables spécimens du genre.