CALDAS, ALCOBAÇA, BATALHA, LEIRIA, POMBAL, CONDKTXA
Je partis de Lisbonne le 22 août 1843, à 7 lieures du matin sur le bateau à vapeur qui fait régulièrement chaque jour la course entre cette ville et Villanôva. Ce dernier endroit est à 8 legoas de Lisbonne. On comptait autrefois communément 18 legoas au degré. Le gouvernement et les géographes veulent qu'il y en ait 20 au degré. En réalité ce mot n'a pas de sens précis : il y a des legoas qui font un mille d'Allemagne, et d'autres qui n'en font pas la moitié.
Les bords septentrionaux de la rivière sont formés de collines, les bords opposés sont plats et marécageux, les uns et les autres sont cultivés. J'arrivai à midi à Villanôva oii m'attendait mon cabriolet (*r^e) dans le quel je continuai mon voyage. Pendant les quatre legoas entre ce dernier endroit et Sercal le sol est très montagneux et n'offre à la vue que de vastes espaces couverts de bruyères. Ce spectacle monotone n'est interrompu qu'au village d'Otta, où la famille Belmonte possède un château et un parc assez vaste. Le chemin que j'ai parcouru n'est rien autre que la trace de différens échantillons de pavé qu'on a laissé détériorer sans y toucher, ou bien des ornières dans le sable , ou des rochers , et des ravins que les eaux ont creusés dans les terres grasses. Cependant, vu le peu de population qu'il y a dans la plus grande partie du Portugal, et l'instabilité des choses, il serait injuste de prétendre qu'on fit partout des chaussées. Il y a certainement en Portugal de riches districts d'une assez grande étendue , et le Minho est très bien cultivé et bien peuplé; mais en général , autant que j'ai pu en juger par moi-même , le Portugal ne présente des points fertiles qu'à de grandes distances les uns des autres; tout le reste est inculte et peu propre à être cultivé. Excepté
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Lisbonne et Porto, il n'existe pas de ville de 12,000 habitans. Coïmbre, la troisième ville du royaume n'en a guère plus de 11,000; Braga à peu près le même nombre. Ce qu'on devrait chercher à atteindre, c'est de rendre toutes les grandes communications praticables et d'y établir des moyens réguliers de transport; enfin, de faire en sorte qu'on pût voyager avec autant de sécurité que cela se pratiquait en Prusse , il y a trente ans , quand on n'avait presque pas de chaussées (1 ).
Je passai la première nuit à Sercal à 4 legoas de Villanova , à moitié chemin de Caldas. L'auberge était complètement dépourvue de tout ce qui pouvait servir au bien-être; les fenêtres n'avaient pas de carreaux. Le lendemain en poursuivant notre voyage à Caldas nous pûmes voir, soit dans le lointain, soit le long de notre route, des portions de pays populeuses et très bien cultivées. Le village de Saiicheira qui n'est qu'aune legoa et demie de Caldas, a une apparence de richesse et de propreté, et l'on y trouve d'excellens fruits; ses habitans sont bien faits, beaux et robustes, et tout différens de ceux qui vivent dans les districts stériles et sablonneux.
A Caldas , je trouvai l'établissement des bains, quoique vieux en apparence, très convenablement tenu, et l'auberge de madame Malhoas, où je me logeai, m'offrit tout le confort désirable. C'est là que, de la fenêtre du docteur Mello , je fis ma première esquisse à l'aquarelle ; elle représente le clocher de l'église de Nossa senhora do Popolo élevée par la reine Eléonora, femme de Jean II ; elle fut commencée en 1483 et achevée en 1502.
(1) On va s'occuper maintenant de faire faire un chemin de fer entre Lishonne et Badajoz. I a ligne droite est à peu près de 30 milles d'Allemagne à travers un désert. Si lUe touche à Fvora, Estremo/. et Elvas, petites villes de 6 à 12,000 habitans, elle sera naturellement bien plus longue. Celle ligne ai)outit à une des plus mauvaises routes d'Espagne; et de Badajozà Madrid, il y a encore plus de GO milles d'Allemagne. Il ne peut cire question sur celle loule ni de voyageurs en nombre suffisaul, ni de tiansj>orl de marchandises ou de denrées; car Lisbonne est suffisamment alimentée par le Tage et par les disiiicls adjacens. Le gouvernement garantit à celte société six pour cent d'intérèls. J'ose affirmer que cette ligne de comnnuiication coûtera beaucoup plus à cnlio tenir qu'elle ne peut rapporter, te projet me paraît déplorable. Il y aurait trop à dire sur ce sujet. J'espère que ce projet ne se réalisera pas de sitôt. Le temps peut venir où il ne sera pas déraisonnable. (.Vi//r rVnV»- le 12 riiars 1845.)
ITINÉRAIRL*. lo3
Le jour suivant j'allai à Obidos à environ une iegoa de Caldas, et je fis une esquisse de son château en ruines, l'un des plus importans et des plus pittoresques du Portugal. Je dois dire que, quoique je ne connaisse qu'une petite partie de ce pays , j'y ai déjà trouvé beaucoup de ruines rennarquables , et qu'à l'exception des bords du Rhin , il sacrait dilTicile d'en trouver un aussi grand nombre dans (Quelque pays que ce fût. Sans parler d'^/cobaça de Buarcos où il ne reste plus que quelques nnirs debout, je puis citer parmi les ruines que j'ai déjà explorées : Palmella, Obidos, Leiria, Pombal, Montemor; ce sont d'énormes et majestueuses masses de pierres tout aussi vastes qu'aucune de celles du Rhin et du Conway. Un livre manuscrit de Duarte d' Armas qui se trouve à la Torre do Tombo renferme les dessins de soixante-seize châteaux forts. Duarte d' Armas appartient au règne de dom Emmanuel (1500). Cependant la collection est loin d'être complète, car aucun des châteaux que je connais, excepté celui de Cintra ne se trouve représenté dans ce livre : ni celui d'Obidos, ni ceux de Palmella, de Leiria, de Montemor, de Pombal non plus que plusieurs autres moins importans.
C'est en vain que j'interrogeai quelques-uns des habitans sur l'histoire de ce témoin de toutes les vicissitudes que la monarchie portugaise a subies ; personne ne put me dire ni l'époque de sa construction ni son histoire ; la tradition seule rapporte qu'il fut enlevé par surprise aux Maures sous le règne d'Affonso Henriquez ( 1147).
Le 25 , de grand matin , je quittai Caldas , et je mis cinq heures à me rendre à Alcobaça qui s'en trouve éloigné de 4 legoas. C'était une belle journée; il y avait bien des années que je n'avais fait une aussi longue promenade à cheval par une telle chaleur ; malgré ma fatigue , je me rendis directement à l'église, et je me plaçai à une fenêtre pour dessiner le tombeau dînez de Castro.
Alcobaça est assez bien bâti, et ses habitans ne paraissent pas misérables. Les prix des objets de première nécessité sont plus élevés que dans notre province : une paire de boeufs coûte environ 15 nioedas (450 francs ou 120 thalers de Prusse ).
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Les récits que me fit un avocat sur les moines n'étaient pas favorables à ces derniers; il les représentait comme les tyrans du pays. Il est vrai que les propriétés et les privilèges dont ils jouissaient étaient énormes, et que leurs tenanciers, fermiers ou serviteurs ne pouvaient que gagner à un changement qui leur accordait la libre possession de ce qui leur coûtait autrefois travail , sacrifices et toute sorte de sujétion. Jusqu'à quel point les moines abusèrent-ils de leurs droits? jusqu'à quel point ces droits avaient-ils été justement acquis? ce sont des questions qui demanderaient un examen plus approfondi. Ce qui est certain, c'est que non-seulement les gens, partout assez nombreux, disposés à bona aliéna largîriy mais toutes les personnes impartiales , à l'exception d'un paysan ivre , furent d'avis que la suppression de cette communauté était un bienfait pour le pays. Ce qui est certain aussi, c'est que les moines étaient de chauds partisans de dom Miguel, et que, si je ne me trompe, ils équipèrent à leurs propres frais, un bataillon de volontaires pour la défense de sa cause. Il montra, de son côté, beaucoup de sympathie pour eux ; il fut les voir et passa plusieurs jours dans leur couvent. On ne saurait nier que ces moines en le soutenant n'aient montré beaucoup de finesse et de discernement : car les affaires de dom Miguel étaient à peine terminées qu'ils furent mis à la porte de leur antique habitation. Leur bibliothèque était précieuse et remarquablement riche en manuscrits. Tous ces trésors de science , tous ces matériaux pour l'histoire ont été transportés à Lisbonne. Je n'ose pas affirmer qu'ils soient gardés en ordre et conservés avec soin. Le bruit court que beaucoup d'entre eux ont été volés; mais je ne sais rien de positif à cet égard ; car, si l'immoralité de ceux qui se mêlent de révolution augmente par le fréquent retour des commotions, leur penchant à la calomnie augmente certainement bien plus encore. Nous devons ajouter que les propriétés des moines occupaient une étendue de plusieurs legoas carrées, presque de Leiria (i Caldas, et que leur revenu était estimé à plusieurs centaines de mille de cruzades. Les persécutions qu'ils souffrirent ayant commencé avant la domination de dom Miguel, ils exercèrent de dures représailles contre
ceux qui s'étaient montrés avides d'améliorer leur position aux dépens du couvent.
L'aile de l'église d'Alcobaça peut être appelée magnifique, quoiqu'elle soit sans ornemens, je la crois plus grande que celle de Batalha. Les tombeaux qui se trouvent dans l'une des chapelles en sont la partie la plus riche et la plus intéressante. Nous citerons en première ligne ceux d'Inez de Castro et de son mari dora Pedro I" qui mourut en 1367, et qui avait été surnommé Justiceiro (justicier) à cause de son inexorable rigueur envers les malfaiteurs. Il en donna la preuve par la manière cruelle dont il fit mettre à mort les exécuteurs de la sentence rendue par son père contre Inez de Castro. Le cœur de l'un d'eux fut arraché par le dos, et celui de l'autre par la poitrine, tandis que lui-même assistait à l'exécution. Ces deux tombeaux sont assez bien conservés , excepté dans un endroit ou les soldats de l'armée d'invasion firent des trous dans l'espoir que le cercueil pouvait contenir des trésors. Ces marques du vandalisme et de l'avidité inséparable des guerres civiles ou étrangères ont été recouvertes de plâtre. Ajoutons, en passant, qu'à Coïmbre ceux qui combattaient pour la liberté, ont traité avec encore moins de respect leurs propres reliques historiques.
Les tombes sont richement ornées de sculptures représentant des événemens de la vie de dom Pedro et d'Inez. Dans la même chapelle se trouvent aussi d'autres sarcophages : celui de Béatrix, femme d'Alphonse II, 1220; celui des enfans d'Inez, et quelques autres. Le cloître offre l'aspect du délabrement le plus complet quoiqu'il ne soit pas encore tout à fait en ruines. La bibliothèque est célèbre plus qu'elle ne le mérite; l'espace qu'elle occupe est vaste ; mais elle est si peu élevée que ses proportions ne laissent aucune impression de grandeur. Rien n'est encore fait pour la conservation de ce monument; il n'en est pas de même à Batalha oii 2 contos (3,200 thalers ou 11, 900 francs) consacrés chaque année à des réparations, ont amené déjà des résultats bien plus satisfaisans qu'on ne devrait l'espérer d'une aussi modique allocation. La salle qui contient les statues de tous les rois de Portugal, ne m'a satisfait que mé-
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diocrement ; elles ont toutes un air moderne , leur style et leur caractère manquent de vérité chronologique; tous ces rois semblent avoir pris leurs divers costumes dans le vestiaire du Théâtre-Français au temps de Louis XIV.
Un large panneau d'un autel latéral que le sacristain me dit avoir été peint par Josepha de Obidos (1684) m'a semblé fort médiocre. Excepté ce panneau, je n'ai rien vu à Alcobaça qui ressemblât à un tableau.
L'aspect extérieur de l'église ne manque pas de grandeur, quoique la façade ajoutée dans le xvu" siècle soit un monstrian d'anachronismes en architecture, un assemblage bizarre de tous les genres depuis le gothique jusqu'au lococo.