‹ Les arts en PortugalChapitre 113 sur 138 · SUITE DE L'EXCURSION · texte numérisé non relu

SUITE DE L'EXCURSION

BAÏALHA.

Nous allons extraire des mémoires de l'Académie royale quelques passages du rapport sur Batalha fait en 1825 par le cardinal patriarche, alors dom frey FranciscodeS.Luiz.il dit , page 161 • •< Nous ne pouvons constater l'année précise " dans laquelle cet édifice fut commencé; mais on peut voir « d'après un document cité par frey Luiz de Sousa , et por- " tant la date de 1388, qu'à cette époque il l'était déjà. "

Le patriarche adresse à ce chroniqueur qu'il appelle élégant , et qui écrivait 200 ans avant lui , quelques reproches pour avoir dit en peu de lignes et sans preuve aucune, «< que le « roi fit venir de toutes parts , et appela des pays les plus « éloignés les meilleurs architectes, les plus habiles tailleurs de " pierre alors connus, promettant aux uns des honneurs, aux " autres de fortes récompenses , à beaucoup honneurs et ré- " compenses à la fois. »» Ailleurs , cet écrivain parle « de la « négligence de ce chroniqueur et de celle de quelques autres, " ajoutée à l'inexplicable insouciance de ses concitoyens pour " les causas da patria. » Dans un autre endroit le cardinal patriarche, pour prouver cjuc le roi Jean n'avait besoin du secours d'aucun étranger pour quelque œuvre d'art que ce fût,

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dit : " Eli vérité, nous ne voyons pas pourquoi nous mettrions « en doute l'habileté de nos compatriotes, et pourquoi nous •» aurions réclamé l'assistance des étrangers, à une époque où, M les Italiens exceptes , aucune nation de l'Europe n était » plus ai>ancce que la nation portugaise dans cet art comme « dans tous les autres , et où aucune absolument ne l'était en " ce qui concerne les sciences. >• Ce que je sais, c'est que pour tout ce qui est des découvertes, des conquêtes, de la gloire, des exploits hardis et héroïques, les Portugais à cette époque occupaient un des rangs les plus éminens; quant aux arts, je verrai ce qui résultera de mes recherches.

Il faudrait trop de temps pour suivre le cardinal patriarche dan- toutes les suj)positions qu'il fait au sujet du premier architecte de ce magnifique ouvrage. Ce qui paraît certain , c'est que le premier document qui parle avec quelque authenticité et détail d'un architecte quelconque de cette église, est celui qui en 1506 mentionne Mat/ieus Fernandez qui mourut le 10 avril 1515, ainsi que l'atteste l'inscription placée sur sa tombe , cette tombe se trouve sous le pavé devant la porte d'entrée. Cette pièce ne prouve donc que fort peu de chose, car l'auteur du plan général devait avoir vécu longtemps auparavant puisque la chapelle même où repose Jean P"" reçut son corps en 1434. Ce que je peux attester, c'est que d'après mon sentiment artistique, il existe dans cet édifice une homogénéité parfaite, que j'y vois un monument gothique classique, digne de Jean P*", digne de la gloire qui illustre son règne et celui de ses descendans, digne enfin de cette nation qui contribua si puissamment à cette gloire, et qui la partagea.

Il y a relativement à la construction de cette église une autre opinion qui diffère beaucoup des précédentes , et qui paraîtra sans doute fort extraordinaire à la plupart de mes lecteurs. On prétend que Batalha est l'œuvre de la franc-maçonnerie. La notice à laquelle je fais allusion , dit : Dans cette " corporation de francs-maçons , nous trouvons mêlés les ar- •• chitectes de l'Italie, de l'Allemagne, des Pays-Bas, de la " France, de l'Angleterre, de l'Ecosse, etc., et parfois même - ceux de l'empire d'Orient. C'est ainsi que bien des églises

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•« gothiques ont dté construites : Batalha en Portugal (1400), « la cathédrale He Strasbourg (1015-1439 ), celle de Cologne " ( 950 et 1211 à 1365) , celle de Meissen au x» siècle, celles " de Milan , de Monte Cassino , et toutes les cathédrales les « plus remarquables d'Angleterre. Comment est-il arrivé que « cette association d'artistes et d'ouvriers soit devenue ce u quelle est maintenant, et qu elle ait abandonné sa première " organisation 1 c'est le sujet de recherches historiques aussi « nombreuses que variées. »

Que dans le Portugal moderne la fraiic-maçonnerie ne soit plus une corporation ayant pour but d'élever, de bâtir, de construire, c'est ce qu'on peut affirmer sans encourir le reproche de calomnie ; mais il est dans la destinée des choses humaines de perdre par degrés leur caractère originaire. L'article qui m'a fourni les renseignemens précédens en contient d'autres fort intéressans sur la franc-maçonnerie, et s'appuie sur les autorités les plus respectables. Remarquez bien que d'après cette notice, en Portugal comme en d'autres pays, c'est l'association des artistes de tous les pays qui a créé dans chacun d'eux ces œuvres magnifiques; que ces corporations étaient divisées en loges ayant leurs chefs et leurs directeurs chargés de surveiller les constructions ordonnées , et que la plupart de ces directeurs ( soit dit sans offenser les esprits forts) étaient des ecclésiastiques.

Les Portugais , selon moi , ont laissé des preuves de leur goût constant pour les ouvrages d'architecture. La perfection de leurs monumens sous le rapport de l'exécution , celle de Batalha en particulier prouve fort bien que cet art est vraiment national. Je me sens mal à l'aise en recherchant si des étrangers ont été les seuls créateurs de quelques-uns de ces édifices, ou si seulement il leur en revient quelque part , depuis surtout que je me suis aperçu qu'une pareille recherche peut faire naître une certaine irritation. Cependant force est de chercher la vérité.

Une circonstance qui prouve plus fortement encore que l'architecture , même aux époques les plus reculées , devait jusqu'à un certain point être fille du pays, c'est la perfection avec

laquelle la pierre a toujours été taillée et sculptée ici , et le goût, la netteté avec laquelle tous les ornemcns en pierre ont été et sont encore exécutés. La plus ancienne partie de l'édifice, l'église elle-même, ne diffère peut-être pas assez dans son style de tous les autres monumens de la même époque dans le reste de l'Europe, et surtout de la cathédrale d'York, pour qu'on puisse affirmer avec certitude qu'aucun étranger n'a pris part à sa construction , mais la Capella imperfeita est une création qui, à mon avis, a un caractère éminemment national et portugais, il en est de même de ces milliers d'églises, de monumens publics, de ces encadremens de portes et fenêtres et de CCS ornemcns de tous les genres qui, au temps d'Emmanuel et de Jean III , inondèrent tout le Portugal , et dont on trouve encore les restes à chaque pas.

J'arrivai à Batalha, le 27, à 11 heures du matin, après avoir fait 4 legoas. Le village est situé au pied de quelques collines formant un entonnoir, dont l'ouverture se trouve du côté de Leiria. Au centre du village, s'élèvent la magnifique église et le couvent. Ils paraissent s'être enfoncés dans le sol; ou plutôt il semble que la terre s'est amoncelée à l'entour au point que pour y pénétrer, il faut descendre dix marches ou même davantage. On n'aperçoit le monument que lorsque l'on y touche pour ainsi dire ; et il n'y a pas un endroit dans tout le voisinage d'où il soit possible d'en prendre une vue assez étendue. La seule à ma connaissance qui soit très pittoresque est celle que l'on découvre d'un pont, près du village, sur la route de Leiria. Je regrette bien de ne l'avoir pas su dès l'origine, j'en aurais bien certainement rapporté une esquisse intéressante, tandis que les deux que j'ai rapportées ne répondent pas à mes désirs.

Si je dois m'en rapporter aux mesures que j'ai prises en marchant, l'église avec la chapelle inachevée, est longue de 440 pieds de Berlin ou 138 mètres. L'addition de la chapelle royale qui renferme les tombeaux, celle de la salle du chapitre (^casa do capitnlo), et de toutes les dépendances du couvent; la chapelle imperfeita qui, sans ressembler à une ruine, est inachevée ; l'état de décadence de quelques parties du monument ,

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tandis que quelques-unes ont déjà été restaurées , et que les autres sont en train de l'être, tout cela doiuie à l'ensemble un aspect qui n'est pas des plus réguliers, mais qui est intéressant et excessivement pittoresque.

Quant à la magnificence et au grandiose de l'édifice , il y aurait de l'exagération à avancer avec quelques personnes que c'est le plus beau morceau d'architecture gothique existant ; mais on peut dire que (à l'exception d'une vingtaine des plus belles cathédrales de France, d'Angleterre, d'Allemagne, de Belgique, d'Italie et d'Espagne : Anvers, Maiines, Sainte- Gudule, Rouen, Reims, Amiens, Saint-Denis, Chartres, Notre-Dame de Paris, Strasbourg, Durham, Lichfield, Salsbury, York, Westminster, Canterbury, Milan, Tolède, Cordoue, Cologne, Fribourg et Vienne ), Batalha peut être considéré comme un des restes les plus intéressans , et même les plus séduisans de la pure architecture gothique.

Je trouvai à Batalha un sacristain dans l'esprit duquel la supposition qui ferait d'Alfonso Dominguez, natif de Lisbonne, le premier architecte de Batalha, était passée à l'état de vérité incontestable .

La chapelle imperfeita fut bâtie sous le règne de dom Emmanuel par Matheus Fernandez , le même dont j'ai déjà remarqué le tombeau ; cela paraît hors de doute.

Personne ne s'avisera de trouver au nom de Fernandez une origine étrangère. On n'en trouverait pas davantage à beaucoup d'architectes du temps d'Emmanuel. Cette chapelle inachevée porte le caractère de ce genre que j'ai déjà remarqué comme si original, si portugais , si propre à l'époque de dom Manuel, et dont elle est certainement le modèle le plus riche.

A casa do Capitula forme un carré parfait dont chaque côté a 20 mètres de long ; elle se termine au sommet par une large rosace d'un admirable travail, que les arcs de la voûte vont rejoindre; elle plaît surtout par ses lignes, ses proportions, et par la simplicité, l'élégance de ses ornemens si peu nombreux. Dans un des coins de cette salle, on voit un buste en haut relief admirablement sculpté, et que l'on croit être celui de Fernandez, l'architecte. Les vitraux qui garnissent la seule fenêtre

par laquelle cette salle reçoit du jour, sont aussi beaux que ce que j'ai vu de plus remarquable en ce genre; ils sont malheureusement très dégradés vers le bas; ils représentent la Passion de notre Sauveur; les personnages qui sont nombreux sont de grandeur naturelle. Je fais des vœux bien sincères pour la conservation de ce précieux reste de peinture sur verre, qui pourrait bien être une œuvre indigène, d'autant plus que l'on sait combien de peintres sur verre portugais ont été employés à Batalha comme mestres das vidraças.

La chapelle royale renfermant les tombeaux de Jean et de ses fils est assez bien conservée, et les tombeaux sont fort intéressans. La manière dont on s'est servi des couleurs dans les chapiteaux, dans les interstices et dans les ornemens, témoigne beaucoup de goût, et si ce n'est pas une reproduction exacte de ce qui existait, au moins cela s'accorde avec l'architecture.

Au nombre des beautés qu'on doit le plus admirer dans le couvent de Batalha, se trouve le cloître avec ses fontaines, avec ses corridors voûtés et ses larges ouvertures dans l'intérieur. Ces ouvertures ou fenêtres se terminent en ogives qui sont supportées par une rangée de piliers et d'arcs de la plus grande élégance; les arcs se croisent au sommet, tandis que l'espace vide entre chacun d'eux est rempli par des ornemens à jour formant une dentelle de pierre du plus admirable travail.

L'aspect général de l'intérieur de l'église est imposant ; il rappelle par son style celui de toutes les cathédrales gothiques, sans être aussi vaste que les plus vastes d'entre elles. Les fenêtres ont encore quelques vitraux qui, sans être mauvais, sont loin d'égaler en perfection ceux de la fenêtre da Caza do Capitido.

Il nous reste |à dire que la salle du chapitre contient les tombeaux d'Alphonse V (1438-81), d'Isabelle, sa femme, et d'Alphonse, fils de Jean II (1481-95). Ils sont couverts par de simples cofïres en bois.

Le pays entre Alcobaça et Batalha (3 legoas) n'offre que peu de traces de culture; il est généralement montagneux; aussi loin que la vue peut s'étendre , on voit çà et là quelques

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oliviers, quelques pins misérables, on ne rencontre que ptu d'habitations basses et chétives. Les toits étant plats, beaucoup de maisons n'ont guère que 1 mètre ou 1 mètre et demi de plus que la hauteur d'un homme. Le sol est t^ablonncux et l'aspect du paysage désolé.

Aljubarro ta qui se trouve à moitié chemin, entre Alcobaça etBatalha, n'est pas mal bâti ; au moment même où nous traversions cet endroit, les habitans revenaient de la mes.se, formant une longue file de campagnards bien habillés, de bonne mine et de joyeuse apparence.

Je m'assis en face du Pelourinho, et j'en fis un dessin au trait pendant que M. Santos prenait une vue de la maison où le célèbre Britez d' Almeida tua , dit- on, sept Espagnols avec une pelle à four. Ce fait eut lieu pendant la lutte sanglante dont le pays autour d'Aljubarotta fut le théâtre en 1385, Cette maison est encore ce qu'elle était à cette époque, une maison de boulanger.

Les moines de Batalha furent expulsés en 1834, année où l'on prit relativement aux couvens une mesure générale. Le sacristain me dit qu'à cette époque ils n'étaient que douze, mais qu'un demi-siècle auparavant leur nombre s'élevait à quatre-vingts. Ils possédaient quelques quinf as ((ermes), et leur revenu ne s'élevait pas à plus de 16 ou 17,000 cruzades (environ 12,000 thalers ou 45,000 francs). On se souvient bien d'eux dans le pays ; on en voit encore qiielques-uns dans les environs ; ils sont fort avancés en âge, et dans la plus misérable position. La pension est fixée à 400 réis par jour (2/3 d'un thaler, ou 2 francs 50 centimes); mais cette modique allocation est payée peut-être avec moins d'exactitude encore que la plupart des pensions ne le sont en ce pays.

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