‹ Les arts en PortugalChapitre 117 sur 138 · S ANTAREM - TH OM AR · texte numérisé non relu

S ANTAREM - TH OM AR

J'ai fait dans l'intérieur du Portugal une seconde excursion qui n'a duré qu'une semaine ; je n'ai pas été au-delà de Thomar. J'avais pour compagnon de voyage M. de Savigny, secrétaire de la légation, et M. Santos, le graveur. Je partis de Lisbonne le 5 octobre à 8 heures du matin sur le bateau à vapeur ordinaire; nous arrivâmes à Villa- Nova à midi. De là je me rendis à Vallada (3 legoas) dans un bateau à voiles ; jusquelà je voyageai dans la compagnie du baron d'Almeirim et de sa famille ; il avait eu la bonté de m'offrir passage dans ses bateaux. A Vallada je pris un cheval qui me conduisit jusqu'à Santarem, où j'arrivai à six heures et demie.

Le 6, à 5 heures et demie du matin, je quittai cette ville ; à 10 heures j'étais à Golgao qui en est éloigné de 7, 40 kilomètres Nous arrivâmes à Thomar, qui esta 7,40 kilomètres au-delà, à 8 heures du soir. Nous nous serions trouvés fort bien à l'auberge sans les gémissemens, les soupirs et les perpétuelles distractions qu'un jeune débauché arrachait et causait à sa compagne , malheureusement un peu plus âgée que lui , mais aussi sensible qu'elle était grasse. Cet époux sans foi couche presque toutes les nuits hors du domicile conjugal , et sa fidèle compagne n'en dort pas mieux pour cela...

Ce qui m'a le plus frappé à Golgào c'est la porte de l'église, dans la manière de dom Manuel, et la triste mine des aubergistes, mâles et femelles.

Le pays entre Santarem et Golgao, ainsi que celui que nous avions traversé la veille, en allant de Vallada à Santarem, est aussi bien cultivé que possible ; il est assez peuplé. Mais ce que nous avons vu de mieux c'est une vaste ferme nommée quint a da JJroa, qui, pendant quinze ans, a appartenu à M. Rapha'él da Cunhn. C'est une ancienne propriété do la

famille Ribeira. Cette ferme se présente sons le plus brillant aspect; les champs, comme les bàtimens qui en dépendent, sont entretenus aussi bien qu'ils pourraient l'être dans les plus riches contrées d'Allemagne. Ces terrains sont quelquefois couverts d'eau jusqu'à une grande distance ; les inondations (lurent plu^ieurs mois chaque année, et s'étendent jusqu'aux montagnes dont la chaîne est à peu près parallèle à la rivière et ne s'en éloigne guère que d'une legoa. Le vicomte d' Asseca possède aux environs de Santarem, sur la route de Golgao, des propriétés territoriales qui ont été ravagées pendant les guerres civiles, parce qu'il avait servi dans le parti de dom Miguel.

De Golgao jusqu'auprès de Thomar, le pays a moins belle apparence. Une vaste plaine, dont le sol assez maigre nourrit des oliviers, des montagnes couveTtesdepinheiros, composent tout le paysage.

Parmi les petites villes, je veux dire celles de 3,000 âmes environ, que j'ai visitées dans mes deux excursions, peu ont produit sur moi une impression plus avantageuse que Thomar. Elle est traversée par un torrent ; quelque part que l'on s'arrête pour prendre des vues, on lui trouve un aspect pittoresque, un air de bien-être et même de richesse. L'agriculture, l'industrie et l'architecture, dont on trouve des vestiges fort intéressans, contribuent aussi bien que la nature à rendre cette ville des plus attrayantes.

Le 7, je commençai ma tournée en entrant dans l'église de Saint -Jean qui se trouve sur la place principale. — Au-dessus du maître-autel se trouve un saint Jean baptisant le Christ y et de chaque côté huit autres grands tableaux de ce genre , condamnés à porter le nom de Vasco. Ces tableaux ne sont pas tout à fait mauvais dans quelques parties ; dans d'autres ils sont détestables. Sur celui qui représente les noces de Cana, ou quelque autre fête de la Bible, se trouvent, en premier plan, trois figures déjeunes gens infiniment phis petites que deux figures principales assises au bout le plus éloigne de la table. Je demandai au sacristain à qui étaient attribués ces tableaux : il nomma : fiasco; fiasco de Gama, Italiano.

Le couvent de Thomar, sur une hauteur près de la ville , est, après Batalha, le reste le plus important de l'antique grandeur du Portugal . Une grande partie de l'histoire de ce pays est mêlée à celle du couvent de Thomar qui fut, jusqu'en 1300 environ, la demeure des Templiers, et à partir de cette époque, celle des chevaliers du Christ. Ce fut le roi Diniz qui obtint du pape, pour l'ordre des Templiers, l'autorisation de continuer à exister sous cette autre dénomination. Ils rendirent encore d'éminens services à leurs rois et à leur pays; ils partagèrent la gloire et les périls des conquêtes que les rois de la seconde dynastie firent dans les trois parties du monde, théâtre de leurs aventureuses entreprises.

Thomar offre l'exemple le plus frappant et le plus intéressant de cet amour des arts qu'Emmanuel montra pendant tout son règne et dont les traces sont disséminées sur la surface entière du Portugal .

L'antique monument dont nous parlons réunit les genres les plus variés, productions de diverses époques pendant lesquelles sa construction a été continuée , depuis celui qui est antérieur au gothique jusqu'à nos jours : comprenant ainsi le genre gothique, celui du temps d'Emmanuel, et celui qui florissait pendant les règnes de Philippe. Une des cours offre un magnifique modèle de ce dernier genre. Quelques parties de ce monument sont bien conservées, d'autres au contraire sont presque en ruines. Lorsque debout, devant l'autel qui s'élève jusqu'à la voûte, au centre de l'église qui est de forme octogone , on contemple son architecture qui rappelle l'ordre byzantin, la simplicité de ses formes et la richesse de ses ornemens, on se croit transporté en Orient, au temps où le catholicisme commença à y établir sa domination. La salle contiguë vous ramène au temps où les Templiers , à la fois moines et guerriers, s'assemblaient dans son enceinte pour y tenir leur chapitre. Combien devait être pittoresque cette assemblée d'hommes dans leurs vêtemens simples mais emblématiques, fiers et puissans, accomplissant de hauts faits, professant l'humilité monastique et se soumettant à la plus rigoureuse discipline !

En passant le seuil , on trouve dans la façade extérieure, un des plus beaux, des plus riches morceaux d'architecture, dans le style d'Emmanuel. En descendant quelques marches, on découvre une niasse confuse de constructions : c'est un assemblage fort pittorcstjue de tous les styles en honneur depuis les temps les plus reculés, jusqu'à la fin du siècle dernier; et vous apercevez en même temps les effets de la négligence, du manque d'ordre, et les dégradations qui ont signalé les vingt dernières années de l'histoire constitutionnelle et révolutioimaire du Portugal. Il semble maintenant que l'ordre va reprendre son empire. Bien qu'il n'ait été maintenu d'une main ferme et habile que pendant ces deux dernières années seulement, on trouve déjà des symptômes de conservation qui sont perceptibles, même à Thomar. Les gens du pays ne viennent plus comme autrefois autour du monïistère enlever ce qui leur convient ; les bâtimens sont toujours fermés avec soin. De plus, on parle d'y transférer le siège épiscopal de Leiria; cette mesure assurerait certainement la conservation de ce monument si intéressant. Le plus bel et le plus brillant ornement dans le style de dom Emmanuel est la fenêtre de la salle du chapitre, au-dessous du chœur de l'église, en face du cloître qu'on appelle le cloître de Santa-Barbam.

Le couvent de Thomar fut commencé sous le règne d' Affonso Henriquez et continué sous un grand nombre de ses successeurs.

Je fis ce voyage ainsi que le précédent, à cheval ou à mule \ ce qui me donnait beaucoup de facilité pour examiner l'état de la culture du pays. La campagne entre Santarem et Thonuir est célèbre sous ce rapport dans tout le Portugal; mais j'ai vu bien d'autres provinces, et je trouve que ce que l'on m'a dit de la misère du Portugal est ou exagéré ou tout à fait faux. Les rives du Tage sont cultivées sur une grande étendue avec le plus grand soin. J'ai vu bien des propriétés aussi habilement entretenues, aussi industrieusement améliorées que dans les plus riches contrées de l'Allemagne. Je me rappelle avec plaisir les impressions que m'ont laissées les rives du Mondego, quelques oasis entre Villa Nova et Cal-

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(las , Leiria , Condexa ; it cependant qu'est-ce que tout cela en comparaison de ce que l'on nomme le jardin du Portugal, en comparaison de la province du Minho ; la plus petite du royaume, et peuplée à elle seule de 800,000 habitans , près du tiers de la population du Portugal entier?

Généralement parlant , je ne crains pas d'affirmer que le pays n'est pas bien connu. Je ne me rappelle pas quel est l'auteur américain qui a dit : « Enlevez à un Espagnol le peu « de vertus qu'il a et vous ferez un Portugais. » Byron, dans son Childe-Harold , appelle les Portugais « les derniers des « derniers. » Les hommes d'Etat eux-mêmes en Portugal déplorent les larmes aux yeux la démoralisation du peuple. Quant à moi, je ne trouve cette démoralisation que dans les plaignans eux-mêmes, dans les intrigans politiques , les pamphlétaires , les clubistes , dans ceux des prêtres qui se sont faits hommes politiques , libres penseurs et pamphlétaires. Ceux-là voient la démoralisation dans une glace quand ils s'y mirent. Moi j'ai appris à considérer les Portugais comme un peuple intelligent, laborieux, modéré. Leur caractère est bon, doux et gai. Ils sont faciles à gouverner. Ils sont attachés à la religion en dépit de beaucoup de prêtres; au trône en dépit de bien des ministres qui se sont succédé en peu de temps. Ces vertus ont dans le vocabulaire libéral un nom particulier : on les appelle superstition et serçilisme.

Dans le claustro do Cemiterio do Conuento, on voit le beau tombeau de dom Diogo da Gama, aumônier d'Emmanuel ; il mourut en 1523. Il y a dans la même éghse de grands tableaux assez médiocres à-peu-près de la même époque. Sur les murs il y a d'autres peintures qui paraissent bien postérieures; il est possible, il est même très probable qu'à une époque plus récente on leur a donné une seconde couche; c'est ce qu'on appelle ici restaurer.

Nous avons quitté ïhomar le 9, à six heures et demie du matin, pour arriver à Barquinha (3 legoas) à dix heures; après y avoir déjeuné nous nous sommes embarqués dans un petit bateau ; à cinq heures et demie nous étions à Santarcm (5 legoas).

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Le 9, j'ai visité la ville en assez mauvaise humeur; je l'ai trouvée triste, malpropre , malgré sa magnifique position sur des collines qui longent le Tage, malgré les grands souvenirs (ju'elle rappelle. La chapelle de Sam Pedro, dépendance de l'église de Sam Nicolâo, renferme le tombeau de Fernando Rodriguez Redondo, de l'ordre de Santiago (1360). On voit dans l'église même celui de Joâo Affonso et d'Iria Afïbnso, qui ont fondé l'hôpital de Jé^us, sous le règne de Jean F''.

L'église dont l'orig^ine est fort ancienne et les vicissitudes bien surprenantes, quoique son extérieur n'en dise rien, est dédiée à S. Joao d'Aiporao (par corruption du mot Alcorâo). S'il faut en croire la tradition, elle a été du temps des Romains un Convento juridico, puis une mosquée arabe, et c'est à cette particularité qu'elle doit le nom à'jélcorâo. Après l'expulsion des Mauves par AfTonso Henriquez (8 mai 1147), elle est devenue une église chrétienne. Plus tard encore, elle est devenue dépendance d'une commanderie de l'ordre de Malte. Mais de tous ces changemens on ne retrouve nulle trace dans la construction intérieure ou extérieure de l'édifice.

J'ai négligé de visiter à Santarem un monument qui , au dire de bien du monde, et du roi lui-même , est un des plus beaux restes de l'architecture gothique : c'est le tombeau du premier comte de Vianna; il est malheureusement bien oublié !

L'église de Nossa Senhora da Piedade a été fondée par dom Affonso VI en commémoration de la bataille do Ameixial, nommée par les Espagnols do Canal, et gagnée en 1663 sur Jean d'Autriche, général des Espagnols, paide général portugais dom Sancho Manuel, premier comte de Villaflor, ancêtre du duc de Terceira. Le comte de Schomberg, général qui s'est fait un beau renom militaire , avait puissamment contribué à ce triomphe. Ce même Schomberg fut tué en Irlande , à la bataille de la Boyne. en combattant dans les rangs de Guillaume 111.

Les personnages politiques qui ont ici deo maisons de campagne sont :

Passos Manuel , qui a figuré dans la révolution de septembre 1836 ;

Le comte daTaipa, de la famille Camara, àAlmeirim, près de Santarem ;

Le vicomte de Sa da Bandeira; la maison de son jjère est en face de l'une des églises, sur une grande place de Santarem, elle a une bonne apparence;

Le baron d'Almeirim;

Le baron Pombalinho ;

Le baron Fonte Boa.

Vasconcellos a écrit une histoire des antiquités de Santarem, en 2 vol.

J'ai quitté cette ville le 4 après minuit; j'ai fait mon voyage en bateau. A neuf heures je suis arrivé à Villa Nova (5 legoas), et un peu avant le coucher du soleil j'étais de retour à Lisbonne.

Tout ce qu'on dit du danger qu'il y a à voyager en Portugal est fort exagéré. Il n'y a pas de pays au monde où les grandes routes ne seraient semées de plus de périls qu'elles ne le sont ici , s'il était en révolution depuis si longtemps. En outre, si l'on réduit à leur juste valeur toutes ces histoires de voleurs, si l'on en retranche toutes les inventions, toutes les exagérations, si l'on considère combien le Portugal a gagné en sécurité dans les dernières années , on verra que le danger de voyager se réduit à presque rien. Quant à Lisbonne, je pense qu'on y est aussi en sûreté qu'à Berlin , ou dans toute autre ville d'Allemagne; et cet état de choses durera tant qu'il n'y aura pas de changement violent. Ainsi donc, que Dieu nous préserve des changemens. Tout n'est pas bien ; je n'admire ni les clubs ni l'agiotage , mais depuis trois ans on est évidemment en voie de progrès. Ce résultat est diî à la reine, à ses ministres, à la tranquillité, et au bon sens du peuple portugais ; ce dernier a enfin appris à se défier des phrases de ceux qui l'excitent à la révolte et qui lui parlent de liberté : bienlàit qui diminue toujours dans la juste proportion du fréquent emploi qu'on fait de ce mot.

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Lisbonne, le ^tt août |845.

Messieurs,

Mon but en côtoyant l'Espagne et en m'arrêtant à Séville a été de voir si le style architectonique de dom Emmanuel ne tire pas son origine d'Espagne et si le peintre portugais Vasco Pereira dont l'activité artistique n'a été jusqu'ici constatée qu'à Séville n'est pas le même que Vasco Fernandez deVizeu, appelé communément en Portugal Gran-Vasco. Or, je crois être sûr maintenant que l'architecture d'Emmanuel ne tire pas son origine d'Espagne et que Vasco Pereira n'est pas le même que Vasco Fernandez de Vizeu.

Vous ne m'en voudrez pas si, en voyant de belles choses, je n'ai pas résisté à l'envie de vous en entretenir.

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