‹ Les arts en PortugalChapitre 119 sur 138 · BARCELONE · texte numérisé non relu

BARCELONE

9 juillet. — Je suis arrivé ce matin à Barcelone sur le bateau à vapeur le Gaditano segundo.

A peine arrivé dans le port ce navire fut retenu et reçut l'ordre de ne pas quitter Barcelone sans autorisation. C'était à cause d'une petite oscillation révolutionnaire dont les environs de cette ville étaient en ce moment le théâtre, et qui pouvait mettre le gouvernement dans la nécessité de recourir à ce bâtiment. J'eus l'occasion de faire la connaissance de M. de Lesseps, consul général de France, et j'ai eu beaucoup à me louer de son amai)ilité et de son obligeance. Grâce à son intervention j'ai aussi éprouve les effets des égards de M. Martinez de la Rosa et du général Narvaez.

Au dire de M. Lorenzale, peintre d'histoire à Barcelone,

l'école de Sienne et celle de Giotto ont influé sur la peinture gothique dont on rencontre tant d'exemples en Espagne, notamment à Tolède. Il en existe aussi en Portugal. Cependant dans l'un comme dans l'autre pays il s'en trouve d'autres qui se rattachent aux Van Eick, à Hemmeling et à Albert Durer. Tels sont ceux d'Évora au palais épiscopal, et un grand nombre de ceux qu'on voit à l'Académie de Lisbonne, parmi lesquels ceux de Thomar et les quatre tableaux de Sam-Bento occupent la première place. En Espagne comme en Portugal le style gothique de peinture a résisté pendant près de cent ans à l'élan général qui s'est manifesté dans toute l'Italie au commencement du xvi^ siècle, et le passage de la peinture gothique au faire large et facile qui caractérise l'école de Séville a été rapide. C'est V^elazquez, vers 1630, qui a opéré cette révolution. Elle était due en partie aux exemples des Vénitiens, mais bien plus à ceux de Rubens et de son école.

M. Lorenzale dit qu'un certain Nello, peintre giottesque^ serait venu d'Italie sous le règne de Jean II le Grand (1458- 1479), et y aurait exécuté beaucoup d'ouvrages de peinture dont les traces se sont perdues. Cependant il existe à Tolède des tableaux que la tradition attribue à ce maître.

On m'a parlé d'ouvrages de sculpture appartenant au XV® siècle, qui se rencontrent aux environs de Barcelone, et qui doivent avoir du mérite.

La cathédrale est une des églises les plus anciennes de Barcelone; elle a trois nefs. Santa-Maria del mar a été réédifiée en 13*29. Santa-Maria de Pino&éié réédifiée en 1380; elle est belle, mais elle ne peut pas se comparer à la cathédrale ; elle n'a qu'une nef. Santa-Justa-y-Pastor a été réédifiée en 1345. San-Pedro de las Puchlas a été commencé en 980. S an-Miguel- Arcangel a été fondé par le roi En-Jaime-ler Conquérant, en 1218 : cette église se trouve près de la Diputacion, à présent Palais de Justice. Santa- A na a été édifiée en 1146. San-Pablo a été fondé par Wifred II en 914, et continué au xii* siècle.

La maison du duc de Médina-Celi est dans le style de François P^ mais très corrompu. Cette maison est loin d'être, dans

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toutes ses parties d'un goût pur, mais la porte en est belle. L'ensemble est original et riche. C'est d'un genre qu'on appelle \c\ plateresco. Cette maison est du reste assez spacieuse.

J'ai été agréablement surpris de rencontrer ici deux jeunt.'s peintres espagnols qui reconnaissentOverbeck pour leur maître, qui suivent sa direction artistique et qui le chérissent. J'ai trouvé leurs ateliers remplis de gravures d'après nos grands maîtres. Le combat des Huns s'y trouve aussi, et cet ouvrage est à leurs yeux une des gloires de l'Allemagne. Ces deux jeunes Catalans montrent des dispositions heureuses. Chez l'un d'eux, M. Mila, j'ai vu un ange debout, de grandeur naturelle, qu'on pourrait prendre pour un ouvrage de Schadow tant l'expression en est belle et le dessin pur. Chez l'autre, M. Lorenzale, j'ai vu des compositions de lui , à la plume, à la sépia, ou au crayon , qui réunissent plusieurs genres de mérite, et qui dénotent des études sérieuses, une grande application, et un sentiment artistique exquis. Tous deux paraissent ne pas avoir atteint encore l'âge de 30 ans. Un troisième jeune peintre catalan, Joachim Espalter, se trouve maintenant à Madrid où il exécute des fresques dans la maison d'un banquier. M. Espalter a passé 8 années à Rome, et il est, aussi bien que les deux autres, un seguace d'Overbeck, et un de ses plus chauds admirateurs.

Voilà ce qui se passe à Barcelone, ville de province et à

Lisbonne qu'est-ce qu'on a à opposer à ces heureux symptômes!

Le musée des antiquités ne renferme rien de remarquable. Les vieux tableaux qui sont gardés dans ce bâtiment ont en partie des fonds dorés, ouvragés et sculptés. Ils ont l'air extrêmement gothiques. C'est comme en Portugal à la fin du xv* ou au commencement du xvi" siècle; car le gothique de ces deux pays s'est conservé longtemps après qu'il a été banni de l'Italie par les grands maîtres du siècle de Léon X.

L'église de saint Pablo remonte au x*" siècle. Le cloître est un des spécimens les plus curieux de l'architecture de cette époque si reculée. Cet édifice subit les effets d'un abandon coupable. On en a retiré plusieurs tombeaux pour les placer au musée. N'aurait-il pas mieux valu lus laisser dans le cloître

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rt préserver cet édifice de la ruine 1 Recevoir les malheureux dans les hôpitaux est une œuvre charitable ; mais il est plus louable de leur donner les moyens de prolonger leur existence au soin de leur famille et sous le toit paternel. Ce précepte est encore plus applicable aux tombeaux et aux monumens. Les retirer des lieux pour lesquels ils ont été faits, c'est les priver d'intérêt, de vie. Les musées ne devraient recueillir que les restes des monumens que le temps a arrachés à leur famille, qui n'ont plus de frères ; des monumens sans asile, sans encadremens, tirés du sein de la terre ou des décombres.

Les archives remontent, d'après la Guia, à la fin du ix^ siècle, sous le règne de Wifred I" le Velu, premier comte souverain de Barcelone, où des comtes feudataires avaient été établis par Charlemagne. Ces archives se sont conservées complètes, comme le prouvent les inventaires modernes comparés avec les anciens. Elles contiennent 20,000 manuscrits sur parchemin, 900 bulles de papes, et 8 volumes de registres originaux de la chancellerie .

M. de Bofarull, le père, attaché depuis un grand nombre d'années à cet établissement, y a introduit un ordre parfait. Il est auteur d'une histoire consciencieuse et approfondie des comtes de Barcelone.

J'y ai vu un livre renfermant de vieux parchemins, qui est intitulé: Farial. Liher feudorum Jlfonsil^rf 1. Cette collection a été faite par ordre de ce roi qui a régné depuis 1162 jusqu'en 1196. Ces parchemins remontent à l'année 1130. Il y en a dans le nombre qui sont ornés de miniatures dans le style byzantin, d'un faire grossier, et qui ressemblent à beaucoup de celles qu'on voit dans le somptueux ouvrage de M. de Bastard. Il y en a de semblables à la bibliothèque d'Ajuda,

Un autre livre de Jaime I" (1213-1276) renferme des miniatures d'une exécution déjà plus soignée et meilleure. Ce livre est intitulé : Constitiiciones de Catcduria.

Un troisième livre est intitulé : Coinpetidlo methodico de las constituciones . etc. 11 est sans date, mais il est évidem» ment plus moderne que les deux autres, et il est orné de charmantes vignettes et d'initiales contenant un petit nombre do

figures ou des fleurs, des arabesques et des champs symétriquement divisés, quadrillés et enluminés.

Un missel renferme sur les premières feuilles une fort belle enluminure. A mesure qu'on avance dans l'examen de cet ouvrage les miniatures paraissent plus grossières. Ce livre est signé par Joannes Melec presbiter oriundus Britanniœ. Il est évidemment du xv^ siècle.

Ces archives ne brillent ni par de riches armoires en bois précieux, ni par le luxe de l'emplacement ; mais il est peu d'archives qui puissent entrer en comparaison avec celles de Barcelone pour le mérite des pièces qu'elles renferment, et pour l'esprit d'ordre et de conservation qui y règne. Elles prouvent que les révolutions sont quelquefois capables de distraction et d'oubli, et que l'esprit d'ordre peut, à force de zèle et de persévérance, lutter avec avantage contre l'esprit de destruction .

Les bourgeois de Barcelone, comme ceux des autres villes de l'Espagne, élisent tous les ans les autorités qui forment ï ajuntamiento , et qui siègent dans l'hôtel de ville. Or ces représentans de la volonté, du patriotisme et des lumières de la majorité des Barcelonais les plus éclairés (1), viennent de détruire en grande partie l'ancien hôtel de ville qui était un des monumens gothiques les plus curieux de cette antique cité, pour le remplacer par un nouveau bâtiment dont la façade principale vient d'être achevée, et qui, à mon sens, malgré des prétentions monumentales et classiques, est laid à faire plaisir. Il existe encore une partie latérale de l'ancien édifice, et elle est belle, mais elle est, aussi bien que le reste, condamnée à tomber. En face de cette nouvelle maison de ville on voit un autregrand bâtiment appelé /a Diputacion provincial ç^\,\\. y a environ 200 ans a aussi remplacé un édifice gothique; celui-ci du moins est beau, et l'architecte a conservé religieusement l'ancienne cour intérieure ainsi qu'une des parties latérales

[i) Ceci n'est pas toujours vrai. Souvent c'est l'intrigue et l'esprit départi qui président à cis élections. (Note dUtn Espagnol.)

c'est bitiu aiust que je l'ciiteudais. (iVw/e de l'auteur des ieltres, )

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très curieuse. Il y a près de la nouvelle maison de ville une vieille église, celle de Saint-Michel, qui remonte au rogne de Jaime P*" le Conquérant (1213-1276), et qui, à ce qu'on m'a assuré, est aussi destinée à être rasée; cependant cette église est un des plus intéressans morceaux d'architecture que possède la ville de Barcelone. Que les Portugais se consolent donc d'avoir éprouvé les funestes effets de la négligence ou de l'esprit novateur. Ce spectacle se renouvelle sans cesse chez leurs voisins, et on en a vu des exemples ailleurs. 11 est vrai de dire qu'on ne peut pas toujours tout conserver ; mais au moins ne devrait-on pas détruire à grands frais de belles choses anciennes, pour en construire chèrement de nouvelles et de détestables.

A San Antonio, j'ai vu sur le maître-autel, des peintures gothiques fort belles que je crois du commencement du xvi'^ siècle, quoiqu'elles aient un air bien plus ancien; mais il faut presque toujours, ce me semble, admettre que dans la Péninsule les peintures qui ressemblent à des ouvrages analogues de l'Allemagne ou de l'Italie sont ici d'une époque postérieure. Dans le chœur de cette église, il y a un grand tableau représentant saint Antoine assis sur une espèce de trône. Le fond en e>t doré et ouvragé en relief, de même que la crosse et quelques autres accessoires. La tête du saint est fort belle, et d'un dessin qui évidemment appartient au milieu ou à la fin du XVI* siècle, tandis que les draperies et les accessoires ont un air bien plus vieux. Les clefs des voûtes, dans cette église, sont sculptées et peintes de la même manière que cela se voit à Vizeu, à Batalha et chez nous à Nuremberg, ou maintenant à Cologne, dans la partie de l'église qui vient d'être restaurée. •

Suivant /a Guia de Fores teros, Barcelona, 1842, page 55, la reconstruction de la cathédrale a été commencée en 1298, par Rnmon Berenguer, appelé le Vieux ; mais elle avait existé dans le premier siècle de l'Eglise. La porte d'entrée du côté du cloître me paraît appartenir au xi* ou xii' siècle. Une autre porte latérale, donnant sur la place, semble plus ancienne encore. Iiitéricurenioiit la cathédrale avec ses trois nefs est coin-

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plèto et d'un aspect sombre, iinposaiit et riclie. Les vitraux de couleur sont d'une belle conservation. Le travail en est assez grossier, mais d'un effet général satisfaisant et analogue au caractère de ce magnifique édifice. Extérieurement cette église n'est qu'ébauchée. Le cloître est aussi inachevé. On pourrait comparer l'intérieur de cette église à celui d'Alcobaça, mais j'aime mieux son air inachevé que le riche, mais bizarre aspect que présente la façade d'Alcobaça.

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