‹ Les arts en PortugalChapitre 14 sur 138 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Il me serait facile de dire bien des choses sur cette matière. J'ai beaucoup lu et vu de mes yeux, et j'ai conversé, sur le mérite de la peinture et sur ceux que Dieu a doués de son entendement, ce dont je me ferais fort de remplir des volumes. Cependant je serai bref et d'une centaine d'exemples je n'en citerai que dix ou douze, parce que mon enthousiasme d'autrefois s'est entièrement refroidi et perdu par l'effet du temps et du lieu où je passe mes jours, je veux parler de ma petite maison de campagne, où je m'occupe d'un autre ouvrage. Parlant sans restriction, je dis que lorsque Dieu, souverain maître des entendemens, fait dériver de son éternelle origine quelque génie profond dans l'art de la peinture, ce génie dans tous les siècles et parmi toutes les nations est estimé, honoré, favorisé, excepté en Portugal qui n'entend pas plus maintenant en pareille matière qu'en chose qui ne soit jamais venue à sa connaissance et qui estime quoi que ce soit bien plus que les peintres et les peintures.

Lisons les livres et les histoires anciennes 'et voyons combien les grands rois, Alexandre, Antiochus, César et tous les empereurs apprécièrent cette science et coînbien ils honorèrent les artistes et les maîtres. Voyons la magnificence et la libéralité avec lesquelles ils payaient une peinture. Jugez, par exemple, à quel point fut estimé Protogônes (1).

(1) Ici commence de nouveau une énumération fastidieuse des ouvrages des ancieos. {Note de l'auteur des lettres,)

Venons au jour présent ou à celui d'hier qui est déjà dans l'oubli. Voyez Rome, et demandez ce que valut Raphaël d'Urbin près des papes Léon et Jules. Il valait ce que jamais peintre ne vaudra au monde; car il est connu que si Raphaël ne s'est pas marié, c'est parce qu'il tenait pour certain que le pape lui accorderait le chapeau de cardinal , lorsqu'il aurait terminé les ouvrages qui lui étaient commandés et tout le monde dit que cela aurait eu lieu sans faute, si la mort ne l'eût enlevé.

Que dirai-je de Léonard de Vinci, qui était si estimé par le généreux roi de France, qu'il le faisait servir par des nobles vêtus de soie et de brocard? Il l'aimait tellement qu'il le visita lorsqu'il était malade ; et au moment où la mort vint le saisir, le roi le soutint dans ses bras : ce fut sur le sein du roi que le fameux peintre rendit l'âme. De tels honneurs sont inconnus aux peintres portugais. Maintenant si je parle du célèbre maître Michel Ange, on taxera mes paroles de fable et de mensonge. Il est pourtant vrai que le pape Clément avait pour lui de tels égards que lorsqu'il allait le voir, il se tenait toujours debout, craignant que s'il s'asseyait le brusque artiste n'en fît autant. Le pape lui ordonnait toujours de se couvrir, et c'est le chapeau sur la tète que Michel Ange lui parlait. On raconte encore bien d'autres traits relatifs à Michel Ange. On sait qu'il était si avare de montrer ses ouvrages que le pape voulant les voir un jour malgré Michel Ange, celui-ci se mit dans une telle agitation qu'il fil tomber une planche et peu s'en fallut qu'elle ne blessât le pape. Malheur à un peintre portugais qui eût fait chose pareille : il n'eût pas échappé à une punition sévère. Le pape au contraire en estima davantage Michel Ange et toute la ville de Rome en fit autant.

Afin que l'on ne croie pas que je regrette sans mesure ce que je ne désire plus aujourd'hui , c'est-à-dire la gloire que j'aurais pu espérer autrefois par la peinture, laissons tout cela de côté et n'en parlons plus. Je demande pardon à l'illustre Titien de Venise , à Albert d'Allemagne , à Quentin de Flandre et à tous les autres peintres anciens et modernes que je n'ai point mentionnés, car le peu que j'ai dit est plus que suffisant pour le temps et pour les lieux où je vis.

Ce que c'est que la peinture ou l'intelligence de cet art.

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