‹ Les arts en PortugalChapitre 15 sur 138 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Je prends la résolution de faire connaître à Votre Altesse la raison pour laquelle je laisse s'éteindre ce peu d'intelligence do la peinture (pie

Dieu m'a accordé, et qui mirait pu devenir utile à ce royaume si elle eût été autrement favorisiée et encouragée : je dirai aussi pour quelle raison je suis venu me faire cultivateur, et vivre sur ce mont comme un homme inutile et qui n'est plus-bon à rien.

Que Votre Altesse sache donc que Dieu et le temps m'ont détrompé. Qui ne le serait pas en voyant le peu de considération accordée au noble eiercice de la peinture ; on ne la connaît , on ne l'entend nullement dans ce royaume où je suis né et que je n'ai jamais voulu quitter. Cependant cette seule raison eût sufB, car je suis bien certain qu'en aucun pays je n'aurais pu valoir moins qu'en Portugal. J'ai voulu en cela être constant et bon Portugais , et fils d'Antoine de Hollande auquel l'empereur don Carlos et l'impératrice promettaient beaucoup de faveur en Castille ainsi qu'à moi ; malgré cela nous avons préféré être moins estimés lui et moi , et rester pauvres en Portugal, que de devenir riches et considérés en Castille , en France ou ailleurs , car la peinture est partout plus estimée qu'elle ne l'est en Portugal.

J'ai pensé aussi qu'il serait bon de faire connaître dans cette courte exposition, quelques-unes des nombreuses applications que Votre Altesse peut donner à l'art du dessin pour son utilité et pour celle de ce royaume. Je ne le ferai point avec le désir d'en tirer quelque avantage pour moi ; je suis déjà tellement désabusé, que rien au monde ne pourrait me faire quitter cette campagne oià je vis , et où je suis plus satisfait de greffer une plante et de la voir croître, que je ne le serais de tous les honneurs et de toutes les richesses de l'Orient. Je vise à un plus noble but. Ce n'est point pour que Votre Altesse connaisse le peu qu'elle perd en perdant mon service , mais afin que si un jour il se présente un autre talent supérieur au mien , et capable de lui être utile par ses conseils et ses œuvres , elle sache en profiter. Comme ce mol peinture, est très mal compris par ceux qui ne la connaissent pas, il faut qu'avant de démontrer son utilité, je commence par expliquer ce que c'est que cette peinture dont je parle et que je veux exalter, quoiqu'elle possède tant de mérites par elle-même qu'elle n'a pas besoin de mes louanges ; car je ne veux pas que quelque imprudent s'imagine qu'il n'y a qu'à dire : peinture, peinture, pour en savoir assez.

Que l'on sache donc que l'art dont je parle n'est pas ce que vulgairement on a appelé dessiner ou peindre comme font ceux dont le métier est de représenter des broderies et des feuillages, ou bien d'employer des couleurs rouges , vertes ou bleues. Un tel dessin ne mérite pas qu'on en parle. La science dont je m'occupe , ne s'apprend pas seulement par l'enseignement des maîtres. L'intelligence du dessin émane du souverain Maître et Seigneur : elle procède de son éternelle sagesse. C'est cette intelligence, et non pas une peinture quelconque, que j'appelle science du dessin. Cette science, dis-je, dont un esprit

62 DEUXIÈME I.ETTRE. — APPENDTCB.

se trouve naturellement doué par la volonté de Dieu , est chose si grande et si divine qu'elle imite l'action du Créateur sur tous les ouvrages que l'on peut faire ou imaginer. D'où il résulte que toute la gloire dans les arts n'appartient ni à Apelles, ni à Michel Ange, ni à des présomptueux comme moi , mais au créateur de tous les entendemens ; c'est-à-dire à Dieu. Qu'il en soit donc loué comme il mérite dans sa gloire inflnie, et moi humilié comme inutile que je suis. Je dis donc que le dessin et la peinture tels que je les entends , sont les plus sublimes et les plus utiles instrumens pour tous les ouvrages matériels dont se servent les républiques et les royaumes; ce que je ferai voir tout à l'heure. Le dessin , dont je traite, consiste surtout à inventer, composer, imaginer et donner forme et existence à ce qui n'existe pas : soit qu'il s'exerce sur des objets déjà créés par le premier entendement, soit sur des choses qui n'ont pas encore été inventées par nous. De là , vient que les peintres disent qu'ils ont fait et terminé leur ouvrage sitôt que dans leur idée ils en ont formé le dessin. De même les rois disent qu'ils ont formé le plan de porter la guerre en telle province ou d'assiéger telle ville ou de faire telle forteresse, longtemps avant de le faire, parce que dans la délibération secrète ils ont tracé comme un tableau de ce qu'ils veulent faire.

J'appellerai donc dessin, principalement, l'idée formée dans l'entendement qui cherche à imiter la science éternelle et divine par laquelle Dieu tout-puissant a créé toutes les œuvres que nous voyons. Il comprend tout ce qui appartient à l'invention , à la forme, à la beauté, aux proportions, soit qu'il n'existe encore que dans l'idée, soit que déjà il ait une apparence extérieure.

Ce que je viens de dire suffira quant au dessin.

De l'utilité de la connaissance du dessin four le service de Dieu.

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