CHAPITRE V
Non-seulement Votre Altes'se doit se servir de la science du dessin pour liiules les choses dont je viens do parler, mais encore pour la plus grande perfection des ornomeiis (U* «a personne. Elle doit au>;si
MANUSCRIT DE FUAiNÇOlS DH HOLLANDE 69
savoir dessiner de sa propre main. Outre la grande récréation qu'elle y trouvera , il lui importe beaucoup de le savoir faire : Votre Majesté en tirera utilité en bien des choses , comme faisaient le défunt roi et l'infant dom Louis. Ils s'exerçaient à dessiner, ainsi que des empereurs et d'autres grands souverains ont eu coutume de le faire. Quelques-uns même ont su, non-seulement dessiner au crayon, mais encore peindre en couleurs, ce que je puisaffirmer pour en avoir eu la preuve en France, à Avignon où il existe un tableau en couleurs très bien fait par le roi René; c'était le portrait de la belle Anne qu'il fit tirer de sa sépulture, seulement pour la peindre. Il la représenta morte, telle qu'elle était.
Si Aristote assure qu'il est très utile à tous les nobles de savoir dessiner, cela doit, à plus forte raison, être nécessaire pour un roi, puisque, étant la personne la plus éminente, il doit donner l'exemple de toute noble qualité- La pratique de cet art lui conviendra en bien des choses. Je citerai seulement celles qui se présentent à mon idée, et je passerai sur beaucoup d'autres.
Une des raisons pour lesquelles le roi doit savoir le dessin , c'est qu'il lui fait connaître par la physionomie, le caractère de presque tous les hommes qu'il devra employer à son service. Cela lui donnera la faculté, assurément très utile et très importante, de distinguer dans son conseil, d'après leurs visages, quels hommes il doit choisir pour vice-roi des Indes, pour ambassadeur, pour gouverneur en Afrique, etc., il évitera ainsi de prendre quelquefois pour capitaines ceux qui ne seraient propres qu'à faire des écuyers.
Un roi, ou un prince chrétien quelconque, doit savoir le dessin pour tous les arts et pour toutes les affaires de l'État : même pour savoir se vêtir comme roi avec toute la dignité et toute la gravité requises par les circonstances, et aussi pour que tous les siens soient convenablement vêtus. Il ne faut pas leur permettre de changer sottement de costumes, passant d'une extrême longueur à l'exagération contraire, et vice versa: enfin, pour empêcher d'autres bizarreries que l'on voit tous les jours.
Pour faire construire ses édifices, le roi doit s'entendre en l'architecture; savoir si elle est pure ou altérée, ancienne ou moderne, romaine ou gothique ; il doit savoir distinguer les bons dessins des mauvais ; car c'est un grand malheur lorsqu'un roi ou un prince ne la connaît point. Comment pourra-t-il avoir de bonnes forteresses? Cela me rappelle le mot de Bras Pereira qui, en parlant du fort de Porto, l'appelait faiblesse au lieu de forteresse. Comment pourra-t-il enfin , sans connaître le dessin , faire construire tous les monumens que j'ai déjà cités : comme palais, aqueducs, ponts et tant d'autres? Je pourrais ajouter que par la science du dessin, il choisira ses chevaux, ses faucons, ses lévriers, sans crainte d'être souvent trompé par les flatteurs, tant en ceci quen toute autre chose. Il ne permettra pas que tel lui parle de forleresscs, qui n'en a jamais vu ; tel aulre de peinture et de dessin,
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qui n'y entend rien. Un roi doit se faire gloire de savoir dessiner. Dom Juan II était bien de cet avis lorsqu'il disait à Garcia de Rezendo, que c'était une si belle qualité qu'il désirait beaucoup la posséder, et que l'empereur Maximilicn, son cousin, était grand dessinateur et aimait beaucoup cette occupation. Enfin, sans le dessin, on ne peut faire ni médailles, niépées, ni vétemens, ni armes, ni casques, ni livres, ni tables, ni lits, ni même le dernier des ouvrages : le tombeau.
Comme l'empereur Charles- Quini estimait et honorait la science dudessin : et comme l'honorait l'infant dom Louis lorsque je leur parlai a Barcelone.