‹ Les arts en PortugalChapitre 20 sur 138 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Je n'ai pas l'intention de déprécier l'entendement des illustres et très excellons rois et princes de Portugal ; car je me fais gloire d'être bon Portugais ; mon désir, au contraire , est de l'exalter comme je l'ai toujours fait tant à Rome qu'en Portugal. Et si je disais le contraire, je manquerais à la vérité, parce que les rois vos ancêtres ont tous beaucoup estimé la peinture et qu'ils s'en sont servi : ainsi que nous l'a prouvé dans ses ouvrages le premier roi, dom Alphonse Enriquez, et le roi dom JeanP'' de bonne mémoire, qui estima beaucoup maître Jacques, peintre italien, excellent pour son temps, et le roi dom Jean II qui protégea Martinos, et le roi dom Emmanuel et dom Jean III votre aïeul, qui apprécièrent beaucoup mon père, Antoine de Hollande, quoiqu'il ne fût pas peintre (-1). Quant à moi, je dis qu'il me favorisa plus que je ne méritais. Mais à cet égard il m'arriva une chose par laquelle Votre Altesse peut juger combien est considéré l'art de la peinture par les seigneurs étrangers, sans que pour cela je veuille dénigrer les Portugais. Voici le fait : j'avais vingt ans quand le roi votre aïeul m'envoya voyager en Italie, pour lui rapporter bon nombre de dessins des choses notables de ce pays. J'en fis un livre qui appartient maintenant au fils de l'infant, seigneurdomAntoine. Je passai par Valladolidoîi se trouvaitla sérénissime impératrice votre aïeule. L'empereur no s'y trouvait pas, étant allé à Barcelone, Elle me chargea de lui envoyer le portrait de Sa Majesté, s'il m'était possible, de le faire de mémoire. Aussitôt arrivé à Barcelone, j'aurais bien voulu m'acquitter de cet ordre, mais j'en fus empêché d'abord par la mort de la duchesse de Savoie, ensuite par l'arrivée de l'infant dom Louis qui vint alors visiter l'empereur. Sur ces entrefaites, mon père m'écrivit de Lisbonne, qu'en aucun cas je ne partisse de Barcelone, sans avoir parlé et baisé de sa part la main de

(1) Mais enlumineur.

MANUSCRIT DE FRANÇOIS DE HOLLANDE. 7i

l'empereur, qui le connaissait bien depuis qu'il avait fait ?on portrait, ainsi que celle de l'impc^ratrice. Mais comme je voyais que l'infant était accompagné du duc d'Aveiro et d'autres nobles portugais de haut rang, et que l'on m'avait dit que l'infant et les nobles prenaient en mauvaise part que quehju'un étranger à leur classe se mêlât avec eux et voulût parler à l'empereur, je pris la résolution de me présenter sans consulter ni le duc, ni môme l'infant qui était mon grand protecteur. Je voulais même qu'aucun Portugais n'eût connaissance de ma démarche. Mais par l'entremise dedom Louis d'Avila qui était un des chambellans les plus intimes de Sa Majesté, et auquel m'avaitdéjà fait connaître dom Miguel de Vélasco, je fus un soir parler à l'empereur. Dom Louis d'Avila me fit entrer dans une chambre où se trouvait une petite table avec une seule bougie et m'y laissa enfermé. Peu après il ouvrit de nouveau et fit entrer leducd'Aveiro, qu'il laissa aussi enfermé avec moi. Le duc futbien étonné de me trouver là, en un endroit si intime, et moi je fus très contrarié qu'il m'eût vu. En ce mopient entra l'empereur, votre grand aïeul, appuyé sur dom Luis d'Avila qui apportaitl'autre bougie qui manquait sur la table. Il était occupé à donner à Sa Majesté des informations sur mon compte et sur le but qui m'avait amené. Deux personnes seulement le suivaient : toutes deux étaient couvertes , l'une était lo duc d'Albukerque et l'autre le duc d'Alva. Je m'approchai de Sa Majesté ; je lui baisai la main, et lui dis que j'étais en chemin pour l'Italie ; que l'impératrice et mon père m'avaient ordonné de ne point quitter Barcelone sans voir Sa Majesté et sans envoyer son portrait à l'impératrice, si je pouvais le faire de mémoire. L'empereur sourit et me fit bon accueil. 11 m'adressa des complimens qu'il eût pu adressera un ambassadeur. C'est qu'il savait estimer ceux qui avaient du talent pour le dessin. Mais pour ma part je ne méritais pas tant de paroles bienveillantes. Ainsi , ne voulant pas presque me permettre de baiser sa main, il me recommanda beaucoup de voir les peintures de Bologne, où il avait été couronné. Il dit que personne n'avait mieux réussi à faire son portrait que mon père à Tolède, pas même Titien qui l'avait fait aussi. Il s'assit sur la petite table où étaient les deux bougies et fil asseoir le duc d'Aveiro, laissant debout les autres deux ducs près de la porte. Puis il commença à s'excuser de nouveau sur son grand âge qui no lui permettait pas de se rendre aux désirs de l'impératrice et de faire faire son portrait. Le duc d'Aveiro lui dit alors quelques mots en ma faveur, voyant que l'empereur faisait assez de cas de moi pour ne pas s'occuper d'autre chose. Alors entra le seigneur Horace p-arnèse, neveu du pape Paul et frère du seigneur Octave et du cardinal. Après que l'empereur lui eut permis de se couvrir, il se trouva placé devant moi. Voyant que Sa Majesté me cherchait des yeux, il se retira de côté se plaçant près des ducs, et moi je reculai modestement. Le malheur voulut que l'infant dom Louis eut à venir dans ce moment

avec une suite peu nombreuse. L'empereur le fit asseoir. Jusquo-Ià il n9 s'étaitoccupé que de moi. L'infant qui aurait dû m'être favorable, commença par me regarder beaucoup, se montrant fâché et très étonné de me voir en ces lieux. Je le compris et me retirai à l'écart. Dom Francisco Pereira me demanda par où et comment j'étais entré là. Je ne rôpondis pas à cette question, mais je lui dis que je répondrais à l'infant. C'est ce que je fis. Je me retirai par le corridor et je me mis prés de la table oîi devait souper l'infant, appuyant ma main sur la chaise qui! devait occuper. Je résolus de ne pas retirer ma main avant d'avoir parlé. L'infant vint souper, mangea comme de coutume, et moi pendant ce temps je tenais toujours la main sur la chaise. Alors je lui racontai ce qui s'était passé avec l'impératrice ; je lui dis l'ordre que j'avais reçu de mon père, et comment déjà je me trouvais là lors de son arrivée. Jo lui dis aussi qu'ayant été informé pardom Louis d'Avila des prétentions de quelques-uns des nôtres, je n'avais pas recherché la faveur de Son Altesse pour baiser la main de Sa Majesté qui m'avait fait le plus grand honneur de même que le seigneur Horace Farnèse, tandis que Son Altesse qui me connaissait dès i'enfance et qui aurait bien pu venir à mon aide, m'avait abattu et mortifié devant l'empereur, qui justement était en train de me parler, lorsque Son Altesse était entrée. L'infant, bon et excellent prince qu'il était, se montra peiné, et commença aussitôt à se servir de moi pour écrire des lettres : une au pape, une au roi de France et une autre au marquis de Gasto. Certes, l'infant dom Louis ne manquait pas de discernement et de connaissances en peinture ; cependant malgré ces faveurs et beaucoup d'autres qu'il m'accorda par la suite, il est aisé de voir qu'il ne professait pas autant d'estime que les rois étrangers et que l'empereur dom Carlos votre aïeul, pour l'art du dessin dans lequel j'étais loin d'avoir tout le mérite qu'on me supposait alors.

Conclusion de ce petit ouvrage

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