SECONDE PARTIE
Tandis que dans les temps dernièrement écoulés, comme je vous ai dit dans mes discours de 4 837 et 1 840, les arts continuaient à fleurir à Rome, sous l'inspiration ancienne des grands maîtres , conservée religieusement et continuée presque jusqu'à nous , et à l'ombre de la réputation colossale de Canova , si justement acquise par une série de prodiges de sculpture , qui , dit-on , ressemblent tant à ceux des anciens par la grâce et par la simplicité ; et pendant que l'Académie de St-Luc et d'autres Académies d'Italie prenaient une forme nouvelle et plus régulière, ce dont je vous ferai part en occasion convenable et dans un mémoire particulier ; tandis qu'en France les souvenirs de Vien, de Gros, de David , de Girodet et d'autres soutenaient le crédit de la peinture française, belle et soignée , et que l'on voyait se multiplier, non-seulement à Paris, mais dans d'autres villes remarquables, les nouveaux établissemens des beaux arts; tandis qu'en Angleterre on conservait
(1) Ici, M. Loureiro passe à (liaii-Vasco. Celle partie de son discours trouvera sa place dans un des appendices de la lettre n ' 7. Là où il quitte ce sujet, il rentre dans les thèses générales ainsi qu'il suit.
{Note de Caulcur des letli-es.)
EXPOSITION DE <843. i09
les souvenirs de Tiiornas Lawrence , et que même en Danemark les arts se maintenaient par la réputation de Thorwaldsen : le goût général des beaux arts, dis-je, avait pénétré jusqu'aux derniers confins de l'Allemagne.
Depuis leRhin jusqu'à l'Oder et jusqu'au Danube, un mouvement général, animé par les princes illustres de nos temps, s'était manifesté en Prusse et en Bavière. Le même feu qui avait déjà tant brillé à la cour de Saxo se fit aussi apercevoir dans les petits et nouveaux États de Bade cl de Wurtemberg. Si la galerie de Dresde, après celle de Florence, avait réuni le plus grand nombre de modèles de la perfection en peinture et en sculpture , de semblables dépôts se font aujourd'hui admirer à Munich, à Dusseldorf, à Berlin. La cour des Frédéric, si célèbre par les entreprises militaires du premier roi de sa race ; si fameuse , ou plutôt si vantée par la philosophie du second j si malheureuse par la politique du troisième (1), prend un caractère nouveau et biendifférent dans la personne du roi actuel , Frédéric IV. Pacifique , lettré , ami de ses peuples , il cultive les sciences et donne la vie aux arts. Il a près de lui à Berlin , outre les Académies des sciences et des belleslettres , une illustre Académie des beaux arts , à laquelle sont appelés les professeurs qui se sont le plus distingués dans son école principale de Dusseldorf.
Le directeur de l'Académie de Berlin est Frédéric-Guillaume Schadow, qui alla à Rome en -1810, et fut, pendant plusieurs années, élève du célèbre peintre allemand Weitsch. Appelé par le roi pour être professeur à Dusseldorf en 1827, il fut en 1830 nommé président de l'Académie de Berlin. Son chef-d'œuvre est le grand tableau de la charité quia été imité et copié à l'envi par beaucoup d'autres professeurs d'Allemagne.
Les autres grands peintres de l'Académie de Berlin sont Bégas et Ilensel. Bégas , contre la coutume des Allemands, étudia d'abord en France , fréquentant l'atelier de Gros depuis 1813 jusqu'en 1817. Il alla à Rome en 1822 et en revint grand peintre d'histoire et de portraits.
Henscl se trouvait à Rome en 1823, faisant une copie de la transfiguration de Raphaël, pour la chapelle royale de Charlottcnbourg près de Berlin. Le professeur portugais Fonseca, en 1841 apporta jc même en Portugal une copie faite par lui de cet admirable ta-
(1) Il n'est pas étonnant que M. Loreiro, qui ne connaît de Frédéric II que sa pliilosopliic, ail déconvert que la i)oliti(|uo de Frédéric III a élé niallieiireuse. [Note de l'auteur des lettres.^
bleau , laquelle étant resiée quelque temps déposée dans cette Académie, y fut de nouveau copiée, avec beaucoup de talent et de fidélité par les deux jeunes artistes adjoints à la classe de peinture historique, G.-L.-N. Rato et J.-N. Franco, qui méritent beaucoup d'éloges par leur talent et leur assiduité. Ils ont fait cet ouvrage en très peu do temps. Quant au professeur il n'a pas besoin de mes éloges.
Le chef-d'œuvre de Hensel est un grand tableau représentant le Christ en présence dePilate; on admire dans le Rédempteur la divinité , unie à l'humilité et à la résignation (1).
Outre ceux dont je viens de parler , il y a encore dans le cabinet de peintures de l'Académie de Berlin , deux tableaux notables , l'un du professeur Frank et l'autre du célèbre peintre Frisch. Celui de Frank est le portrait du roi Frédéric II , passant à cheval, et portant la main à son classique chapeau garni de plumes , pour saluer les habitan? de Potsdam qui lui rendent leur tribut d'hommages.
Tout est vérité dans ce tableau et l'expression de Frédéric est caractéristique.
Après Louis XIV , qui à la campagne et à la promenade saluait toutes les dames qu'il rencontrait , et après Frédéric II , aucun roi , aucun prince en Europe , ne rend le salut dans les rues et sur les places aux habitans, excepté notre très estimé roi le seigneur dom Ferdinand , ce que vous tous aurez vu bien des fois.
Le tableau de Frisch est d'un rare mérite et de beaucoup d'expression ; il représente un satyre qui , dans un endroit relire , surprend des nymphes nues...
A cette Académie de Berlin est comme annexée la grande école de Dusseldorf , dans le duché de Clèves et de Berg , incorporé dans les Étals prussiens. Cette école est peut-être aujourd'hui l'éliiblissement artistique le plus complet do l'Europe. Il y existait dernièrement boau-
(1) Je dois prévenir ceux de mes lecteurs qui n'ont point connaissance de mon livre sur VJrt modtine en Allemagne, que je ne me renJs pas responsal)le de ce que M. Loureiro croit y avoir trouvé. Ce n'est pas une attaque que je dirige contre lui, car sous hien des rapports je le trouve instruit, aimable, bon, plein de zèle, tout à fait respectable ; mais il est tombé dans de graves erreurs, et je dois le dire, puisque c'est moi qu'il cite. Qui sait de combien d'erreurs je me suis moi-même iléjà rendu coupable en écrivant ce livre? Qui sait combien j'en dois commettre eieore? Néanmoins, je ne puis m'empèciier de répéter qu'à partir du § 28 tout ce ([ue M. Loureiro dit sur les arts de l'Allemagne, préseiUe une suite presque non iiUcrro.iipue de quiproquo et de confusions d'idées, de noms et de faits, [iS'ote de l'auteur des lettres.)
coup de peintres 1res distingués : Lessing , peintre do goure, hahilo graveur et littérateur, né en Silésie en 1808, mort dernièrement et perdu pour les arts ù l'âge de 3o ans, ainsi que le fut Raphaël à l'âge de 37; Stilk, né à Berlin, auteur du tableau d'IIylas, enlevé par les nymphes près d'une fontaine à laquelle il avait été puiser de l'eau pour les Argonautes; et du tableau des deux Eléonores , aimées par le Tasse à la cour de Ferrare : Schrodter enfin , auteur du tableau de l'ingénieux chevalier de la Manche , lisant le roman d'Amadis des Gaules, composition d'un genre particulier , dont S. M. le roi Ferdinand possède une excellente copie , par Griller , dans le palais dus Necessidades , et qui a été bien lithographiée par son valet de chambre Vencesas Cifka.
Par rang d'importance, après ces deux Académies, vient le tour de l'école de Munich, résidence du roi Louis de Bavière. Le directeur de cette école est le professeur Cornélius , grand sculpteur à Rome en 1810 , compagnon d'études de Thorwaldsen et dOverbeck , élèves tous deux de Carstens et de Canova.
De môme que le dernier duc de Bavière et premier roi Maximilien était homme de beaucoup d'études et de grandes connaissances littéraires , ainsi son fils, le roi Louis estime les belles-lettres et cultive lui-même les arts qui font ses délices. Il trouva la Pinacothèque, ou galerie de tableaux , commencée par son père ; il l'a continuée et a fondé lui-même la Glyptothèque ou galerie des statues , bustes , médailles et antiquités de tout genre.
Outre ces deux dépôts précieux, le palais de la résidence du roi Louis et les meilleurs établissemens publics de Munich (1) sont ornés de tableaux , tous de pinceaux bavarois et germaniques , ils représentent les événemens chantés dans l'ancien poëme national des Nihelunrjen ou Hommes du pays des brouillards,donl, hors de l'Allemagne, on n'a qu'une connaissance imparfaite , parce qu'il est écrit dans un langage presque inintelligible, peut-être l'ancien et primitif danois, et en caractères presque indéchiffrables , môme pour les gens les plus lettrés de l'Allemagne.
.le laisse aujourd'hui de cùlé pour abréger, et à cause de leur moindre importance , l'école de Stultgard , capitale du nouveau royaume de Wurtemberg , celle de Manheim dans le grand duché de Bade , celle de Francfort , ou plutôt l'institut de Sttaudel dans le grand duché de
(1) Te livre dit Berlin, mais je crois que c'est une faute d'impression.
[Note de l'auteur des lettres.)
Darmstadl, mais je vous dirai que tout ce court, mais très exact aperçu, m'a été fourni par la lecture de l'ouvrage de M. le comte de Raczynski , qui est ici présent , ministre de S. M. le roi de Prusse à celte cour , nalif de cette partie de la Pologne qui est aujourd'hui incorporée dans les États prussiens (1).
Nos professeurs cultivent les arts du fond du cœur, par penchant, et avec talent; sans ambition, sans espoir d'autre récompense publique que leurs minces appointemens.
Cet amour des arts et ce désintéressement ne doivent pas surprendre chez les Portugais. Les professeurs des classes de peinture, de sculpture, d'architecture, ont présenté pour l'exposition de cette année, des ouvrages qui sont d'une exécution supérieure.
Les académiciens honoraires et quelques amateurs qui ne font pas partie de l'Académie, ont aussi fourni des essais très recommandables. Les jeunes élèves ont concouru aux différons prix, soit par des productions, fruit d'un long travail, soit par des esquisses improvisées, qui font bien voir que le génie portugais arrive à tout et est propre à tout. En bien des choses, nous pouvons rivaliser avec les étrangers. Les prix décernés par la conférence générale de l'Académie, ont été distribués par Vos Majestés aux élèves, dont les cœurs, que la gloire fait encore palpiter, se sont remplis d'une noble reconnaissance aux pieds de Vos Majestés.
La loi qui a institué la distribution des prix, est une mesure sage et qui doit être maintenue dans l'intérêt de la jeunesse studieuse-, cette honorable distinction l'anime ; et la crainte de voir ces distributions supprimées a fait perdre courage aux élèves de l'Académie. Il n'y arien dans le monde réel sans émulation : dans le monde idéal, il peut y avoir tout ; mais idéal et rien, c'est la même chose.
C'est en s'appuyant sur ces principes que se présente encore une fois aujourd'hui devant Vos Majestés, le directeur de l'Académie, ct-lui qui
(1) Je le iL'pèle encore, je ne puis pas assumer sur moi la responsahililé de toutes CCS j>l.iis;i»t(S citations. ( Vo e de l'aiiti-urdcs Icttrci.)
EXPOSITION DE 18{.l
t>sl (lépossôdé de ses droits dopiiis tant d'iiniiôos, abandonné, niéprisié, mais non coupable ; qui aurait pu iHre si utile, si l'on eût voulu profiter de ses services, et qui, sous le gouvernement actuel de Vos Majestés si généreuses, si bienfaisantes,espèro encore ôtre récompenséet indemnisé. C'est encore par l'effet de ces mômes principes et par la méchanceté des hommes, du moins par celle des autres et non par la sienne, qu'il ne peut aller plus loin, il ne pourra revenir ici d'aujourd'hui à trois ans (1). Non, c'est impossible. — D'ici au tombeau. Là, mais trop tard, quelqu'un se souviendra, quelqu'un parlera de lui.
APPENDICE C
Académie des beaux arts de Lisbonne.
LISTE des
KLKVES DE TOUTES LES CI.ASSKS,
se
Q ce
M es »-«
Salle du dessin historique
— de peinture historique
— de pavsaee
— d'arcliitecture
— de srulpture
1 — de gravure historique
— — de paysage,
Leçons de nuit pour les ouvriers :
géométrie et archilerture
Leçons de dessin d'ornemens
— — liistorique
— d'étude du modèle vivant, . .
Total ....
Académie des beaux arls de Lisbonne^ le 29 décembre 1843. I-e professeur suppléant d'architecture faisant fot)ctions de secrétaire, Signé •■ Josi'î i)A Costa Sequi: ira.
(1) Je ne sais pas si j'ai hien compris, mais cela se trouve ainsi dans l'orÎM inal. [Note du Iradiictetir.)
Organisation et frais de l'Académie de Lisbonne.
4 directeur.
7 professeurs.
5 professeurs suppléans, 29 artistes agrégés.
i 3 employés inférieurs.
Total 55 Voici les noms de la plupart d'entre eux :
Francisco de Sousa Loureiro, directeur général de l'Académie (4).
Antoine da Fonseca, professeur de peinture, âgé de 47 ans.
Joaquim Rafaël, professeur de dessin, âgé de plus de 60 ans.
André Monteiro, professeur et peintre de paysage, Agé de 73 ans.
Jean Pires da Fonte, professeur d'architecture, âgé de plus de 50 ans.
François d'Assise Rodriguès, professeur de sculpture, âgé de 43 ans.
José da Silva, professeur de gravure, âgé à peu près de 60 ans.
Benjamin Comte, professeur de gravure, âgé de près de 80 ans.
Caetano Ayres de Andrade, professeur suppléant de dessin, âgé à peu près de 56 ans.
Francisco Pereira de Freitas, professeur suppléant de paysage, âgé de plus de 70 ans.
Francisco de Paula Araujo Cerquiera, professeur suppléant de sculpture, âgé de 39 ans.
José da Costa Sequeira , professeur suppléant d'architecture , âgé de 44 ans.
Et les artistes agrégés.
Lucas José dos Santos Pereira, âgé de 43 ans.
Norberto José Ribeiro, élève de Taborda qui a travaillé à Ajuda (2).
Joaquim Gregorio de Silva Ratio senior, âgé de plus de 70 ans, élève de Scquera ; il a travaillé à Ajuda.
Gregorio Luiz Maria Ratto junior, âgé de plus de 30 ans, et qui a travaillé à Ajuda ; il a fait la partie supérieure de la copie de la Transfiguration , dont il a été question à propos de l'exposition de 1843.
José Maria Franco, âgé de plus de 30 ans, a fait la partie inférieure de cette même coi)ie.
Louis José Pereira Rezende, peintre de miniature, âgé de près de 80 ans.
Joaquim de Sousa, architecte, âgé de près de 50 ans.
{\) Mort en 18U, âgé de près de 80 ans. (2) Mort en 1844, âgé de plus do 70 ans.
Antoine de Sousa, architecte, âgé de plus de 50 ans.
AlvLS, architecte, âgé de plus de 30 ans.
Gaspar dos Reis, sculpteur on bois.
Pedro Aragào, sculpteur en pierre, âgé de plus de 30 ans.
Da Cunha d'Eça, sculpteur, âgé de plus de 30 ans, et qu'on m'a dit avoir beaucoup de talent.
Schiappa Pietra, âgé de plus de 30 ans.
Cezarino, sculpteur d'ornemens, âgé de 34 ans.
Oliveira Monteiro, graveur, âgé de plus de 50 ans.
José dos Santos, graveur, âgé de 40 ans, qui m'a accompagné dans mes excursions.
Antoine Correa Barreto, graveur, âgé de 30 ans.
Les frais de l'Académie, d'après le dernier budget, s'élèvent pour Lisbonne à 17,121,400 reis, et pour Porto à 6,060,000 reis. Total : 23,084 ,400 reis ou i 44,883 francs.
Parmi les élèves de l'Académie, il y en trois auxquels je reconnais plus particuHèrement des dispositions heureuses et qui dessinent déjà d'une manière fort remarquable; ce sont : le jeune Fonseca, fils du professeur ; Jean-Pierre Monteiro ; et Thomas-Joseph d'Anunciaçâo. Je serai peut-être dans le cas d'en citer encore d'autres.
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GRAN'VJSCO.
LisLoniie, le 17 février 1844.
Je vous ferai observer que celle leltre, ainsi que les appendices el les notes, renrermeut de graves inexactitudes au sujet d'Évora, J'ai seuli la nécessité d'aller sur les lieux pour vérifier les faits. Je me suis arrêté dans celte ville depuis le 6 jusqu'au 10 de juillet 1844. Ma leltre xv^ vous rendra compte du résultat de mes investigations, mais je laisse subsister ici toutes les inexactitudes cpi'on m'a fait commettre ; car je veux de bomie foi vous associer à mes reclierclu s et vous eu rendre témoins et juges.
Messieurs,
Il me serait difficile de déterminer quels sont les tableaux qu'on attribue ici à Gran-Vasco. Il me semble que cette dénomination , dans l'idée qu'on y attache généralement, désigne plutôt une catégorie de vieux panneaux, envisagée sous le point de vue d'un certain air gothique qui lui est propre , qu'une origine , un nom d'auteur et même une nationalité distincte. 11 y a des personnes qui vont jusqu'à dire (ju'on rencontre des Gran-Vasco en très irrand nombre en Ailemairne ; d'autres donnent ce nom indistinctement à tous les tableaux du Portugal qui appartiennent au commencement du
xvie siècle ; d'autres enfin établissent des distinctions : ce qui leur paraît bien fait , est toujours l'œuvre de Gran-Vasco ; ce qui est moins bien, est de son école.
Comme nous le verrons plus tard, le Portugal possédait au temps d'Emmanuel , et plus encore au temps de Jean III un bon nombre de peintres nationaux et étrangers ; à cette même époque , on a fait venir beaucoup de tableaux d'autres pays , surtout de Flandres ; cependant tous ces tableaux , ou presque tous, sont confondus sous la même dénomination ; celle de Gran-Vasco et de son école.
Vous savez mieux que moi , Messieurs . combien il faut avoir vu de peintures, combien il faut s'être occupé de cette matière , pour pouvoir juger des époques et des origines des tableaux avec quelque probabilité de ne pas tomber dans de grossières erreurs. Vous savez que le plus souvent les gens qui s'y entendent le mieux, ne se tirent d'affaire sans honte qu'en doutant beaucoup et en convenant de l'insuffisance de leurs connaissances.
Depuis que j'ai soulevé cette question on s'est donné beaucoup de peine pour éclaircir les doutes au sujet de Gran-Vasco et pour connaître la vérité. Jusqu'à la date de cette lettre tout ce qui m'a été communiqué porte l'empreinte d'une investigation consciencieuse. Je dois surtout rendre à M. de Balsemuo et au vicomte de Juromenha le témoignage que dans toutes leurs recherches ils n'ont eu en vue que de connaître la vérité. Cela me rappelle que tous les écrivains n'ont pas usé de la même bonne foi.
Il y eut à la fin du xvf et au commencement du xvu' siècle, un certain nombre d'individus qui avaient pour ainsi dire formé une école de faux d'où sortaient des documens de toute espèce. Parmi ces imposteurs frey Bernardo de Brito, Portugais,LavanhaetHigueira, Espagnols, furentceux qui exercèrent cette fraude avec le plus d'activité. La plus curieuse des pièces controuvées, est celle qui a procuré aux cortès de Lamego une fausse existence de plus de deux siècles. Fernandez et Salazar de Castro, tous deux Espagnols, sont du nombre de ceux qui ont contribué à défaire cet édifice de mensonges et qui ont
les premiers prouvé que l'histoire des cortès de Lamego, de cette bulle d'or, de cette magna carta, était une pure invention. Cependant ces fameuses cortcs de Lamego ont été considérées pendant deux siècles comme la base fondamentale de l'ordre social en Portugal, et toutes les contestations politiques des dernières vingt-cinq années ont tourné autour de cette invention. M. Rocha qui a franchement abordé la question , termine ses remarques par ces mots : Conseguira o seu Jim, se o zelo pela gloria jiacional siiprisse a falta de provas ein factos da historia ( On verra enfin , si le zèle pour la gloire nationale peut suppléer au manque de preuves en matière d'histoire (1) ). Je dois dire qu'on m'a présenté des observations tendant à disculper Bernardo de Brito. Je ne puis entrer dans ces discussions interminables : j'ai cité mon autorité ; d'ailleurs ces observations ne tendent pas à rendre plus respectable le document qui a trait aux prétendues cortès de Lamego.
Je me suis un instant écarté de mon sujet ; mais je vous ai prévenu dans ma première lettre que j'ai choisi la forme épistolaire pour avoir mes mouvemens plus libres.
Revenons à notre sujet.
Les témoignages en faveur de l'existence de Gran-Vasco , qui jusqu'ici sont parvenus à ma connaissance , sont renfermés dans des ouvrages dont la publication ne remonte pas au-delà de l'année 1750. Les citations de ces livres formeront le premier appendice.
. Dans le deuxième appendice, j'indiquerai les livres antérieurs à 1 750 , qui traitent des arts et qui ne font pas mention de Gran-Vasco. Je consulterai aussi d'autres ouvrages publiés depuis cette époque, et qui, par le silence qu'ils gardent sur ce nom ou par la manière dont ils s'en occupent , font douter de l'antique célébrité et du mérite presque exclusif que le public s'est vu entraîné à attribuer à cet artiste , non sans faire tort à un assez grand nombre de peintres d'un certain mérite qui vivaient de son temps.
(1) Voyez Ensa'to .whre a liisloria do goferno c da leghlacâo de Portugal , par Roclia, professeur de droit à l'Universilé de Coimbre. Coimbre 1843 j c'iitiou revue et corrigée par l'auleur, pages 4G-48.
Le troisièine renfermera la liste des peintures les plus remarquables, attribuées à Gran-Vasco.
Cette question a fait déjà un grand pas. Quelques personnes ont enfin renoncé à attribuer tous les tableaux en question à Y illnminador fiasco, qui a vécu en ]455, et auquel se réiere l'acte qui forme le quatrième appendice de cette lettre.
Le cinquième appendice est consacré aux extraits du discours de M. Loureiro, prononcé il y a quatre semaines, le jour de la séance publique de l'Académie, à l'occasion de la distribution triennale des prix. Ce discours a donné lieu à un article de la Rei^ista unwersal, dont je donne un extrait à la fin du même appendice.
J'ose affirmer dès à présent qu'aucun des tableaux de quelque mérite attribués à Gran-Vasco, et que j'ai vus jusqu'ici , n'est plus ancien que le commencement du xvi" siècle; et il faut se garder de vouloir les attribuer tous au même peintre ou à ses élèves, voire au même pays. Pour ma part, j'y découvre des origines diverses ; mais quant à leur époque, je persiste à croire qu'ils appartiennent tous à celle d'Emmanuel et de Jean IIL
Jusqu'ici, malgré quelques indications isolées et contraires , je ne vois pas encore clairement qu'il y ait dans les arts en Portugal , une gradation , une sorte d'échelle qui nous conduise successivement à l'époque si féconde d'Emmanuel. Je penche au contraire à croire que c'est sous lui et sous son successeur , et par leur impulsion , que la peinture a surgi tout à coup et qu'elle s'est répandue avec profusion sur tout le pays. Avant Emmanuel nous rencontrons bien quelques noms isolés; mais jusqu'ici je ne puis encore me persuader que la peinture ait été florissante avant 1500 : et elle ne l'a été ni en Espagne ni en Portugal. Le berceau des arts se trouve en Italie. En Bourgogne, aussi bien que sur les bords du Rhin, elle exerçait entre 1400 et 1500 une activité distincte et très grande.
Ce qu'il y a de sûr c'est qu'en 1750, la tradition relative à Gran-Vasco était déjà bien établie (1).
(1) Vous venez dans la lettre treizième, que Guarieuli, vers 1733, parle déjà de Graix-Vasco d« la mùmc mauicre qu'on en parle à prcsmit.
GlUN-VASCO. 121
Vous vous serez aperçu que je n'ai pas pour but do prouver que Gran-Vasco n'a pas existé : seulement je serais bien aise de savoir quel était cet homme dont le nom a été successivement élevé par la tradition à une si grande hauteur , et quels ouvrages on peut raisonnablement lui attribuer. Ainsi , ce que je veux , c'est prouver qu'il a existé comme grand artiste ; et si par hasard je ne parvenais pas , avec le secours des autres , à éclaircir la question , cela même ne prouverait point qu'il n'a pas existé : il en résulterait seulement que moi, pour mon propre compte, je n'ai pas encore appris à le bien connaître.
Les investigations ultérieures sur le sujet qui nous occupe dans cette lettre, formeront une série nouvelle, et ce ne sera probablement pas la moins intéressante.
Il est à propos de rappeler ici ce que j'ai écrit sur ce sujet le 8 février 1843.
Notez bien :
" 1° Que je ne nie pas l'existence de Vasco comme peintre;
« 2'' Que je ne nie pas qu'il ait été habile ;
« 3" Que je ne nie pas que parmi les vieux tableaux qu'on « m'a montrés, il puisse y en avoir qui soient de lui.
" Seulement je soutiens que, jusqu'à ce jour, personne ne " m'a fourni une preuve à l'appui de l'authenticité d'un seul » de ses tableaux ; qu'il est impossible que tous les tableaux " qu'on lui attribue soient l'ouvrage du même homme, etc. »
J'ai remis dans le temps, copie de ce petit mémento à-plusieurs personnes.
Pour vous préparer à la liste des tableaux attribués à Gran- Vasco et à son école, qui accompagne cette lettre et que renferme le troisième appendice , je vais vous rendre compte de plusieurs catégories de tableaux qui se trouvent confondus sous ce nom. Ils diffèrent essentiellement entre eux, et j'ai cherché à les classer. Je ne doute pas le moins du monde que tous ces tableaux , ou presque tous aient été faits en Portugal; mais leurs auteurs se sont inspirés des anciens peintres allemands ou flamands.
Du moment où plusieurs des personnes qui se sont sérieu-
422 SEPTIËME LETTRE.
sèment occupées de la question relative à Gran-Vasco, ont renoncé à le reconnaître dans l'enlumineur de 1455, il ne faut plus désespérer de lui assigner sa véritable place parmi les peintres de l'époque d'Emmanuel ou de Jean III; et cet artiste pourra bien être le Vasco Fernandez do Casai dont nous parlerons, quand nous aurons réuni un plus grand nombre de preuves à l'appui de cette nouvelle hypothèse.
1. La figure, assise seule au milieu du tableau, et dont les draperies ne sont pas sans mérite, ne peut avoir été faite par aucun des peintres dont les ouvrages se trouvent à l'Académie. Nous l'appellerons le peintre aux bonnes draperies , et c'est ainsi qu'il sera désigné par nous dans la table des noms (1).
2. L'auteur des quatre grands tableaux de l'Académie, représentant le Christ parmi les docteurs, la Visitation, l'Adoration des Mages et la présentation, s'appellera Bento (Peintre des tableaux provenant du monastère de Saint-Bento) . Les monnaies que renferme le vase au pied de la Vierge, sont de Jean III et prouvent que ce tableau est postérieur à l'année 1521. Le style de ce tableau n'a nulle analogie avec les ouvrages italiens de la même époque. On y découvre au contraire l' influence des Holbein, Lucas van Leiden et Golzius.
3. L'auteur des huit tableaux de l'Académie représentant la vie de la Vierge, a beaucoup d'analogie avec Bento sous le rapport du dessin, du coloris , des draperies, ainsi que sous le rapport de la manière dont les riches vêtemens sont traités ; mais il en diffère par le caractère des têtes, par le coloris et par la touche que l'on remarque dans les chairs. Sur l'un des tableaux , appartenant à cette série , on lit le nom d'Abraham Prim. Ce nom se trouve écrit très distinctement sur le gouleau du vase qui se voit au milieu du tableau représentant l'Annonciation, et cependant la préoccupation était si grande, qu'au lieu de lire ce nom, on lisait Ai^e Maria. Dans le tableau de l'Adoration des Mages , on découvre un autre nom que je ne puis déchiffrer. J'en donne ici le fac-similé;
(1) Dans la liste ci-aprc&dcs Gran-Vasco de l'Académie, ce tableau porte le numéro 160.
cette inscription se trouve sur la partie supérieure du fourreau de l'épée du roi Maure. Ces huit tableaux sont presque aussi beaux que les Bento : ils sont cependant un peu plus gothiques ; I es phj'sionomies ont moins de caractère, les figures sont tozze. Ils diffèrent aussi grandement àesBento, parla touche empâtée des figures du second plan : dans ces derniers, le coloris est plus transparent dans les chairs, on y remarque beaucoup de glacis, et le faire en est plus facile. Il est possible que le nom d'Abraham Prim ne soit pas celui de l'auteur de ces tableaux ; peut-être aussi l'inscription que je n'ai pu déchiffrer, renferme-t-elle le véritable nom; mais jusqu'à ce que mes doutes sous ce rapport soient levés, je conserve à l'auteur de cette série de tableaux si intéressans, le nom (V Abraham Prim. La date de ces tableaux, ainsi que l'indiquent les monnaies de l'Adoration des Mages, est également postérieure à 1521; ils sont évidemment contemporains des Bento. Ces tableaux proviennent de l'église paroissiale de Paraiso.
Il y a à dire que Abraham, comme nom de baptême, n'est guère usité en Portugal, et que si cet Abraham avait été juif (comme on pourrait le supposer), il n'est guère probable qu'on l'eût employé à traiter des sujets de la vie de la sainte Vierge. Parmi les peintres flamands , ce nom se rencontre quelquefois. Abraham Bruyn, Abraham Genoels, Abraham Bloemart, ont vécu en Flandre à une époque fort peu postérieure à Abraham Prim, dont les ouvrages, comme nous l'avons vu, appartiennent au règne de Jean III.
4. L'auteur du tableau portant la date de 1529, se trouvera placé alphabétiquement à l'endroit que ce chiffre en lettres romaines doit occuper, c'est-à-dire MDXXIX. Il provient, je crois, d'Espinheiro. 11 n'est pas marqué dans le catalogue sous la rubrique des Gran-Vasco. Je lui trouve un type particulier, mais bien peu de mérite. Dans le catalogue il porte le numéro 321 .
5. L'auteur des quatre grands tableaux de Thomar trouvera sa place sous le nom de Centurion (l'auteur du Centurion) en
4 24 SEPTIEME LETTKE.
riioiineur du Centurion qui fait le sujet d'un de ces tableaux, et dans lequel je découvre les traits d'Albert Durer. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la coiffure du Centurion a l'air d'avoir été copiée du portrait d'Albert Durer, peint par lui-même, et l'une des plus précieuses reliques qui nous aient été conservées de ce grand peintre. Ce tableau se voit dans la galerie de Munich. Il a été gravé par Forster. L'influence qui se découvre dans ces tableaux, est beaucoup plus Durérieiine que dans les Beiito et dans les Prim ou l'analogie avec Holbein prédonjine. Mais ni dans les uns ni dans les autres, je ne vois rien qui rappelle la peinture italienne de la même époque.
6. Nous devons aussi accorder une place honorable à l'auteur des quinze tableaux qui se trouvent à Sétubal, dans l'église du couvent de Jésus. Nous placerons ce peintre dans la table des noms sous celui de t^e^w^a/ (peintre des tableaux de Selabal). Voici les sujets de ses tableaux.