Première partie
Il existe dans les souvenirs de l'art portugais trois noms qui se ressemblent, et c'est là ce quia donné lieu aux doutes que je viens de signaler, doutes nés parmi les étrangers, mais que je n'ai jamais partagés. Nous avons Vasco, ou le grand Vasco ; nous avons Vasquez et Vasco Pereira : mais il est impossible de confondre le premier avec le second et bien moins encore avec le troisième.
Vasco, le premier d'entre eux, sans surnom, sans nom de famille, a reçu, en 1455, son diplôme de peintre ou d'enlumineur (1) à la cour de Portugal : l'original existe dans les archives de la Torre do Tombo. J'en ai extrait moi-même une copie qui se trouve dans cette Académie.
Vasquez est le second. Il existe en Espagne, dans Péglise de San- Lucar de Barrameda, un tableau de saint Sébastien, patron de la paroisse, où l'artiste a écrit en latin ces mots : Vasquez, Lusitanus, tune incipiebam, anno 1562. De 1455 à 1562, il y a cent sept ans de différence.
On ne trouve aucune notice écrite sur cet artiste en Portugal ; ce n'est que le Dictionnaire historique de l'Espagnol Bermudez qui rapporte ce que je viens de citer. Le Portugais Taborda dit la môme chose dans son livre de l'Art de la Peinture, page 169. Or, si Vasquez a écrit qu'il commença son ouvrage en 1562, c'est comme s'il nous disait lui-même qu'il ne peut être le premier Vasco dont il est ques-
(1) Il ne faut pas dire /wln/re ou enlumineur, car ce n'est pas la même chose. Un enlumineur est toujours peintre, en tant qu'il se sort de pinceaux et qu'il peint, mais les enlnmiueun formaient une catégorie distincte. Bermudez entre autres nous en fournit la preuve. Les enlumineurs ornaient les missels d'arabesques et de miniatures, et faisaient d'autres ouvrages de ce genre, mais ils ne peignaient pas à l'huile ou à fresque, et surtout ils n'exécutaient pas d'ouvrages de peinture dans de grandes dimensions.
lion ci-dossus, qui a commencé sa carrière en 1455. Il y a cent sept ans d'intervalle. Vous voyez bien que c'est une vérité, que c'est évident, que c'est palpable.
Vasco Percira, le troisième, après s'être fait un nom en Portugal , passa en Espagne vefs la fm du xvi^ siècle, s'établit à Séville, où il exécuta de grands ouvrages depuis 1594 jusqu'en 1598, et mourut en cette ville au commencement du xvii^ siècle. Cela fait cent cinquante ans de différence. Il ne peut donc pas être le premier Vasco. Le même dictionnaire de Bermudez rapporte ce fait, je l'ai lu, et c'est ainsi que l'a copié Taborda, page 170. Voici donc une autre certitude, une autre vérité palpable, une autre évidence.
Or, ces trois artistes portugais dont les noms se ressemblent, sont bien différens et ne peuvent pas être pris l'un pour l'autre. C'est en vain que l'on cherche à les confondre (1).
Mais la tradition portugaise ne désigne pas simplement notre grand artiste par ce nom de Vasco, elle nous parle toujours de Gran-Vasco, et ce nom, ainsi composé, qui n'est que de tradition, ne se trouve écrit en aucun livre, en aucun mémoire portugais ou étranger de ce temps-là ou de celui qui suivit immédiatement l'époque où il a vécu. C'est à quoi je vais répondre, et j'espère que ce sera victorieusement.
Le diplôme de Vasco marque son nom et rien de plus. Il n'a point de surnom. La raison que j'en donnerai tout-à-l'heure vous paraîtra, j'espère, plausible et peut-être irréfragable. Nous ne pouvons pas douter de l'existence de ce Vasco, et moins encore de l'authenticité de son diplôme qui est là, dans les archives, et dont j'ai la copie authentique ici à l'Académie ; son nom ne peut appartenir à aucun des deux autres peintres, parce que les dates de la vie et de la mort de ces derniers sont postérieures de plus de cent ans à l'époque où a vécu Gran-Vasco. Il est très probable que, pour distinguer ce Vasco le plus connu, de ceux qui le sont moins, et pour rendre hommage à celui qui est devenu célèbre par le nombre et la perfection de ses ouvrages, on aura commencé à le désigner par un prénom ou par l'antonomase de Gran-Vasco. Qu'il me soit permis de citer de grands exemples.
Alexandre de Macédoine ne fut point appelé de son temps le grand Alexandre ouAlexandre-le-Grand, ce qui est la même chose; cène fut qu'après plusieurs siècles et même du temps des historiens Justin et
(1) CeUe poK'miqiie a lire de l'oubli un quatric.iie Fasco appelé Fernandez do Cazal, el c'est le seul que, de l'avis de M. de Balscraâo et du vicomte de Juromeuba, l'on doit croire avoir véritablement été Gran-l'asco. Je suis fort disposé à me ranger à ccUe opinion. [Note de. l'auteur de ces lettres.)
Quinle^Curce, que la postérité commença à lui consacrer le nom d'Alexandre-le-Graud, pour le distinguer des autres princes portant le mémo nom. Charles !"■, roi de France et empereur d'Occident, n'était point appelé durant sa vie le grand Charles ou Charlomagnc : ce fut la postérité qui le surnomma ainsi pour ses hauts faits (1); il en est de même des empereurs romains Constantin et Théodose, et d'Alfred, roi d'Angleterre.
Dans des temps plus rapprochés de nous, si les contemporains eurent cette condescendance pour Pierre l", empereur de Russie, le surnommant pendant sa vie Pierre-le-Grand, de môme que Frédéric II , roi de Prusse, l'importance des actions extraordinaires du premier justifie cette dénomination, et la postérité la lui a conservée; quant au second, la flatterie et la politesse de sa cour, l'influence des philosophes modernes qui l'entouraient (et qui tombèrent dans de très graves erreurs) l'encensèrent avec cette vaine fumée pendant sa vie ; mais il semble que la postérité ait laissé tomber ce surnom dans l'oubli.
Quand Vasco reçut son diplôme en \ 455, il n'était pas encore au service du roi ; il servait Louis Dantas, serviteur du roi, à ce que dit le diplôme : il ne faut donc pas s'étonner qu'étant serviteur d'un serviteur du roi, et n'appartenant pas à une famille connue, on n'ait pas désigné son nom de famille. D'ailleurs, dans la simplicité de ces temps, et vu le jeune âge de ces serviteurs, on leur donnait le nom de moços, garçons (comme on le fait encore aujourd'hui) avant qu'ils reçussent celui de pages, s'ils étaient gens de quahté. Vasco, à cette époque ne pouvait encore avoir plus de vingtans, etpeut-ôtre en avait-il moins, car c'était l'âge que ces garçons avaient d'ordinaire ; c'est ce que nous verrons bientôt démontré par les dates.
Vasquez de San-Lucar qui, en commençant son ouvrage, signa Vasquez Lusitano, 1562, ne peut être ce Vasco du diplôme, comme le pré^ tendent en vain les amateurs et les étrangers, non-seulement à cause de l'espace do cent sept ans qui sépare les deux individus, mais aussi parce que Vasquez, comme il est écrit en portugais et en latin, est un purnom (2), quoique en espagnol et en français il soit un nom de bap-
(1) CetlcallcgaliondeM.Loureiro contient une erreur manifeste. Charles I***^ re(jut de son vivant le nom de Grand; et Lacurne de Soiute-Palaye, dans ses mémoires sur l'ancienne chevalerie, nous apprend même à quelle occasion Ce nom lui fut donné pour la première fois.
(2) Vasquez, en portugais, est un surnom, et veut dire Gis de Vasco; il en est absolument de même en espagnol ; quant à la langue française , le mot Vascpiez, loin d'y êlre considéré comme un nom de haplèmc, n'y lîst pas môme en usage, {^IVofes de l'auteur des IfKres.)
lémo. C'est une chose que les étrangers ne peuvent pas savoir, parce qu'ils ne possèdent pas notre langue, et les Portugais qui ne connaissent pas le latin ne peuvent pas non plus le comprendre. Si Vasco en portugais était nom de baptême, il s'appellerait Vascus en latin et non Vasquez, comme l'a bien compris le peintre de San-Lucar. Il n'a écrit que son surnom, comme de nos jours en usaient VieiraLusitano, Vieira Portuense, ou comme Sequeira Taborda qui laissaient de côté leurs noms de baptême.
Vasco Percira, le troisième de ceux dont il est ici question, a peint, a vécu et est mort à Séville. D'après Bermudez, il aurait vécu depuis 1 598 jusqu'au milieu du xvii* siècle (1). Ce qui fait un intervalle de plus do cent cinquante ans entre ces deux individus. Ce Vasco Pereira ne peut être, par conséquent, ni le premier Vasco, ni le second.
Je crois avoir ainsi décidé la question sous ce point de vue. Voyons maintenant cette question sous une autre face.
Les étrangers disent : « Les Portugais racontent que leur Gran- « Vasco vint et peignit beaucoup à la cour de dom Emmanuel ; que a dom Emmanuel l'envoya étudier à Rome ; que Vasco à Rome fut « élève de Raphaël et vint ensuite donner cours à l'activité artistique « en Portugal. »
Mais ce ne sont point les Portugais instruits qui peuvent dire de telles choses, ce ne peuvent être que ceux qui n'ont ni le soin, ni les moyens, ni l'obligation d'examiner la question : moi, j'ai eu le soin, j'avais les moyens, et j'ai l'obligation de l'éclaircir j aussi je crois qu'elle ne sera pas tout à fait mal examinée.
Vasco (appelons-le ainsi, pour ne mécontent*^r personne) tient son diplôme, non de dom Emmanuel, mais d'Alphonse V. Alphonse V régna de 1 450 à 1 i84, et le diplôme de Vasco, portant la datedu 7 mars 1 455, cinquième année de ce règne , se trouve enregistré au livre xiii , feuille 179 de la chancellerie de dom Alphonse V, et sa teneur est la suivante : « Dom Alphonse, par la grâce de Dieu, etc., etc. » (2). Le diplôme n'est donc pas fictif puisqu'il est là, et il ne pourrait être du temps et de la chancellerie de dom Emmanuel, parce qu'il n'est pas rangé parmi les autres diplômes déco roi, entre lesquels j'ai trouvé celui de GonçalveGomez, peintre du roi dom Emmanuel, au livre xxvi,
(1) Au n" 9, il est dit qu'il était mort au commencement du xviic siècle.
(2) Voyez l'appendice quatrième de cette même lettre.
{J^oles de l'auteur des lettres.)
feuillet 29, dont il n'est fait mention dans aucun nnérnoire contemporain. Il n'est donc pas étonnant que l'on n'ait pas non plus parlé de Vasco.
Le règne de dom Alphonse V suivit celui de dom Jean II, depuis 1 484 jusqu'à 1 495. Pendant ce règne qui eut un caractère particulier, sombre, réservé et violent, qui fut une imitation de celui de Louis XI, on ne rencontre aucune notice historique sur Vasco, et l'on n'a que peu de mémoires sur les arts et la littérature de ce temps, parce que l'on écrivait peu.... On avait même peur de parler. Mais j'ai trouvé, moi, des mémoires étrangers très curieux sur ce règne. Aucun écrivain portugais ancien ni moderne ne parle de ce livre. Le livre x des lettres latines d'Ange Politien, grand littérateur de ce temps, renferme aussi les réponses des hommes illustres et des savans à qui ces lettres étaient adressées. La première lettre de ce Uvre x est écrite à notre roi dom Jean II pour lui rendre compte des progrès qu'avaient faits dans l'étude des lettres et des humanités, les fils de son grand chancelier Jean Teixeira dont le roi l'avait chargé de faire l'éducation littéraire. La seconde lettre est la réponse du roi à Polilien, dans laquelle il donne des éloges à ses soins et lui recommande de les continuer. Elle est datée de Lisbonne, le 23 octobre 1 49! . Qui lit aujourd'hui en Portugal les lettres latines d'Ange Politien ?
En un autre endroit des œuvres du môme auteur, j'ai trouvé écrit que de la cour de Laurent de Médicis, alors duc de Florence, vint en Portugal un grand architecte, peintre et sculpteur, André Contucci, dit le Sansovino, appelé par le roi dom Jean II ; qu'il fit ici plusieurs ouvrages (je dirai en note quels furent ces ouvrages), et qu'après neuf ans de séjour, et après la mort du roi, il retourna à Florence.
Ce fait, dont ne parle aucun mémoire portugais de ce temps ni de celui qui le suivit immédiatement, se trouve seulement indiqué dans Vasari (Fie des peintres et architectes), livre bien connu par les artistes portugais (Voyez la vie de Contucci, tome ii, page 116, édition do Rome, 1759, d'où l'a copié Cyrille dans ses mémoires, page 250). On en trouve une plus ample et plus exacte description dans la Biographie universelle^ vol. ix, article Contucci.
Je regarde comme très probable et môme comme certain qu'André Contucci, remarquant à la coin- de Portugal les talens du garçon Vasco et ses grands progrès dans l'art de la peinture, aura déterminé le roi à envoyer Vasco à Rome. Vers ce temps il devait avoir plus de trente ans, si en 1455 il en avait vingt, puisque dom Jean II a régné jus-
qu'en 1 495 ; et comme il avait fait voyager pour l'étude des belles-lettres et des humanités les fils de JeanTeixeira, il était bien naturel que pour rétudedesartsiintvoyagerVasco,qui alors était bien connu et donnait de si belles espérances. Par conséquent, c'est plutôt dom Juan II qui doit avoir envoyé Vasco en Italie, que dom Emmanuel qui en envoya d'autres.
Il est certain qu'à cette époque Vasco ne pouvait connaître à Rome Raphaël, parce que ce ne fut que de 1 500 à 1 520, année de sa mort, que celui-ci faisait l'admiration de toute l'Italie par ses ouvrages, et Vasco devait en ce temps être très vieux ou peut-être déjà mort (1). Aussi les artistes portugais Taborda et Cyrille, observant cette impossibilité, se tournent vers Pierre Pérugin.
Les Portugais et les étrangers s'accordent à dire que le Pérugin a une certaine manière sèche et dure dans ses tableaux, mais qu'il a une grande douceur et beaucoup de vérité dans les physionomies, particulièrement dans les figures de femmes et d'enfans, beaucoup de richesse et de luxe dans les omemens et dans les accessoires, avec beaucoup d'intelligence et de goût pour l'architecture. Toutes ces qualités se trouvent réunies dans les tableaux de Vasco que nous possédons en abondance, et qui, s'ils ne sont pas tous du môme pinceau et de la même main , sont tous de l'école qu'il aura créée, qui limitait, qui le copiait et qui suivait son exemple.
Observez les physionomies : particulièrement dans les tableaux de Jésus dans le temple au milieu des docteurs, de l'Epiphanie, de la Circoncision et dans d'autres; observez aussi les beaux morceaux d'architecture, qui se voient dans tous, et vous comprendrez que les écrivains et les artistes portugais, et également les étrangers intelligens ont pensé que le maître de Vasco à Rome doit avoir été le Pérugin, ou au moins qu'il aura imité sa manière; car, en comparant leur âge et les dates, le Pérugin doit avoir été plutôt son compagnon que son maître. Le diplôme de Vasco étant de 1456, temps auquel il pouvait avoir vingt ans, au plus, et le Pérugin étant né en 1 446 , celui-ci n'avait pas encore dix ans quand Vasco en avait déjà vingt? .;
(1) Nous avons vu dans la lettre septième que ceux des tableaux allribués à Gran-Vasro qui ont le plus de mérite sont postérieurs à l'année 1525. Ce sont les Abraham Prim, Sam-Denlo et Madré Deos. Si Vasco l'enlumineur en était l'auteur, il les aurait faits à l'âge de qualre-Yiugt-dix ans au moins.
(iVo/tf de l'auteur des lettres.)
Ainsi, il n'est pas possible que le Pérugin ait été le maître de Vasco. Les écrivains portugais que j'ai indiqués et ceux que je vais nommer, se sont tous trompés, faute d'être bien informés et faute d'avoir examiné la question aussi mûrement que je l'ai fait.
Tout ce que j'avance est encore bien plus confirmé par ce qui se trouve écrit dans le seul livre étranger où l'on parle de Vasco : DiHionnaire tV architecture de Roland le Virloy s, imprimé à Paris en 177'!, en 3 vol. in-4o. On lit vol. m, p. 91 ce qui suit, je traduis exactement: « Vasco, qui vivait en h 480 est appelé en Portugal le grand Vasco, à cause du grand nombre de beaux ouvrages de peinture qu'il fit en plusieurs parties du royaume, particulièrement pour les palais royaux et pour les couvens. Sa manière le fait paraître élève de Pérugin , les fonds de ses tableaux sont toujours enrichis de belles fabriques d'architecture, ou de beaux paysages; son goût le portait à peindre de préférence des sujets sacrés tirés de l'Histoire sainte. »
Ainsi nous voyons déjà en 4771 un écrivain français émettre la même opinion que nous rencontrons chez Cyrille en 1823, quoiqu'une cite point le dictionnaire de Roland, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire s'il en avait eu connaissance. Quant à ce que dit Taborda dans son livre de VArt de lu peinture, p. 1 48, et Guarienti dans {'Abécédaire pittoresque de Peregrino- Antoine Orlandi, ce n'est point exact : d'abord parce que l'Abécédaire pittoresque de Guarienti est une chose et le Dictionnaire d'Orlandi une autre. Ce dernier, je ne le connais pas, il n'existe pas à la Bibliothèque publique, et je ne crois pas qu'il soit dans tout le royaume. Quant à V Abécédaire pittoresque, j'ai eu la patience de le lire depuis la première jusqu'à la dernière page, deux éditions, la première et la troisième, l'une appartenant à l'Académie et l'autre à la Bibliothèque, et dans aucune des deux il n'est question nulle part de Vasco (1 ).
Après avoir ainsi parcouru et examiné , relativement au règne de dom .ïean II, tout ce qui se trouve écrit sur Vasco, et tout ce qui concerne son existence , son école et le caractère particulier de ses ouvrages, il me reste à examiner ce que l'on peut dire de lui pendant le règne de dom Emmanuel, et ensuite ce que j'ai trouvé par mes recherches dans les écrits de notre temps.
(1) VAhccvdniio en (|ucslioii isl d'Oriaiuli, niJiisila été piil)lié cl augmenté j>nr Giiarieuli. Il y csl (jucslioii de Gian-Viisco comme vous venez lettre trciiicinu. ( Note de C auteur des lettres.)
Lo gouvernement de dom Emmanuel commença en 1495, quarante ans après la date de la nomination de Vasco à la place d'enlumineur, en 4 455. En ce temps il devait avoir vingt ans, âge très convenable pour aller étudier à Rome, et non pas à l'époque do dom Emmanuel, où Vasco était bien près de la soixantaine et devait avoir déjà fait la plus grande partie de ses tableaux.
De plus dom Emmanuel nomme Gonçalve Gomez , son peintre , par lettre patente qui se trouve au livre 26 de sa ChancelUne , feuille 39, et envoie en Italie Ferdinand Gomez, Gaspard Diaz, François Venegas et Emmanuel Campello,qui depuis furent de bons peintres portugais et qui ont pu voir Raphaël, lequel étant né en 1483, florissait en 1500 et mourut en 1520.
Et pourquoi dom Emmanuel aurait-il envoyé à Rome quatre peintres? Ne serait-ce pas parce qu'il sut apprécier l'excellent résultat de la mission de Vasco par le Tgouvernement précédent? Je ne puis penser autrement, et je me flatte que ce point est décidé par mes observations.
Je le crois d'autant plus que le paragraphe suivant semble venir à l'appui de mon opinion : dans les Mémoires du ministère de la chaire, écrits par l'évèque de Beja, archevêque d'Evora dom frère Emmanuel du Cénacle, Villas-Boas, imprimés à Lisbonne en 1776, appendice, paragraphe 4<=, article Peinture, page 134, le savant prélat écrit ces mots : « Je ne saurais décrire le caractère de la peinture dans ce siècle, « non-seulement parce que c'est une chose étrangère à ma profession, « mais aussi parce que vraiment nos ancêtres ont été peu soigneux do « nous transmettre ces détails. Je ne dirai point que, parmi les jeunes « gens que le roi envoya en Italie et parmi les quarante peintres que « Fr. Nicolas d'Oliveira dit avoir existé alors à Lisbonne (1), il n'y en « avait qu'un petit nombre dignes d'être ici mentionnés. Nous man- « quons pour cela de notions individuelles. Mais il y eut parmi eux « Gran- Vasco de l'école de Pérugin dont la haute renommée s'est con- « servée parmi nous. » Voilà ce que nous a transmis le savant archevêcpie.
Plus récomment , François Diaz Gomez , qui était certainement grand littérateur, dit dans ses poésies imprimées à Lisbonne en 1799, note onzième de sa première élégie, page 1 8 : « Les plus renommés « de nos peintres furent Gran-Vasco, qui florissait du temps do dom
(1) Olivciia dil GG peiulres et 46 dessinateurs {A/ole de l'auUur dis Uures.)
no SEPTIÈME LETTRE. — APPENDICE D.
« Jean III fil est clair qu'il s'est trompé et qu'il aurait dû dire domEm- « manuel (1)), il eut beaucoup d'élévation dans la pensée et beaucoup « de vivacité d'expression ; il fut admirable pour le coloris , mais il « a conservé quelque chose de gothique, sans quoi il eût été artiste a parfait. Gaspar Diaz, contemporain du précédent, fut élève de Ra- « phaël et de Michel. »
Ainsi écrivait François Diaz Gomez. Maintenant je dois vous faire observer que trois écrivains seulement parlent de Vasco, de ce grand peintre portugais : l'un Roland, étranger, mais artiste connaisseur et très exact, les autres, nationaux et plus récens, mais hommes dignes de crédit et d'une érudition étendue, sans partialité pour leur patrie. Cette partialité pouvait encore moins exister chez Roland qui est étranger. Tous les trois sont d'accord sur ce point, que Vasco existait à la cour de dom Jean III, c'est-à-dire à partir de ^ 521 , quand Vasco devait avoir plus de quatre-vingts ans, puisqu'à la date de son diplôme, en 1 455, il pouvait en avoir vingt ; ils sont aussi d'accord en cette opinion, également erronée, que Vasco fut disciple, sinon de Raphaël, ce qui est impossible, du moins de Pierre Pérugin, à cause de la ressemblance de leur manière de peindre, ce qui est vrai. Toutefois il n'y a que probabilité en ceci, vu le peu d'exactitude et de soins que l'on apportait alors à écrire.
On peut au moins conclure de ceci avec certitude, que l'étranger Roland et les deux Portugais, le prélat et le poète, ont obtenu les mêmes renseignemens , quoique ces renseignemens se trouvent être peu exacts. Aucun des trois n'a jugé à propos de nous découvrir les sources auxquelles il a puisé, et il nous est impossible aujourd'hui de les trouver. De plus, remarquez bien cette réflexion que je vais faire: être de l'école d'un artiste ne signifie pas dans les Beaux-Arts être l'élève de cet artiste ; mais cela veut dire: être partisan, imitateur, copiste de sa manière, de son goût, de son style.
Il me reste encore à examiner la dernière difliculté, et, par cet examen, adonner la dernière réponse aux Portugais et aux étrangers.
On attribue, disent-ils, à Vasco une quantité infinie de tableaux. Qui peut dire (jucls sont les vériljiblos, quels sont les supposés? Vasco
(1) Il se sciait Irompc à l'égard de Yasco l'enlumineur de 1455, mais il prut très bien ne pas se tromper à l'égard de Yasco l'ernaiidez do Cazal.
[Note de l'auteur des lettres.)
n'a point signé ses ouvrages. Qui sait lesquels sont de lui ? Pour répondre à cette dernière difficulté, il me suffira de citer un seul, mais grand exemple.
Raphaël, le grand Raphaël (qu'il me soit permis d'honorer ma pairie), le Gran-Vasco italien, n'a vécu que 37 ans, durant lesquels il a rempli Rome et Florence de ses admirables peintures; mais ses amis et camarades l'aidaient, partageaient le travail avec lui.
Le Bramante, son parent, Jules Romain et Jean d'Udine, ses amis, François Senni (il Fatlore) et Ghirlandajo, ses élèves, et d'autres encore, prenaient sur eux la plus grande charge. Le maître inventait, dessinait, ébauchait, agrandissait son idée majestueuse ; ses associés et élèves couvraient, remplissaient, peignaient, travaillaient. Ensuite la main du maître venait retoucher, perfectionner, compléter: et tout semblait être de Raphaël ; aujourd'hui encore on a de la peine à en faire la différence ; la manière large, sage, grandiose est toujours la même.
Eh bien ! il en est de même du Vasco portugais. Sa supériorité lui donna un cortège, une école ; beaucoup d'artistes l'imitèrent plus ou moins, le suivirent, le copièrent, et aujourd'hui on confond leurs travaux, comme il en arrive avec Raphaël ; mais c'est la même école, le même goùl; la manière est la même, quoique la main, le pinceau ne le soient point. Jamais on ne se méprend, et celui qui s'y entend et qui n'est pas prévenu, dit à la première vue : « C'est Vasco, ou, ce n'est « pas Vasco. » Et s'ils ne sont pas tous de la même école, bien que de différentes mains, pourquoi traiteraient-ils des sujets sacrés et ecclésiastiques? Pourquoi l'un ou l'autre ne se trouverait-il pas être un sujet varié ou de différente nature ? Mais le Vasco portugais n'écrivait pas son nom sur ses tableaux, comme avaient coutume de le faire les Vasco italiens et allemands ; et l'on peut voir dans la sacristie do la chapelle royale de Bemposta un grand tableau que j'ai examiné, sur lequel on lit: « Johannes Holbein, pinxit, anno \6M (1).» Je pourrais en citer encore d'autres.
Je reviens à mon premier et plus noble exemple : Vasco, s'il n'a jamais signé son nom, s'est copié lui-même, a fait son portrait dans presque tousses tableaux; il y a représenté le roi dom Emmanuel, ses femmes, car il en eut trois, ses enfans et quelques personnages de sa cour, et non pas de la cour de dom Jean III, comme le disent par erreur Roland le Virloys et François DiazGomez; cette tradition constante, forlifiée par quelques autres portraits de dom Emmanuel que l'on trouve
(I) J'ai été voir ce tableau : il est superbe et d'une conservation parfaite. Il en sera parlé ailleurs. {Note de l'auteur des lettret.)
encore, et mémo par celui de l'excellente gravure qui est jointe à l'abrégé des histoires d'Emmanuel de Faria e Sousa, est venue se propageant et se confirmant jusqu'à nous.
Nous avons donc son nom écrit par sa plume qui était son pinceau. Le grand Raphaël, le Vasco italien, faisait son portrait dans beaucoup de ses tableaux, particulièrement dans les fresques du Vatican appelées les salles de Raphaël, dont les cartons si connus sont gravés.
Dans le tableau de l'école d'Athènes, du côté droit inférieur, il s'est représenté avec le Pérugin. Quatremère de Quincy, dans la vie de Raphaël, dit à propos de cela que ces deux portraits équivalent à une inscription qui dirait : « Raphaël, élève de Pérugin. » Il s'est peint aussi dans l'autre tableau appelé la dispute du Saint-Sacrement, sous la figure d'un prélat portant une mitre sur la tète. Dans le tableau d'Attila repoussé et terrassé par le pontife Léon I^'', devant toute son armée, Raphaël s'est peint dans la figure qui porte la croix pontificale, de mémo que, dans la figure du souverain pontife, il fit le portrait de Léon X; il s'est peint finalement aussi dans le Parnasse, dans une des figures qui accompagnent Virgile dont il était admirateur passionné.
Or, cette concordance est décisive, l'exemple de Raphaël en ces deux points est incontestable, et tout ce que l'on pourrait dire de plus sur ce sujet serait inutile.