ET SUR LES COLONNES QUI EN FAISAIENT PARTIE
par M. EivARA, bibliothécaire dÉvora.
Nous n'avons pas de description exacte et détaillée de ce monument. Il est vraiment étonnant qu'André de Rezende, l'historien le plus renommé d'Evura, qui chercha, découvrit, mit en ordre et publia les plus insignifiantes inscriptions romaines, ne dise un mot, ni du temple appelé de Diane qu'on voit encore aujourd'hui à Evora, ni de l'arc ou portique qui de son temps se trouvait sur la place publique. Cependant relativement à l'arc je vais vous présenter un document authentique et autographe qui rend compte de son existence et de sa destruction. Ce document que j'ai vu et qui se conserve dans les archives de l'hôtel de ville, est une lettre du cardinal dom Henrique à la Camara (conseil municipal) d'Evora. La voici :
« Juge , Vereadorcs et Procurodores îde la ville d'Evora , moi le « cardinal infant, je vous envoie beaucoup de saluts. Sachez qu'Al- « phonse Alvarez Cavalleiro Fidalgo de ma maison se rend maintenant « en votre ville par ordre du roi mon maître , pour ériger la fon- « taine qu'il a fait faire , à l'endroit de la place que ledit Alphonse « Alvarez choisira de concert avec vous et avec l'intendant de l'aque- « duc, selon l'intention de Sa Majesté le roi. Il devra également faire « démolir jusqu'aux fondemens l'arc qui traverse la rue nommée Rua « Ancha, ainsi que la f'onlaine et le portique où à présont jaillit Veau da « prata, afin que la place, vis-à-vis de rentrée principale de l'église de « SanloAntào, soit libre. Et attendu qu'il est chargé de faire transpor- « ter les grandes colonnes au collège delà Compagnie auquel Sa Majesté « a daigné en faire don, je vous aurai gré de vous y conformer. Cintra, « le 21 août iîjTO. — Laurent de Figuoiredo. — Le cardinal infant. « — Adressé à la chambre municipale d'Evora.»
Le père Manuel Fialho, jésuite , qui vivait pendant le xvii" siècle,
vei-s la lin duquel il a écrit une lourde histoire sous le titre d'Evora illustrée , en quatre gros volumes qui n'ont pas été publiés, et qui se conservent en manuscrit dans ladite ville, ajoute , en alléguant cette lettre du cardinal, dans son tome ii, n» 425 :
« 11 est certain que huit des plus grandes colonnes ont été transpor- « tées au collège et ce sont celles qui se trouvent dans le réfectoire.... « Ce fait est constaté par le père recteur qui en a donné reçu.Quant « aux autres rien n'est assuré, etc. »
Or, à propos des colonnes que vous n'avez pas vues , Monsieur, je dirai qu'elles sont de dimensions colossales mais de même ordre dorique que toutes celles de la cour intérieure des écoles.
Les colonnes du réfectoire sont par conséquent les seules qui d'après les rensoignemens exacts et d'après des documens dignes de foi ont indubitablement appartenu à l'arc romain. Cependant il est possible que quelques-unes des autres en aient aussi fait partie. C'est depuis longtemps mon opinion , quoique quelques auteurs plus modernes et la tradition commune de la ville soient d'avis différent.
La tradition a grossi avec le temps et les auteurs modernes s'en sont emparés pour hasarder des conjectures ou pour émettre leurs avis. Ainsi le père Francisco da Fonseca, jésuite, qui a profité des travaux du père Fialho pour composer VEvora gloriosa publiée par lui à Rome en 4728, dit à la page 407 :
« Le sérénissime cardinal dom Henrique fit démolir cet honorable et « digne monument (le portique romain), parce qu'il cachait la vue du « majestueux édifice de l'église ou basilique de Saint-Antoine qu'il « y avait fondée peu auparavant. Nous ne blâmerons pas le cardinal « d'avoir débarrassé la basilique , qui fait l'ornement de cette place ; [« mais nous regrettons qu'il n'ait point employé au frontispice de cette « église ou à celui de son université les ornemens et les autres restes « précieux de celte vénérable antiquité. On en a conservé seulement 0 les huit grandes et belles colonnes qui se trouvent dans le réfectoire du « collège de la compagnie de Jésus à Evora. On peut aussi présumer « que les petites colonnes placées dans la cour de la sacristie de Saint- « François de la môme ville en faisaient également partie. »
Si dans cette pièce, l'auteur, d'un côté, nie presque que les colonnes de la cour des écoles aient appartenu à l'arc romain, do l'autre côté il hasarde une conjecture sur celles de la cour de Saint-François.
Bento José de Sousa Farinha, philologue, qui était professeur de philosophie à Hvora peu après l'expulsion des Jésuites, n'hésite pas à aflirmer, dans la Colleçâu dos anUyuidades de Evora, qu'il a publiée à Lisbonne en 478;i, in-IS", page 124, que dans l'arc ou portique romain on comptait plus de :J00 colonnes dont plusieurs, dit-il, existent encore au palais de linquisition et dans les couvons de Saint-François et du Saint-Esprit
(ci-devant des Jésuites) et même une dans la maison qu'il habitait lui-même.
Pour moi, je suis sûr que le professeur Farinha s'est complètement mépris sur les colonnes de l'inquisition et sur la plupart de celles de Saint-François; car il ne faut qu'avoir de très légères idées d'architecture pour connaître que ces colonnes ne peuvent avoir appartenu à un ouvrage romain.
Voilà, Monsieur, ce que nous pouvons savoir sur l'arc romain d'Evora et sur ses débris.
00990909038 O»dOOO090O90J»^90ee60Od00O9O
VIZEl). GRAN-VASCO.
Vizeu, le a8 juillet 4844.
Messieurs ,
Fica revogada toda a legislaçdo em contrario : c'est-àdire, je révoque tout ce que j'ai cité ou rapporté sur Gran- Vasco et ce qui se trouve en contradiction avec ce que vous allez lire.
Je suis arrivé ici aujourd'hui à neuf heures du matin et je me suis rendu aussitôt à la cathédrale. M. Santos, graveur de l'Académie et M. Fonseca, fils du professeur de ce nom, m'ont accompagné dans ce voyage. Ils éprouvaient comme moi une très grande impatience de connaître enfin ce Gran- Vascodonton parle tant et que jusqu'ici on connaissait si peu.
Vasco-Fernandez , surnommé Gran-Fasco fiJs du peintre François Fernandez, naquit en Vizeu à 1552 (1). J'espère qu'on ne le confondra plus avec l'autre Vasco, qui était enlumineur en 1450, du temps d'Alphonse V. L'activité artis-
(1) Voyez son extrait baptistaire dans l'appendice de ma lettre douzième.
tique de Gran-Vasco appartient aux derniëres années du règne de dom Sebastien et à la première moitié de la domination espagnole. Les dialogues moraux, historiques et politiques ( 1 ) de Ribeiro Pereira, natif de Vizeu , portant la date de 1630, rapportent que le tableau représentant le Calvaire, qui se trouve à la cathédrale de Vizeu ; dans la chapelle de Jésus est l'œuvre de Gran-Vasco. Pour peu que l'auteur des mémoires ait écrit à un âge mûr et que Gran-Vasco ait atteint l'âge moyen, ils ont dû se connaître. Le tableau du Calvaire a 3 m. 25 c. en tous sens. Ce tableau nous servira de point de comparaison pour tous les ouvrages de peinture qu'on peut raisonnablement attribuer à son auteur.
Voici d'abord ce que je pense de ce tableau : Il est d'un grand mérite, quoique mal conservé. Je l'aurais cru plus ancien que 1570 ; mais enfin les documens sont une plus forte autorité que mes impressions. Au surplus, les draperies et l'architecture dans les tableaux de Gran-Vasco sont d'un style qui s'accorde assez bien avec l'époque à laquelle nous savons maintenant qu'il a appartenu. Vous savez déjà quels sont les tableaux de Vizeu, attribués à Gran-Vasco. Ils sont consignés dans ma lettre 7"*^ ( Appendice l*"", mémoires de l'année 1758 et 1843, ce dernier de M. Berardo) , lettre 8™" (Appendice 2^) et lettre 12"". Je laisse de côté les autres renseignemens, car ils sont moins importans et ils ne font plus rien à la question.
Non-seulement le grand tableau du Calvaire a beaucoup de mérite, mais il faut en dire autant de ceux qui en forment la predella et qui représentent des passages de la passion. Les figures de ces derniers ont de 27 c. 30 c.
Les tableaux de la sacristie sont évidemment l'œuvre du même maître : de Vasco Fernandez ; du peintre de Vizeu ; de Gran-Vasco, ce sont : la Pentecôte; saint Pierre (2); le
(1) Voyez l'appendice deuxième de ma lettre liuilième. Je suis redevable de la communication de cette notice à M Gandra, bibliothécaire de Porto.
(2) Je dis saint Pierre, car c'est ainsi qu'on dcsij^ne ici colle figure; mais je suis plu» porte à croire que c'est la figure symbolique do l'aulorité suprême du pape comme successeur de saint Pierre,
baptême du Christ; le martyre de saint Sébastien et les treize tableaux de moindre grandeur, qui représentent des demi-figures de différens saints. On ne peut rien voir de plus grandiose que le saint Pierre. La pose, les draperies, la composition, le dessin, la touche, le coloris, l'architecture, les accessoires, le paysage, les petites figures du fond, tout est beau, tout est irréprochable. Les autres grands tableaux ne sont pas exempts de défauts. Le modelé dans le nu n'est pas parfait. Le dessin n'est pas toujours correct. Les extrémités ne sont pas belles; mais tous les ouvrages de Gran-Vasco ont un caractère grave et élevé, que je ne découvre au même degré dans aucun des tableaux gothiques que j'ai vus en Portugal.
Les tableaux de Gran-Vasco n'appartiennent pas comme je l'avais supposé à l'influence italienne, mais très décidément à celle d'Albert Durer, et on voit que celle-ci a continué à inspirer, les artistes portugais à côté des Gaspar Diaz et des Campello, qui avaient importé dans leur pays le style et les tendances italiennes de l'époque classique. Je dirai même que l'influence de la Flandre et de l'Allemagne a produit de meilleurs résultats que celle de la peinture classique d'Italie.
M. Fonseca a dessiné pour moi le trait du saint Pierre. Je vous le ferai connaître par une gravure. Je vous fournirai aussi le trait de plusieurs têtes caractéristiques de la Pentecôte et je les comparerai avec d'autres tableaux auxquels je pourrai trouver de l'analogie avec ceux que je viens de citer; car les physionomies sont pour moi un des indices les plus infaillibles pour déterminer si l'auteur inconnu d'un tableau est le même que celui d'un autre tableau dont l'auteurest historiquement prouvé.
Les tableaux que je vais citer et qui jusqu'ici ont été attribués à Gran-Vasco ont peu d'analogie avec le Calvaire et les autres tableaux de Gran-Vasco qui se trouvent à Vizeu ; ils n'ont d'autre rapport que celui de l'époque, qui leur est plus ou moins commune ; c'est-à-dire qu'ils sont du môme siècle. Tels sont :
a. Les superbes tableaux de saint Bento (à l'académie de Lisbonne) dans l'un desquels on voit les monnaies de Jean III avec des drapeaux sur lesquels sont repré.<entés un lion, un aigle et trois croissans.
b. Ceux de Paraiso (à l'académie de Lisbonne), qui sont signés d'Abraham Prim et sur l'un desquels on voit également des monnaies de Jean III.
c. Les tableaux très précieux de la sacristie de Madré de Deos, qui représentent des faits des règnes d'Emmanuel et de Jean III ;
d. Les excellens tableaux de l'église de Jésus à Setubal, qui sont un cadeau de l'empereur Maximilien et sur l'un desquels on lit le nom de J . Bomvfus Andloi,
e. Les tableaux d'Evora au palais archiépiscopal, dont le plus grand surtout est une des plus belles choses qu'on puisse voir dans ce genre. Ces tableaux ornaient anciennement la capella môr de la cathédrale dont le maître-autel fut reconstruit en 1570; l'un d'eux porte le monogramme X. V. et je crois pouvoir attribuer les douze moindres tableaux à Christophe d'Utrecht;
f. Les tableaux de la maison de Valença, maintenant appartenant au duc de Palmella , auxquels je trouve un mérite très inférieur à la renommée de Gran-Vasco et à ses tableaux de Vizeu;
g. Les quatre tableaux de Thomar ( à l'académie de Lisbonne) sur l'un desquels est représenté le centurion ;
h. Et enfin l'innombrable quantité d'autres tableaux gothiques dont le Portugal est si riche et qui prouvent que ce pays, au temps d'Emmanuel et de Jean III, a possédé un bon nombre d'artistes distingués; et qu'on ne se bornait pas à protéger les artistes du pays, mais qu'on mettait à contribution l'étranger pour enrichir la patrie, pour lui offrir des objets d'émulation et pour la faire fleurir sous le rapport des arts, elle, qui en ce temps était si grande par ses conquêtes, par ses découvertes, par les vertus et par les hauts faits de ses princes et de la nation.
De tous les tableaux que je viens de citer, il n'y a que ceux de sam Bento et le grand tableau d'Evora auxquels je trouve, sous certains rapports , un mérite supérieur à ceux de Gran- Vasco ; mais ces derniers et surtout le saint Pierre ont un caractère de grandeur que je ne reconnais au même degré à aucun
VIZEU. GRAN-VASCO. 369
des autres. Gran-Vasco occupe en \6r\i6 parmi les peintres du style gothique une des premières places, et sa nature artistique était une des plus élevées de cette époque.
Une particularité digne de remarque, c'est que je n'ai point découvert de caractères, c'est-à-dire pas une seule lettre d'écriture sur les tableaux de Gran-Vasco ; tandis que sur beaucoup de ceiix que je vous ai fait connaître et qui sont à Lisbonne, à Evora, à Setubal, j'ai trouvé des inscriptions, ou des caractères d'invention.
Je dois vous rappeler que, le 8 février 1843, j'ai écrit ce qui suit au sujet de Gran-Vasco :
" Notez bien que je ne nie pas l'existence de Gran-Vasco ; « que je ne nie pas qu'il ait été habile ; seulement je soutiens « que, jusqu'à ce jour, personne ne m'a fourni une preuve à .. l'appui de l'authenticité d'un seul de ses tableaux, et qu'il est .. impossible que tous ceux qui lui sont attribués soient l'ou- « vrage du même homme. » Eh bien ! nous connaissons maintenant Gran-Vasco, nous possédons des points de comparaison qui peuvent nous faire juger ce qui est son ouvrage et ce qui appartient à d'autres artistes, dont quelques-uns, sous différons rapports , ne le cèdent en rien au peintre de Vizeu.
Je le répète , le Portugal , sous les cinq derniers rois de la race glorieuse d'Avis, n'a pas seulement possédé son Gran- Vasco ; mais il a possédé beaucoup d'artistes; les arts y ont fleuri et ils y ont eu de l'éclat.
Je ne peux pas vous dire quelle joie j'ai éprouvée , lorsque en entrant dans la sacristie j'ai aperçu aussitôt, en face de la porte, le superbe tableau de saint Pierre. L'impression était décisive ; en un instant la question fut tranchée pour moi. Je dis pour moi, car je n'impose ma manière de voir à personne. Tout nouvellement on a dit que je voulais donner des leçons aux Portugais, sans qu'ils me l'aient demandé. Cela est aussi faux que quand on a dit que je niais l'existence de Gran- Vasco. Loin de vouloir donner des leçons aux Portugais, je leur en ai constamment demandé dans les choses qui touchent leur pays. Je n'ai fait que réunir les renseignemens que m'ont fournis des Portugais. J'ai choisi parmi ces pièces celles qui I. U
370 SEIZîiîME LETTRE.
m'ont paru probantes et rationnelles. Les conséquences en découlent naturellement. C'est à vous, messieurs, qui m'avez demandé des renseignemens sur les arts du Portugal que ces conséquences sont soumises et non pas aux Portngnis , qui n'ont pas besoin qu'un étranger leur apprenne ce (ju'ils possèdent.
Il me reste encore à vous parler des quatorze tableaux de la salle du chapitre que nous a déjà fait connaître M. Berardo ( voy. l'appendice de ma 12""^ lettre). Ces tableaux sont excellens; mais ils sont trbs différens des tableaux de la sacristie et du Cahaire. Ils sont d'un faire plus minutieux, plus fondu; ils n'ont point le caractère de grandeur des œuvres de Gran- Vasco. En revanche ils ont plus de naïveté, un air plus gothique; mais les draperies sont moins larges: ils sont d'une touche moins facile.
Les tableaux de GraU'-Vasco, aussi bien que les quatorze Je la sali edu chapitre, ne présentent, selon moi, aucune analogie avec le Perugin. J'y découvre au contraire, ainsi que je vous l'ai déjà dit tant de fois au sujet d'autres tableaux, l'influence flamande et allemande, à laquelle lesEspagnes ont été si longtemps soumises, sous le rapport des arts, au temps de Charles-Quint et de ses successeurs. Tous ces tableaux ont jusqu'ici échappé heureusement aux mauvaises restaurations. S'il y avait eu un chemin de fer entre Lisbonne et Vizeu, c'eût été fait d'eux depuis longtemps.
Il y a dans la salle du chapitre un superbe Christ en ivoire ; c'est un des plus grands que j'aie vus exécutés en cette matière.
Dans la petite chapelle de Fontella , à peu de distance de Vizeu, et dans le couvent de Saint-François, à Orgens, qui en est distant d'une lieue, je n'ai rien trouvé qui méritât d'être cité, et rien qui ressenibhit à Gi'an-Vasco ou qui ne fût très postérieur à l'époque où il a vécu.
Quant au Christ, qu'on voit dans la sacristie de la cathédrale, et dont il a été parlé dans l'appendice 1" de la 7""' lettre, c'est une très mauvaise sculpture.
Je serais un peu étonné que Vasco Fernandez , en 1630, eût déjà joui du surnom de Grand , ainsi que le dit l'appen-
VIZEU. GRAN-VASCO. 37«
dice 2^ de la 8™* lettre ; mais c'est ce que nous vérifierons à Porto. J'aimerais mieux que cela ne fût pas; car il me semble plus probable que l'épithcte de Grand a dû se généraliser postérieurement à cette époque (1).
M. Berardo, auquel j'ai demandé de me montrer l'acte do naissance du peintre de Vizeu, m'a promis de me l'apporter. Je serai bien aise de pouvoir vous dire que je l'ai vu ; autrement vous seriez en droit de m'accuser de légèreté et d'insouciance si, me trouvant sur les lieux, j'avais négligé d'examiner une pièce si curieuse ; car c'est elle qui , conjointement avec l'extrait du manuscrit de Ribeiro Pereira, forme en quelque sorte la clef de la voûte de mes recherches, en tant qu'elles concernent Gran-Vasco.
La cathédrale n'est pas très vaste, mais elle a intérieurement un caractère d'antiquité et de grandeur qui commande le recueillement et qui inspire un certain respect. La cnpella ?nor, quant à sa décoration intérieure, paraît appartenir au xvii" siècle. Elle est richement garnie d'ornemens de bois sculptés et dorés. Les bancs des chanoires sont d'un beau travail. On a eu l'idée barbare de badigeonner les colonnes entre leui*s bases et leurs chapiteaux. Ce blanc cru contraste d'une manière très désagréable avec la teinte de la pierre et avec les vieilles dorures; cependant elle n'a pas pu détruire l'effet grandiose de ce noble morceau d'architecture, plus ancien que ce que l'on entend communément par architecture gothique : je veux dire le style de Batalha, d'York, d'Amiens, etc.
Dans la sacristie de la cathédrale j'ai vu, au-dessus d'une porte, un petit tableau représentant saint Antoine en adoration devant V enfant Jésus. Il n'est pas mauvais, et il montre une certaine délicatesse dans le sentiment artistique de l'auteur. C'est l'ouvrage de José d'Almeida Gatta, natif de Vizeu
(1) L'exliait est paiTuilement exact. M. Gandra m'a fait voir le manuscrit qui est aussi authentique que le dossier de Vizeu. Yasco Fernandez est ap|.clé dans le manuscrit oue fois o grande Fasco Fernandez, et la seconde fois Vasco Fernandez. I e mot grande, comme il est placé devant le nom de nolie peintre, doit s'enlcndrc comme un éloge cl non comme un surnom.
(A'y.'e écrite « Porto, le 4 aoill 1844 )
et mort dans cette ville vers 1832. Il était peintre de portraits.
M. Antoine José Pereira, qui n'est jamais sorti de Vizeu, et qui m'a l'air de ne pas avoir plus de vingt-six ans, a fait une copie d'une des demi-figures d'un tableau de saint Jérôme de Gran-Vasco, qui se trouve dans la sacristie. Cet ouvrage montre d'heureuses dispositions, et le talent de ce jeune peintre mérite d'être encouragé.
Il n'y a pas de pays qui présente, en fait d'architecture, plus d'anachronismes que le Portugal. Le badigeon y exerce son pouvoir d'une manière cruelle. Au reste, en fait d'anachronisme, l'extérieur de la cathédrale de Milan nous fournit un exemple qui n'a été surpassé nulle part. Ici on voit souvent dans un seul portail les styles les plus dissemblables et appartenant à différentes époques. Par exemple, le frontispice de la cathédrale de Vizeu est du dernier siècle, et c'est une mesquinerie. On vient tout nouvellement de peindre en blanc les cinq statues dont elle est ornée, et cela fait encore un effet détestable. On m'a dit qu'à Guimaraês on a eu l'audace de mutiler les colonnes et les chapiteaux pour les revêtir de planches et de stuc , et ensuite peindre ces planches de manière à imiter la pierre. Cela fait dresser les cheveux sur la tête. On fait monter à 30,000 cruzadesou80,000 francs les frais de cette restauration. Excepté Batalha qui est d'un seul jet, et à qui on a permis de rester de son époque dans toutes ses parties, je ne connais presque pas d'édifice en Portugal que le progrès n'ait sali , et où il n'ait mis la confusion.
VIZEU. GRAN-VASCO. 373
POST'SCRIPTUM
On a toujours parlé d'une école de Gran-Vasco. Jusqu'ici je n'en ai pas trouvé de trace. Il serait étonnant que les tableaux gothiques qui ne sont pas de lui fussent de son école ; puisqu'il n'avait en 1570 que dix-huit ans, il est difficile de suppofier qu'il ait pu former une école avant 1580. Or, on a déjà lieu de s'étonner que Gran-Vasco soit resté si longtemps fidèle aux traditions flamandes et allemandes, et il serait plus surprenant encore que des peintres plus modernes eussent résisté à l'influence itahenne. Il peut avoir eu des élèves; mais nous n'en savons rien ; dans tous les cas , ce n'est pas à ces élèves qu'on peut attribuer des ouvrages qu'on reconnaît à des signes certains appartenir à une époque antérieure. L'analogie qui existe entre les tableaux d'une même époque ne prouve pas encore que ces tableaux soient l'œuvre d'un seul individu ou d'une seule école. D'ailleurs, ce que l'on dit sur une école de Gran-Vasco ne se trouve appuyé que par la tradition et par les auteurs modernes. Nous avons appris à nous défier des traditions et plus particulièrement de celles qui ont trait à Gran-Vasco. Chercher la vérité, rejeter les absurdités, et douter tant qu'on ne sait pas, cela ne fait jamais de mal.
VIZEU. GRANVASCO.
Yiseu,29 juiUet«844.
Messieurs,
M. Berardo m'a montré le dossier presque en lambeaux; contenant l'extrait baptis taire. Rien ne peut être plus authentique, plus incontestable. J'admire le soin que M. Berardo a mis à faire ses recherches. Il n'y a pas dans l'extrait un mot de plus, ni un mot de moins. Vous n'avez pas d'idée comme à Vizeu la tradition, au sujet de Gran-Vasco, est vive parmi tous les habitans. On dirait que tout le monde l'a connu; que tout le monde a eu quelque part de sa succession. Pour moi la question est décidée.
OOOQ®d9d®®0960000000e00000009990090d909
Porto, lo 9 août 1844.
Messieurs ,
Je suis resté ici pendant la journée du 25 juillet, avant mon voyage de Vizeu et pendant les 2 , 3 et 4 août , après mon retour de cette ville et de Lamego, puis le 5 et le 6 à Sao Joao de Foz à attendre le bateau à vapeur anglais qui a passé sans s'arrêter, et une autre fois deux jours à Porto. Avant de parler des objets d'art que j'ai vus à Porto , je vais vous rendre compte en peu de mots de mes joies et de mes tribulations pendant ce voyage.
Le 26 j'ai fait 9 lieues et j'ai couché à Albergaria velha. Le 27 j'ai fait 3 lieues jusqu'à Talhadas, 1 lieue jusqu'à Bemfeitas, 1 lieue jusqu'à Ponte fora, 2 lieues jusqu'à Venzella, 1 lieue jusqu'à Sam Pedro do Sul. On peut se faire difficilement une idée de ce qu'est le chemin et dans beaucoup d'endroits l'étroit sentier que j'ai suivi. Entre Albergaria et Talhadas, j'ai passé à gué un torrent, Ensuite je n'ai fait que monter et descendre sur des rochers, au risque de rouler, à chaque
376 DIX-llUITiÈME LETTRE.
moment, avec la litière ou avec ma mule de selle, jusqu'au fond des ravins qui bordent le passage, tantôt d'un côté du sentier, tantôt de l'autre. C'est entre ces deux endroits qu'une fois surtout j'ai échappé comme par miracle à un fort grand danger. La montée avait pour le moins la pente d'un toit suisse ou tyrolien, A ma droite j'avais un talus presque perpendiculaire qui ne se terminait qu'à plus de mille pas du point où je me trouvais. Les mules ne pouvaient plus porter le fardeau. Elles firent plusieurs pas en arrière et se mirent à glisser à reculons. Un grand coup de fouet leur fit faire un effort. Elles s'arrêtèrent et je pus mettre pied à terre. Entre le talus et l'escarpement qui des deux côtés bordent le sentier, l'espace est tout juste assez large pour permettre le passage de la litière. Si les bêtes eussent perdu l'équilibre , comme depuis cela leur est arrivé deux fois, mais dans des endroits moins mauvais, j'eusse roulé pendant un quart d'heure, avec elles, avant de prendre un bain frais dans un ruisseau qui serpente d'une manière très pittoresque au fond de la vallée.
Talhadasestun misérable endroit dont les maisons sont construites de pierres grossièrement taillées et posées les unes sur les autres sans ciment. Le sentier qui traverse le village passe également sur un rocher ; et il est si étroit que je pouvais dans plusieurs endroits toucher en même temps avec les deux mains le roc ou les murs qui le bordent des deux côtés. Cependant nulle part je n'ai eu à me plaindre des gens de la campagne. Ils sont excellens. Je n'en dirai pas autant d'un citadin ; de mon litereiro : Bernardo était son nom. Il vivait pendant le voyage à mes frais; se faisait servir partout des poulets et toutes sortes de friandises; abandonnait les bêtes pour boire; me faisait partir une heure ou une heure et demie après le temps que j'avais fixé. Il m'a fait faire deux chutes, dont la dernière m'a valu des écorchures et des contusions, et m'a fait renoncer à mon projet d'aller à Guimaraôs et à Braga. Il faut convenir d'une chose, c'est que sur les quatre bêtes qui portaient la litière, ou que nous montions à tour de rôle, il y en avait deux qui étaient ruinées du devant, et une qui au beau milieu du chemin, quand il lui en prenait fantaisie, se couchait
par terre, et en cela je ne puis accuser le lUereiro, mais son maître qui garde de si méchantes bêtes.
Une demi-lieue avant Vonzella le pays devient riche et romantique. Le torrent de Vouga est bordé de hautes montagnes couvertes de champs cultivés, de bois, de jardins et d'arbres fruitiers. DansVonzella plusieurs maisons d'une bonne apparence, ornées de blazons , attestent la présence de fidalgos. Entre cette petite ville et Sam Pedro j'ai suivi le même torrent, et partout le paysage offre un aspect riant. Dans ce dernier endroit, j'ai trouvé chez M™" Maria Luiza, bonne auberge, bon accueil. Je me suis régalé de truites et de Kasza (espèce de semouille polonaise) que je portais avec moi. Je n'ai jamais fait meilleure chère chez aucun restaurateur de France.
De Sam Pedro à Vizeu il n'y a que 3 lieues. J'y suis arrivé le 28 à 9 heures du matin.
Je vous ai déjà dit au sujet de cette ville ce qui peut vous intéresser le plus. Je suis parti de Vizeu le 29 à 4 heures du soir. Jusqu'à Sam Ganheda de Cota il y a 3 lieues. L'auberge dans cet endroit est si sale et si horrible, que j'ai mieux aimé passer la nuit sur une botte de paille dans le cimetière, ou, pour être plusexact, dans l'enceinte où se trouve placée l'église.
Le lendemain je suis parti pour Tarouca de grand matin. Cet endroit est distant de la couchée de 4 fortes lieues. Avant d'arriver dans cet endroit j'ai été jeté violemment sur les pierres avec la litière. A Tarouca nous avons pris un peu de repos dans la maison d'une dame, et nous sommes arrivés à Lamego (une lieue et demie) un peu avant le coucher du soleil. L'aubergiste, M. Veturino et sa fille sont les meilleurs gens du monde, et on est très bien chez eux. Mes compagnons de voyage sont restés dans cette maison, et moi j'ai profité de l'hospitalité qui m'a été offerte à Porto par M. Taveira. J'ai passé la nuit dans sa maison, où, en l'absence du maître, j'ai été reçu et traité de la manière la plus aimable par M. Teixeira. J'avais besoin de repos et j'ai été servi à souhait, car la maison de M. Taveira est un modèle d'ordre, de comfort et de propreté. M. Taveira a été sénateur, et avec le retour de la charte il s'est éloigné de la vie publique. Les maisons des Brolhas, Poço, Balsamao,
378 DIX-HU[TlEMJi LETTRE.
Pinheiro et Mores, sont avec celle de Taveira, les plus anciennes de cette ville et des environs.
Le portail de la cathédrale de Lamego est, dit-on, l'œuvre d'Alfonse Henriquez. Je l'aurais cru de l'époque de Jean I^'' ou très peu antérieure. L'intérieur est moderne et n'offre nul intérêt.
L'histoire fait remonter l'existence de Lamego au ternps des Romains et des Goths. La petite église de Santa-Maria d' Almacave où, suivant la tradition, se tenaient les premières cortès, est une intéressante vieillerie ; elle présenterait encore plus d'intérêt si tout ce qui s'est dit pendant plus de deux siècles au sujet de ces cortès, n'avait pas été dernièrement réfuté d'une manière qui laisse à ces cortès peu de chances de passer dorénavant pour une vérité. Le château en ruine, dont l'existence date des Maures, présente le panorama le plus riche et plus vaste. Dans la ville, plusieurs maisons ont conservé des ornemens architectoniques de la plus grande antiquité et d'un travail curieux. Je n'ai pas emporté de Lamego une seule impression qui ne fût agréable ; et je compte dans ce nombre le plaisir de m'être séparé de ma litière, de mes mules et de Bernardo , le litereiro , qui pourra dorénavant vexer qui bon lui semblera, mais qui peut être bien sûr que je ne lui tomberai plus sous la main , si je puis l'éviter.
Je suis parti de Lamego, le l**" août , à 1 heure du matin , pour A Regoa qui en est éloigné d'une lieue et demie. Je me suis embarqué sur le Douro à 4 heures. A 10 heures du soir j'étais rendu à Porto. Il y a 14 lieues de 18 au degré. Les bords de cette rivière sont sauvages sans être très variés. Le trajet en descendant le fleuve offre des obstacles et des dangers. M. Forrester, dont j'aurai à vous entretenir plus loin, a levé une carte superbe du cours du Douro. Il s'occupe du projet d'en rendre la navigation moins coûteuse, plus facile, plus sûre, et de l'étendre jusqu'à l'intérieur de l'Espagne. Le gouvernement commence à sentir l'utilité de son projet, et M. Forrester espère pouvoir y donner suite. Il a aussi publié une carte du pays vignoble des bords du Douro, comprenant une partie de Beira- Alla et de Tras-os-montes. Cette carte est également superbe
rr
et son utilité a été reconnue par des actes de la reine et par des ^^ autorités du pays.
Entre A Regoa et Porto , nous avons passé sur une dizaines de pont os ou cataractes, dont la plupart ne présentent pas de grands dangers ; mais j'ai mis pied à terre à celle de Cadao, et je m'étonne que la barque ait pu la descendre sans se briser. Elle a été lancée avec une grande vélocité et les vagues lui faisaient faire des bonds que j'aimais à contempler du rivage ; mais auxquels j'étais fort aise de ne pas prendre part. Je n'ai pas fait aux autres petites cataractes l'honneur de me déranger pour elles. Mes bateliers m'ont dit que la navigation du Douro coûtait la vie tous les ans à beaucoup d'individus de leur état.
Me voici arrivé à Porto et je vais vous rendre compte de ce que cette ville offre de curieux en fait d'art et de monumens historiques.
L'église et le couvent de Cedofeita (faite de bonne heure) est la plus ancienne de toutes. Une inscription placée sur la porte intérieure de l'édifice, nous apprend que ce fut le roi Thcodomir, qui, après avoir reçu le baptême avec son fils Ariamir, la fit construire en 559, et que les reliques de saint Martin, apportées de France y furent déposées en 560. Beaucoup de chapiteaux et de colonnes sont d'un travail curieux. Ils paraissent appartenir à l'époque de l'érection de cette église.
J'interromps ma narration pour vous rendre compte des observations que M. Hcrcolano, m'a communiquée à propos de ce que vous venez de lire sur Cedofeita. Je laisse subsister ce que j'ai dit au sujet des colonnes, car j'ai mérité la leçon et je ne veux pas m'en cacher. Ces observations prouvent une fois de plus, combien, en Portugal, les traditions relatives aux arts et même les assertions des écrivains et des faiseurs d'inscriptions, ont besoin d'être soumises à une scrupuleuse investigation. Voici la note de M. Hercolano.
" Rien n'est plus contestable que l'exactitude historique " de l'inscription, très moderne d'ailleurs, qui fait remonter « la fondation de Cedofeita au milieu du vi" siècle, et qui rap- « porte que la translation des ossemens de saint Martin de
380 DIX-IIUITIËME LETTRE.
{j/jjj^, « Tours, eut lieu à cette même époque. Ceux qui ont débité « ces histoires, ne sont pas d'accord entre eux sur la question «« de savoir si le fondateur de cette église, a été Theudmir ou « Rekiar: sile saint était saint Martin de ToursoudePannonie, " et s'il a été déposé à Dume (dans le haut Minho) ou à Ce- " dofeita. Vous voyez qu'ils ne sont pas très sûrs de leur af- " faire. Pour soutenir cette thèse on s'appuie sur Grégoire de " Tours que chacun interprète à sa manière. Je vous ferai « grâce d'une trop longue dissertation sur ce sujet : d'ailleurs « elle ne mènerait à rien. Je vous ferai cependant observer que « dans les documens latins du xir siècle, on appelle cette église « Citofacta , et que cette traduction de Cedofeita (faite de bonne « heure et non , en peu de temps) apeut-être donné lieu à l'asser- « tion d'après laquelle Theudmir aurait fait bâtir l'église dans le « peu de temps qu'on a employé à apporter de Tours, les osse- " mens de saint Martin. Les écrivains du moyen âge, pour tra- •« duire en latin la langue vulgaire, employaient souvent les mots " qui , par leur son , ressemblaient le plus aux expressions origi- «< naires. C'est probablement ce qui est arrivé avec Cedofeita; « et avec une mauvaise interprétation, on aura fait de mau- « vaise histoire.
" Ce qu'il a de certain c'est que, à l'époque à laquelle on « fait remonter la fondation de Cedofeita, Porto était à peine « un castrum (petit lieu fortifié) dont l'existence est très dou- •• teuse avant le milieu du v" siècle, et qui en 572 était dépen- « dant de l'évêché de Magnetum (Meinedo). Porto n'est de- « venu le chef-lieu d'un évêché, assez petit d'ailleurs, que « vers 585 : peu de temps avant la destruction du royaume " Suève de Galice, par le roi Goth Lend-Wighild. Les monas- « tères réguliers ne commencèrent en Espagne, que vers le mi- " lieu du vi" siècle. On connaît les noms des premiers monastè- » res qui ont été fondés en Portugal : c'était Dume (vers 560), « et plus tard Tibaes. Il n'existe aucun indice qui fasse penser " que celui de Cedofeita ait subsisté à cette époque. Comment « croire que le roi Suève Theudmir ait fondé dans un lieu si " peu connu, un monastère avant de l'avoir fait dans des lieux « plus importans? surtout si on prend en considération que les
» Suëvcs étaient parfaitement barbares et qu'ils ne savaient •• pas même ce qu'ils devaient croire en matière de religion : " c'est du moins ce qu'assurent les évêques du premier con- « cile de Braga. Il faut croire plutôt qu'ils préféraient trans- » former en temples les édifices de construction romaine, au « lieu de bâtir de nouvelles églises : chose que très probable- « ment, ils ne savaient pas même faire. Au reste Grégoire de • Tours donne à Théodomir le nom de Eurrarick, de sorte que « tout, jusqu'au nom du fondateur de Cedofeita est douteux.
" Vous dites que quelques chapiteaux semblent appartenir « à l'époque des Suèves ou Goths. Pour soutenir cela, il fau- « drait connaître le type de l'architecture gothique d'Espa- « gne (gothique dans la stricte acception de ce mot), et je ne •• connais nulle part ce type, si ce n'est dans la vieille cathé- - drale de Coimbre, et même au sujet de celle-là, j'ai beau- " coup de doutes. Dans cette cathédrale, le style originaire a » disparu sous les additions et renouvellemens plus modernes. « Les Visigoths, cependant, qui étaient une nation compa- « rativement policée, devaient dans leurs constructions sui- " vre de près l'architecture romaine de la décadence, car ils « tâchaient en toutes choses, d'imiter les Romains, au point « qu'ils n'écrivaient jamais qu'en latin. Cette opinion n'est « pas générale; mais c'est la mienne. Ceci posé, il faut croire « que les Visigoths employaient le plein cintre de préférence « à l'ogive qui se voit à Cedofeita.
" Mais ce qui surtout rend presque impossible la supposi- " tion que l'édifice de Cedofeita remonte aux temps gothiques, " ce sont les événemens politiques de l'époque arabe. Il est " vrai qu'au nord du Douro, les Maures n'ont jamais eu une " domination stable; mais ils ont souvent renouvelé leurs in- " vasions dans la Galice. Les bornes de la Galice au sud " étaient formées par le Douro. Dans ces gaswat (c'est ainsi « qu'ils appellent leurs incursions), ils ravageaient, pillaient, « et brûlaient tout, et vous pensez bien qu'ils n'en exceptaient " pas les églises. Les Arabes étaient très tolérans envers les M chrétiens qui vivaient sous leur domination ; mais ils ne 1 e- « taient guère envers les chrétiens libres et qui étaient leurs
" ennemis. Nous savons même que le fameux progressiste » Hadjeb de Cordoue El-Mansur, dans ces nombreuses ^«.vii-rt/ « sur les territoires chrétiens, tenait à honneur de détruire, - de brûler et de raser tout. En 997 El-Mansur, entreprit une " expédition par terre et par mer, seulement pour détruire " l'église de Saint-Jacques de Compostelle. Los deux armées " se réunirent à Porto. Croyez-vous que venant de si loin dans •« le seul but de raser une église, située dans l'intérieur du pays, » Les Arabes auraient épargné une église à l'endroit même où " ils ont débarqué t ^i elle avait existée , ils l'auraient brûlée « infailliblement, ne fût- ce que pour aiguiser leur appétit.
'< Je vous prie de ne pas vous laisser induire en erreur par " l'apparence barbare du dessin et des détails, ni par la gros- « sièreté des sculptures dansl' étude denosmonumens architec- «• toniques. Il ne faut pas pour cela les supposer d'une épo- " que très reculée. Je crois que s'il existe dans la Péninsule « quelques monumens des temps gothiques, ils doivent être plus « réguliers et moins grossiers que ceux des ix% x', xr et xif " siècles (je ne parle pas des constructions arabes , mais de « celles qui ont été faites par des chrétiens), car la civilisa- <• tion des Visigoths était un reflet, quoique pâle, de la civi- » lisation romaine, tandis que l'état social Asturien, Leo- .' nais et Galicien, quoique postérieur, était incomparable- '« ment plus barbare. »
L'église de Saint-Francisco, qui a été fondée en 1325, a un portail gothique assez beau, mais dont toutes les parties ne paraissent pas appartenir à la même époque. Toujours des anachronismes.
Elle est ornée intérieurement de sculptures en bois doré, d'une richesse et d'une beauté qui surpasse tout ce que j'ai vu dans ce genre en Portugal et partout ailleurs. Ce genre de sculpture en bois s'appelle ici Talha. C'est du rococo. Le rococo n'est pas classique ; mais je l'aime.
Dans une petite église voisine, qu'on appelle Sam-Francisco (la (erceira ordem, se trouvent quatre tableaux d'autel de Vieira Portucnse. Ils représentent : sainte Marguerite, confessée à r article de la mort, par un moinej'ranci'scainj iVo-
ITlNÉIlAIUIi. PORTO. 3S3
tre-Dntne de la conception; sainte Isabelle /aisant U aumône; et saint Louis , roi de France, en prière. Le premier de ces tableaux est le plus beau, je trouve le dernier très faible. Je ne connais pas encore bien Vieira Portuense. Chez la comtesse d'Anadia, à Lisbonne, j'ai vu de lui une composition dans le genre de l'Albane; chez la même, le tableau historique de la comtesse d'Atouguia, qui m'a rappelé Angelica Kauffmann; chez M. Allen, à Porto, un paysage que j'aurais cru do Pilman, rappelant dans plusieurs parties Dietrich et Teniers. Dans les quatre sujets religieux que j'ai cités plus haut, l'auteur a montré de la sensibilité et un sentiment profond de piété. Le coloris est faible mais harmonieux: tirant sur le brun jaune. Vieira Lusitano était doué d'un sentiment artistique plus élevé, il était plus d'accord avec lui-même sur la route qu'il voulait suivre, mais Vieira Portuense avait aussi bien du talent, et c'était une aimable nature de peintre,
La cathédrale renferme un autel en argent , d'une grande richesse, qui est de l'année 1713. Dans la sacristie se trouve un tableau de la Vierge et de V cnjant Jésus , que l'on dit l'œuvre d'un grand maître ; mais je n'ai pu rien découvrir qui justifiât cette supposition. Ce tableau a aussi son histoire de contos qui en ont été offerts par un étranger. La cathédrale intérieurement a un air assez imposant. Elle est d'un seul jet. Les ornemens en bois du maître-autel, sont d'une richesse et d'une beauté incomparable. Ils sont dans le même genre que ceux qu'on voit en grand nombre à Lisbonne , et qui appartiennent à l'époque depuis Jean IV jusqu'au roi Joseph et jusqu'à Pombal. Le couvent existait déjà en 1499. Le cloître est fort curieux, mais il a subi des additions de toutes les époques qui forment les disparates les plus choquantes. La cathédrale a été commencée en 622. Relata refera.
Dans la sacristie de l'église de la Miséricorde, on voit un tableau superbe, à peu près de 2,25 à 2,70 mètres. Il représente la Fontaine de la Miséricorde, au milieu le Christ sur la croix; des deux côtés la sainte Vierge et saint Jean, et tout autour beaucoup de figures. Celles du premier plan semblent représenter le donateur , sa femme , six fils çn bas âge et deux
384 DIX-IIUITIËME LETTRE.
filles, dont l'aînée paraît avoir de 14 à 15 ans. Ce tableau est décidément d'influence allemande et ressemble à Holbein. 11 est, comme vous pensez bien, attribué à Gran-Vasco; mais il me paraît du commencement du xvi* siècle. Il a une inscription. C'est, en fait de tableaux gothiques, une des plus belles choses que j'ai rencontrées en Portugal. Il m'a rappelé le Bourguemestre de Baie de la galerie de Dresde, sans cependant avoir le même mérite. M. Santos m'a fait au sujet de ce tableau une remarque extrêmement judicieuse. Il croit que le donataire ne peut être autre que dom Manuel; car aux pieds de l'un de ses enfans agenouillés, se trouve un chapeau de cardinal, et en effet un de ses enfans, dom Alfonse, né en 1509, fut revêtu de la pourpre en 1518, par le pape Léon X, lorsqu'il n'était encore âgé que de 9 ans. Dom Emmanuel avait bien encore un autre fils qui fut cardinal, c'était dom Henri, mais celui-ci fut revêtu de la pourpre en 1545, à l'âge de 33 ans. Ce fut lui qui monta sur le trône en 1578, et par la mort duquel (1580) s'éteignit la race d'Avis. Le donataire paraît âgé de 45 ans, et porte à son cou un collier qui semble être celui de la toison d'or. Les figures du premier plan sont plus que deux tiers de grandeur naturelle (1).
Dans l'église même, et au-dessus de l'un des autels latéraux, on voit un Christ sur la croix qu'on m'a dit être copié d'après Vieira Lusitano par M. Raphaël. C'est un excellent tableau. Je n'en dirai pas autant de la Fierge de la Conception qu'on m'a dit être un original du même M. Raphaël, et que j'ai trouvée excessivement faible. M. Raphaël a été, pour Porto, ce que Pedro Alexandrino était pour Lisbonne ; mais peutêtre avec moins de succès. Beaucoup d'églises de cette ville, possèdent des ouvrages de lui. Vous n'oublierez pas que je vous ai parlé de trois esquisses de ce peintre qu'on a vues à l'exposition de Lisbonne en 1843. Elles m'ont semblé avoir du mérite et^il m'a dit lui-même qu'elles étaient son ouvrage.
Lisbonne ne possède pas de collection particulière qui puisse être comparée à celle de M. Allen, négociant anglais. Les ta-
(1) Yoyez le postscriptum i la fin de cette lettre.
ITLNÉRAini'. PORTO. 388
bleaux sont repartis avec ordre et avec goût dans plusieurs grandes salles. J'y ai remarqué plusieurs paysages de Pilman; un Christ sur la croix de Vieira Portuense , beaucoup de jolis tableaux flamands ; un tableau de Vieira Portuense dont j*ai fait mention tout à l'heure, et qui représente une Femme dans un paysage avec un enfant quelle semble défendre contre des ra^'isseurs; deux charmantes tètes de vieillards; une Femme et un homme; deux sujets sacrés sur bois, dans le genre de Rubens, de son époque et entourés de guirlandes de fleurs ; un autre paysage de Vieira, avec une femme et deux enfans ; ux\ saint François en prière , de grandeur naturelle, dont je ne saurais déterminer l'origine, mais que j'ai trouvé fort beau.
M. Silva Oeirense, peintre, possède aussi de bonnes choses. Il faut remarquer dans sa collection, qui est assez nombreuse, deux fort beaux tableaux de fleurs, plusieurs vieux portraits et une bonne esquisse de Vieira Portuense , représentant f^iriatus qui jure sur le cadavre d'une jeune Jille de se "venger des Romains.
M. François Venzeller est un des négocians les plus riches de Porto. Tout le monde l'aime et le respecte. Son fils est notre consul. J'ai vu chez lui un grand tableau de Glama , peintre portugais (2,60sur 1,62 mètres), représentant /e Tremblement de terre de 1755. Les figures du premier plan ont 54 centimètres. Ce sont beaucoup de groupes de figures saisies d'effroi. Dans les nuages on voit des anges armés d'épées flamboyantes. A droite le portrait du peintre plaçant un de ses pieds sur une pierre. Je trouve peu de mérite à deux figures nues qui sont censées être échappées de l'hôpital et qu'on voit sur le côté gauche du tableau; ce sont des académies, et elles sont faibles; mais dans plusieurs groupes il me semble que Glama montre de l'analogie avec Hogarth, moins l'expression. A tout prendre, c'est un bon tableau. Ce peintre est mort à la fin du xvm" siècle ; il était de Porto , son père était Italien. M. Vanzeller possède aussi deux beaux Lucatelli : des paysages avec des figures et du bétail, ainsi qu'un bon tableau de gilner mort avec deux chiens.
On m'a fait l'éloge des tableaux de M. Graham. Voici ce
qui m'a le plus attiré clans cette collection : un Cabaret dans le genre de Bega ou d'Ostade, mais plus blond de couleur ; neuf hommes ou femmes autour d'une table, mangeant ou bui>ant; je n'ai pas d'idée de qui est celui-ci, mais il est excellent; deux grands tableaux flamands dans le genre de Teniers dont l'un représente la demeure dun alchimiste et l'autre \ atelier d'un peintre, à peu près 1 ,46 sur 1,14 mètres; c'est excellent et c'est vieux ; beaucoup de paysages à l'huile et d'aquarelles anglaises; Mne jeune femme attachant son bas, dans le genre de Greuze; une belle tête de Christ attribuée à Albert Durer, marquée de l'initiale A (1) et avec la date de 1514; une vue de Venise par Canaletti le vieux.
Le musée de l'Académie possède peu de bons tableaux ; mais il est bien tenu, et l'effet général en est satisfaisant. J'ai admiré dans cette collection une Adoration des mages, proy^ . j venant de l'église de Sainte-Croix de Coimbre. Les figures ont à peu près 22 centimètres. Ce tableau me paraît être flamand et appartenir au xvii" siècle ; mais je n'en suis pas sûr. Une mise au tombeau sur cuivre dont les figures sont à peu près dans les mêmes dimensions et qui provient également de Sainte-Croix, a aussi satisfait mon goût. Je trouve à ce tableau quelque faible analogie avec le Baroche. Il y a là une composition de Barreto, natif de Porto, dans le genre de Camuccini et de David, représentant la niort de Cléopâtre. Un saint Bruno de Sequeira, grandeur naturelle, est moins bien que celui de l'Académie de Lisbonne, he portrait d'un moine par Glama est assez bien saisi et il est assez caractéristique.
On voit aussi dans ce musée l'épée d'Alphonse Henriquez et la longue vue de dom Pedro. J'ai entendu émettre des doutes sur l'authenticité de l'épée. Quant à celle de la longue-vue, elle est incontestable; car c'est un don de la veuve de dom Pedro, l'impératrice du Brésil, duchesse de Bragance.
Parmi les objets les plus précieux, renfermés dans ce musée je dois citer vingt- sia: petits émaux anciens dans un seul cadre ; ils sont d'une conservation parfaite et aussi beaux que ceux
(1) Je ferai observer que le monogramme d'Albert Diirer est très difTérent.
d'Evora. Us représentent des sujets du Nouveau-Testament. On ne peut rien voir de plusjoli qn une vieille écritoire en écaille ' et incrustée de nacre de perle et d'or, donnée par un pape au ! ^ temps du Concile de Trente, à l'archevêque de Braga, frey Bartholomeo dos martyres.
La bibliothèque, sous son bibliothécaire, M. Gandra, se trouve dans un ordre parfait, et elle renferme 40,000 volumes. Quand elle sera augmentée de tous les ouvrages complets qu'elle possède et qui doivent encore être réunis et rangés, le nombre des livres pourra, à ce que m'a dit M. Gandra, atteindre le chiffre de 60,000. Cette bibliothèque possède plusieurs missels très anciens, et un charmant petit livre de prières orné d'anciennes enluminures d'un travail très précieux.
L'aimable hospitalité de M. Forrester est un des souvenirs les plus doux que je conserverai toujours de Porto. J'aurai bien des choses à en dire; mais ce qui m'a le plus vivement frappe dans cette maison, c'est le charme que madame Forrester accompagnée de ses quatre enfans incomparablement beaux, répand autour d'elle, par sa douceur et par ses manières pleines de grâce et de simplicité.
J'ai senti une fois de plus, qu'il ne faut pas juger un artiste avant d'avoir vu ce qu'il a fait de mieux. M. Forrester possède de Sequeira, une grande aquarelle qu'il avait faite pour son mécène le marquis de Marialva. C'était après son retour d'Italie, en 1803. Elle représente le Débarquement (C Alphonse iTAlbiiquerque aux Indes. Lesfigures du premier plan ont de 1 1 à 14 centimètres. 11 y a dans ce dessin belle composition , excellente ordonnance, bon goût, charme, coloris agréable et harmonieux, effet général satisfaisant. C'est une chose excellente. Cependant le dessin n'en est pas irréprochable; les figures sont beaucoup trop longues, et c'est plutôt un objet de mode (of fancy) qu'une œuvre grave, historique et d'un style pur. On dirait que cela sort d'une ivafer cvlour exhibition de Londres des dernières années. Depuis que je vous ai fait part des impressions peu favorables que m'ont fait éprouver quelquesunes des productions de Sequeira, j'ai souvent entendu dire, et même hier par M. Fonseca fils, que les quatre derniers tableaux
388 DIX-IlUITlkME I-KTTUE.
faits par Sequeira àRomesonlexcellens. Ils représentent : /'//- (loration des Mages, la Descente de croix, les Limbes et rjscension; et ils sont en la possession de son gendre, M. Migueis, ministre de Portugal à Rome.
Les salons de M. Forrester sont ornés d'objets d'art. Parmi les tableaux je citerai du bétail dans un paysage. Ce tableau est d'une touche moins délicate, et il est moins beau que les Vandervelde ou Carie du Jardin; mais il rappelle ces deux peintres. L'effet général de ce tableau est harmonieux. Unpein. tre devant la statue de l'Hercule Farnèse, rappelle un peu Netscher et m'a plu infiniment. Je citerai encore deux morceaux d'architecture, attribués à Pannini, et deux tableaux de genre réputés espagnols.
J'ai admiré dans le cabinet d'étude de M. Forrester, des groupes en terre cuite, dont il a fait l'acquisition à Porto et à Lisbonne et qui étaient brisés en mille morceaux quand il les a achetés. Il a passé plusieurs années à réunir ces fragmens. Leur origine n'est pas connue, mais je suppose qu'ils proviennent d'Espagne; car les ouvrages de ce genre que j'ai vus chez M. Forrester et à Lisbonne et qui ont été exécutés à Porto, quoique très bien faits, ont selon moi un moindre mérite artistique. Parmi ces groupes, il y en a dont les figures ont 81 centimètres. Ils ont le genre de mérite et d'intérêt qu'on reconnaît aux figures de Murillo, représentant des hommes du bas peuple et des mendians, moins le charme de son coloris. Cela paraît un ouvrage du dernier siècle. Ces groupes n'ont pas tous l'air d'être du même auteur ; cependant je croirais tous les grands l'œuvre d'un seul homme, et relativement aux moindres, je pense bien qu'ils ne sont pas de ce même auteur; je ne me fais pas d'idée s'ils ont été faits par un seul ou par plusieurs artistes. Toutes ces figures sont peintes ou plutôt enluminées. Nous voyons en Allemagne de vieilles sculptures en bois dans ce genre ; mais je n'en ai jamais vu en terre qui valussent celles-ci . C'est une partie de l'art dont je n'avais nulle idée avant de venir en Portugal.
M. Forrester dessine à l'aquarelle et au crayon, et fait des croquis, non comme un homme qui possède une fortune con-
ITINÉUAIRE. PORTO. 389
sidérable et dont l'activité commerciale est trbs étendue, mais en artiste à qui il ne serait pas difficile de gagner sa vie avec son talent. Ses dessins forment un tableau intéressant et caractéristique des mœurs, des costumes et des usages de ce pays-ci. Le plus important de ses ouvrages est une 7)ue de la bourse avec plus de cinquante figures-portraits. C'est un très bon dessin.
J'ai visité la maison de M. Antonio Bemardo Ferreira , propriétaire dans le j4Ito-Douro , dont la maison depuis la cave jusqu'au grenier est garnie de tableaux. Je vais citer ceux qui m'ont le plus frappé. Au premier étage, une grande vue (TOstende avec beaucoup de bâtimens qui mettent à la voile, et un petit tableau représentant une sainte famille dans un paysage avec un petit saint Jean et un agneau. Je ne suis pas bien sûr que ce dernier tableau soit français, mais il en a l'air et il me semble être né sous l'influence du Poussin et à une époque peu postérieure à ce peintre. Au second étage j'ai vu trois enfans dont une petite fille courormée de fleurs. Cela me rappelle Vander Helst, cependant la couleur en est plus sale et plus brune et je ne serais pas étonné que ce tableau fiit espagnol. Les figures sont pleines de vie et de naïveté. Au-dessus se trouve suspendu un fort beau paysage composé dans le genre du Poussin. Trois figures, deux tiers de corps, celle du milieu présentant un plat à une autre, méritent aussi des éloges ; c'est d'un faire très large d'une touche hardie, d'un coloris très foncé. Une demi-figure à' un homme blessé, mettant le doigt dans sa plaie , me paraît peinte dans le genre de Ribera. Un Christ sur la croix ^ attribué à Van-Dyck, est une très belle chose.
Chez M. Woodhouse j'ai vu son portrait peint par M. Roquemont. Il est excellent; c'est peut-être le meilleur que je connaisse de cet estimable artiste. Je signalerai comme une œuvre excellente, originale, et incontestable de Canaletti le jeune, une fort belle ime de ifowedans laquelle on distingue le château Saint-Ange et dans le fond l'église de Saint- Pierre ; j'ai entendu faire l'éloge du maître de la maison. Par-
mi les n(?gocians anglais, il est , m'a t-on dit un des plas riches et des plus généralement estimés.
On m'a cité parmi les artistes vivans de Porto M. Braga, peintre d'histoire , directeur par intérim de l'Académie des arts, et M. Ribeiro, peintre de portraits, directeur de l'Acd' demie polytechnique.
Vous voyez, Messieurs, d'aprèsce que je viensde vous dire, que le goût des arts est plus répandu ici qu'à Lisbonne. On y aime plus généralement à s'entourer d'objets d'art. On ne laisse pas les tableaux se couvrir de poussière. On s'en fait gloire, on les suspend, on les conserve. Je rapporte le fait sans en tirer la moindre conséquence ; car quoique j'aime les arts, je ne fais un crime à personne de ne pas avoir ce goût. C'est une tendance qui n'ajoute pas au bonheur d'un pays, et celui-ci réclame d'autres soins et d'autres améliorations.
POST'SCRIPTUM
Lisbonne, 19 août <844.
n ne peut plus y avoir de doute : le tableau de l'église de la Miséricorde à Porto, nous donne les portraits de dom Manuel, de sa troisième femme Eléonore et des enfans qu'il a eus de son second mariage avec Marie, fille de Ferdinand et d'Isabelle, et qui étaient encore vivans à l'époque à laquelle ce tableau appartient indubitablement, c'est-à-dire à peu près à l'annéelôlS.
Voici la table des dates ainsi qu'elles se trouvent consignées dans les chroniques de dom Emmanuel, par Damien de Goes (édition de Lisbonne 1749).
<*' mariage conclu en U97 avec Isabelle, fille de Ferdinand et d'Isabelle.
Dom Miguel, né en i 498, mort en 4500. 2« mariage conclu en \ 500 avec Marie, sœur de sa première femme.
Dom Joâo, né en 1 502, depuis roi sous le nom de Jean III.
Donalsabella, née en 1503, mariée en 1526 à Charles-Quint (1).
Dona Bcatriz, née en 1504, depuis duchesse de Savoie.
Dom Luiz, né en 1506, duc de Béja.
Dom Fernando, né en 1507, duc de Guarda.
Dom Affonso, né en 1509, cardinal à neuf ans.
Dom Henri, né en 1512, depuis cardinal et dernier roi de la rucc
d'Avis, mort en 1580.
Dom Duarte, né en 1 51 5, mort en 1 540. Dona Maria, morte enfant,
Dom Antonio, né en 1516, mort peu de temps après être venu au monde.
3e mariage conclu en 1 521 avec Eléonore, fille de Philippe /, de Casiille.
Dom Carlos, né en 1520, mort en 1521.
Dona Maria, née en 1 521 , qui n'a jamais été mariée, et qui a fondé l'éi^lise do Luz. Elle est morte en 1 577.
(1) Voyez ces mèaiei> chroniques, page DU, cliiij). 7î'.
Sn DIX-HUITIÈME LETTRE
Il est évident que ce tableau a été peint postérieurement à l'année 1518, lorsque l'infant dom Affonso était déjà cardinal et après le mariage du roi avec sa troisième femme, qui eut lieu cette même année. La reine Marie est morte en ]ol7, à l'âge de 35 ans, lorsque l'infant dom Affonso n'était pas encore cardinal, et comme dom Antonio né en 1516, et dona Maria sont morts peu après être venus au monde, nous voyons tous les autres enfans du roi, nés du second mariage représentés sur le tableau, le roi étant âgé à peu près de 50 ans. Son fils du premier mariage, dom Miguel, étant mort en 1500, il ne peut pas se trouver représenté sur le tableau qui est à peu près de l'année 1518.
Cette découverte nous la devons à M. Santos, et je la juge très importante. Le Portugal est maintenant bien sûr de posséder les portraits de dom Emmanuel, de sa femme Eléonore, et de ses enfans du second lit, et tous ces portraits ont échappé aux mauvais restaurateurs. Je crois que même les bons n'y ont pas touché.
)wè^^v9'
DE JEIISES SmSTES ÏOST A l'ETIlAilGER.
Lisljoiinc, le 1 seiilenibrc 1844.
Messieurs ,
Le 19 du mois dernier, M. Thomas Fonseca, jeune homme de 22 ans, fils du professeur de ce nom, le même qui m'a accompagné dans ma dernière excursion, s'est embarqué pour la Hollande. Il se rendra de là à Dusseldorf et puis à Munich où il se propose de continuer ses études pendant trois ans. M. Menezes, dont il a été question dans ma lettre sixième, se rend à Rome dans le même but. Deux autres jeunes élèves de l'Académie, MM. Metrass et Souza(ce dernier, je crois, aux frais du comte de Farrobo) annoncent le projet d'aller en Italie.
J'espère que M. Fonseca cherchera à prouver que le choix, qu'à ma recommandation, il a fait de Munich est le meilleur, et que ces autres messieurs tâcheront de prouver le contraire. Les arts ne pourraient que tirer avantage de cette émulation.
A une autre époque, on a vu plusieurs artistes aller à Rome presque en même temps, dans le but de se perfectionner dans la peinture, entre autres Soqueira, qui en effet a acquis une grande facilité et qui, surtout sur la lin de sa carrière, a pro-
duit plusieurs ouvrages qu'on m'a assuré être dignes d'élologes. Les noms des autres sont Taborda, Fusquini, Cyrille, dont je vous ai fait connaître plusieurs ouvrages dans ma lettre 11"^. Tous trois sont déjà morts et n'ont pas contribué à illustrer leur époque sous le rapport des arts. Calisto est également mort, et je ne connais pas ses tableaux. Almeida et Cabrai se trouvent encore à Romej Carvalho et Braga demeurent à Porto; Messimo à Lisbonne. Je tiens de M. Fonseca que Sequeira, Taborda, Fusquini, Cyrillo et Calisto sont allés à Rome vers la fin du xviii» siècle ; Almeida , Cabrai, Carvalho, Braga et Fonseca lui-même , y allèrent de 1822 à 1826. Le professeur Antoine Manoel da Fonseca est fils de Jean Thomas da Fonseca, qui comme lui était peintre d'histoire et qui est mort en 1835. Dans un des salons de la maison que j'habite, le plafond est peint à l'huile par ce dernier et représente Apollon sur son char. C'est un ouvrage assez faible.
OOOe90000000090000000000000099090990Q®0