‹ Les arts en PortugalChapitre 98 sur 138 · OBJETS D'ART OUI SE TROUVENT EN PORTUGAL · texte numérisé non relu

OBJETS D'ART OUI SE TROUVENT EN PORTUGAL

Les reuseignemens qui uccompagnent celte letttre forment la continuation de ceux que renferme ma lettre ll"'*^.

Lisbonne, le 10 mai 1845.

palais almada,

Messieurs ,

Le palais du comte d'Almada près de l'église de Saint' Louis et du Rocio , forme un des côtés de la petite place appelée Largo de S ani- Domingo s, près des Escadinhas do Barroca. La façade de ce bâtiment est évidemment d'une architecture plus moderne que l'intérieur, le vestibule, la petite cour, les étroits passages formant plusieurs angles qui tantôt montent, tantôt descendent et qui aboutissent au jardin. Un portique de marbre d'un style architectonique très pur qu'on voit dans l'intérieur de la cour, a dû servir autrefois d'en trée principale.

C'est dans cette maison et dans le jardin qu'eurent lieu les réunions des chefs de la conspiration qui mit fin à la domination espagnole en Portugal (1640). Le passage suivant est extrait d'un petit manuscrit anglais qui m'a été communiqué par lord Howard de Walden :

■" Vertot a tiré de l'excellent ouvrage de Louis de Menczes, • comte d'Ericeira et de celui de Faria les matériaux pour ses f paraphrases sur cette révolution. Les faits en eux-mêmes « étaient assez héroïques pour que l'auteur n'eût pas besoin « de monter sur des échasses en les rapportant. Les discours " que Vertot attribue aux conspirateurs et à la duchesse de «' Bragance, contiennent de nobles sentimens. Tls sont imités «• de ceux qui sont rapportés par les anciens écrivains; mais « ils ne sont pas exacts, et Vertot met dans la bouche de la « duchesse, ce qui appartient aux conspirateurs masculins. " Il est vrai de dire que de la duchesse ou du duc , c'était à «• ce dernier que les jupons eussent le mieux été.

>i Faria e Sousa dans son histoire du royaume de Portu- " gai (1730) rend compte d'une manière très détaillée de la

- conspiration ; mais il ne dit pas où se tenaient les réunions. « Il parle d'une conférence à laquelle ont pris part l'archevê- « que de Lisbonne Rodrigo da Cunha, les deux Mello, Pierre

- de Mendonça, Rodrigo de Sa et d'autres gentilshommes, « parmi lesquels le fils d' Almada ( page 370 ) . Les réunions des « conspirateurs, d'après différens autres écrivains, eurent lieu " dans le jardin d' Almada. On serait tenté de croire que de " pareils lieux convenaient peu aux sombres dispositions où " se trouvaient les hommes engagés dans la trahison, dans les « stratagèmes et dans les séditions ; on serait tenté de croire « que de tels hommes avaient peu de prédilections pour les « parterres de fleurs, pour les tapis de verdure et pour les

berceaux ; mais ce serait mal connaître les hommes des révolutions que de leur supposer à tous les mêmes passions, les mômes sombres dispositions. Thistehvood tramait, il est vrai, l'assassinat des ministres dans un galetas; mais le Suisse Guillaume Tell et les Irlandais Théobald Wolf et ses « compagnons arrêtèrent le plan de leur conspiration dans " des jardins. Les cœurs des hommes qui ont fait la révolu- " tion de Portugal étaient animés de sentimens élevés, et " quel qu'ait été leur enthousiasme, ou faux ou vrai, leurs « sympathies étaient d'une nature (pii a pu s'accommoder des « fleurs et des étoiles aussi bien qu'elles auraient pu s'accom-

» moder do vagiiea ocumantes ci de rochers arides. 11 y a » dans ce bâtiment deux colonnes très singulières. On en « voit les extrémités s'élever au-dessus des toits comme des « cheminées; mais elles n'attirent l'attention que de ceux à M qui on en fait connaître l'origine et la signification. Ces « deux colonnes ont été élevées par le comte d'Almada en " commémoration du succès de l'entreprise dont lui et plu- " sieurs autres individus furent les chefs. Parmi ces derniers, " indépendamment de ceux que nous avons déjà nommés, il " faut encore citer Jean Pinto Ribeiro, Antoine de Saldanha " et le comte de Vimioso. Ces colonnes ont environ 16 mètres « de haut. Elles sont faites en maçonnerie. A leur base elles « ont de 4 à 5 mètres de diamètre et elles s'élèvent en cône • jusqu'aux deux tiers de leur hauteur. Le reste forme un cy- « lindre de peu d'épaisseur; et elles se terminent sans être " surmontées de statues et sans offrir à leur extrémité aucun " ornement architectonique. Excepté quelques hideux obé- « lisques qui se rencontrent dans les cimetières de différens « pays, je n'ai jamais rien vu de plus grotesque que ces co- « lonnes et rien de moins ressemblant à des objets d'architec- « ture européenne. Malgré cela, les souvenirs que ces monu- << mens rappellent et les sentimens qu'ils éveillent en font « un objet d'un immense intérêt. Dans la base de chacune « de ces colonnes il y a une petite chambre. Elles sont placées « dans une cour de l'édifice. Ce palais offre le triste aspect " d'une ruine moderne.

M Les descendans du noble Antoine d'Almada ont continué H à habiter ce manoir jusqu'à l'époque où ils prirent part à la » dernière guerre de la succession. Cette guerre des princes « de la maison de Bragançe fut fatale au comte d'Almada « qui resta attaché au sort de dom Miguel. Le comte mourut « à Santarem. Son fils, dont la fortune a été très réduite, se •• voit privé du lustre auquel son nom lui donne des droits « et de l'influence de son rang. Il n'a conservé qu'une « faible portion du patrimoine de son ancêtre, de celui qui a « contribué plus qu'aucun de ses compagnons à placer sur le « trône le duc de Bragançe, appelé depuis Jean 'V, et il mène

« une pauvre existence dans un petit endroit du Minho ap- " pelé Vianna.

« A l'extrémité du jardin on voit une espèce de niche dont « les murs sont recouverts d'^^w/^yo^ pareils à ceux qui re- « présentent des passages de l'Écriture sainte et qu'on trouve » en grand nombre en dehors ou en dedans des églises de " Portugal. Au-dessus de la fontaine placée au centre de la « niche se voit le plus grand des trois sujets représentés sur « AzulejoSy c'est une scène admirablement exécutée (1) de " la révolution au moment de l'attaque qui fut dirigée con- •« tre le palais. Le comte d'Almada est vu sur le balcon ha- « ranguant la multitude et lui présentant un drapeau sur « lequel on lit : Liberdade, Uberdade, 'viça el rei don Joâo IV. « Les figures des conspirateurs sur le premier plan , combat- » tant les soldats espagnols produisent un très grand effet. On « remarque un carrosse d'une forme étrange, ressemblant un " peu à celui de notre lord maire. Les quatre chevaux qui le traî- " nent semblent épouvantés par les cris de la multitude. Au- « dessous on lit l'inscription suivante : Redempçâo de Poi- " tugal Fidelidade e anior Triumfâo. A droite sur le mur " latéral sont très spirituellement représentés six conspi- •« rateurs assis dans un jardin autour d'une table et enga- « gés dans une vive conversation. Au-dessus on lit l'inscrip- « tion suivante : Amoi\ constancia e fidelidade, et une autre : « Venturoso sitio ; honorosas conferencias em que seformou " a redempçâo de Portugal. A gauche il y a une représenta- « tion de la procession qui suivit l'heureux accomplissement " de la conspiration et du miracle qui, d'après tous les histo- " riens, eut lieu à cette occasion. L'archevêque de Lisbonne « Rodrigo da Cunha est vu portant la croix, et il est suivi " d'une grande multitude. Le miracle auquel nous avons fait " allusion a consisté en ce que le Christ sur la croix que portait « l'archevêque, doit avoir étendu son bras droit. »

(i) Cet ('loge me paraît fort exagéré, copeiulaiil cet ouvrage d'un dessin facile dénote une certaine habileté teclmique qui au reste se voit, plus ou moins, dans presque tous les azK/r^j que j'ai rencontrés en Portugal.

( Note de /'auteur des lettres.)

HÔTEL DU DUC DE PALMELLA DU LARGO DO CALHARIZ. Le 26 novembre 1844.

J'ai visité aujourd'hui cet hôtel avec M. Cinnati, habile artiste italien, chargé de la direction des travaux que le duc y fait exécuter. C'est lui qui, conjointement avec M. Rambois, est l'auteur des décorations du théâtre de San Carlos et cet ouvrage rend un témoignage irrécusable de leur habileté comme peintres de décoration et d'architecture et de leurs connaissances en perspective. Les nouvelles peintures et les stucs qui ornent les plafonds et les murs du palais du duc ont été exécutés d'après leurs dessins et sous leur direction. Ces ouvrages ne sont pas tous de mon goût. Le plus grand des plafonds est peut-être trop chargé de peintures ; mais dans tous leurs travaux ces Messieurs prouvent toujours qu'ils sont artistes consommés. M. Cinnati m'a fait voir plusieurs anciens tableaux appartenant au duc, et qui attendent pour être suspendus que la maison soit achevée. Le plus remarquable de tous est un saint Michel terrassant le Dragon, de grandeur naturelle, sur bois. J'avais déjà vu ce tableau chez M. Tiniranzi qui était chargé de le restaurer. La tête était presque effacée. J'ai été satisfait de la manière dont ce restaurateur de tableaux l'a en quelque sorte reproduite. Le reste a été bien moins endommagé et a pu être conservé. De tous les tableaux que j'ai vus jusqu'ici en Portugal, c'est celui qui s'approche le plus des ouvrages de Gran-Vasco avec lesquels j'ai fait connaissance à Vizeu. Ce tableau a beaucoup de style, il est d'un faire et d'un coloris analogue aux ouvrages de Gran-Vasco. Les petites figures de religieuses agenouillées dans les bassins de la balance et les monstres qu'on voit aux pieds de saint Michel rappellent aussi singulièrement les tableaux de Vizeu. Je n'affirme pas que cetouvragesoitdeGran-Vasco; mais je suis tenté de le croire. Je n'en dirai pas autant des huit tableaux représentant la TJi'e de la Vierge que j'ai revus ce même jour et dont je vous ai déjà entretenus tant de fois. Ceux-ci, quoique plus

grossiiVement peints et moins bien saisis que les tableaux de Paraiso, qui portent la signature d'Abraham Priin , ont cependant une analogie très grande avec ces derniers. Ils seront nés bien sûrement sous l'influence des préceptes et des exemples de l'auteur des tableaux de Paraiso ; mais ils sont moins bons. Quatre tableaux peints sur cuivre, dans le genre de l'un des Breughel, ne sont pas sans mérite. J'aime beaucoup le poîtrait (ïxni homme a tête chauve qui se trouve parmi les tableaux réunis dans cet hôtel ; la figure a une expression vraie, elle est bien dessinée et bien peinte; les mains au contraire, sous tous les rapports, méritent d'être sévèrement critiquées. \iQ portrait cCun ministre de l'époque dePombal est digne d'éloge. Il a été gravé. Dans une des pièces de cet hôtel on a pu conserver un plafond qui appartient à l'époque de Louis XV. Il est d'une grande richesse sous le tlouble rapport de la composition et de la perspective ; il dénote chez son auteur une grande habileté artistique ; mais les formes et les proportions contrastent singulièrement avec les dimensions des murs qui soutiennent, le plafond ; les figures de ce plafond sont d'un dessin au-dessous du médiocre, cependant si cela était à moi je n'y toucherais pas. Le séjour de Lisbonne a augmenté mes goûts conservateurs.

Le duc de Palmella possède aussi dans son autre hôtel du Jlato un grand tableau qui est la reproduction de la sainte famille de Jules Romain, de la galerie de Dresde. Vicari a décidé que ce tableau est également de Jules Romain, et il a constaté ce jugement par une déclaration écrite que j'ai vue. Sauf une tête de plus dans Vun des deux tableaux et quelques autres légères différences dans le costume du saint Jean et dans l'attitude de saint Joseph, les deux tableaux paraissent exécutés sur le même dessin. Vicari était un juge compétent. Ce qu'il y a de sûr c'est que c'est un bel ouvrage de l'époque classique d'Italie ; je le crois original. Sous le rapport delà conservation il laisse beaucoup à désirer. J'ai vu chez le duc dans ce môme hôtel plusieurs bons tableaux flamands, entre autres le portrait (l une vieille femme ; c'est la manière de Dietrich lorsqu'il voulait imiter Rembrandt. J'ai vu chez un restaura-

(miETS D'ART. 401

teur de tableaux Italien, nomirn'; Boldriiii, qui n'a fait que passer en ce pays, une sainte jainiUc appartenant au duc. Je crois ce tableau de Jean de Maubeuge.

Dans son palais de Lumiares le duc possède de beaux émaux dans le genre de ceux qui se faisaient à Limoges aux xiv' et XV* siècles. Je les ai vus un jour qui restera toujours dans ma mémoire. C'était le 24 novembre, le lendemain de la clôture de la grande discussion qui devait décider du sort du ministère. Le duc avait donné une superbe fête en l'honneur de Fuad Effendi, l'envoyé turc. Les adversaires politiques les plus acharnés étaient mêlés aux tables de jeu, au banquet, dans les contredanses ; tout le monde avait l'air content. Le maître de la maison était d'une amabilité parfaite, et même les jeunes et aimables dames que la veille on accusait encore , je suppose très injustement, d'attiser le feu, montraient ce jour -là une douce gaieté , et cette réserve pleine de grâce et de naturel qui les distingue.

Page 1