PROJETS ET CONCOURS DE FLORÉAL AN II
La série des décrets de floréal an II relatifs à de grands travaux d'art forme un ensemble tout à fait spécial. Ce groupe de décrets avait été rendu sur la propo-
118 l.ES AUTS ET LES ARTISTES
silion de Barrère et d'après des rapports qui, pour la plupart, émanaient de David et de Fourcroy. Il était complété par une série d'arrêtés, parmi lesquels on peut relever ceux qui concernaient :
1" Un concours pour l'exécution en bronze et en marbre de monuments représentant les périodes les plus glorieuses de la Révolution, destinés à la fêle de la Réunion du 10 août 1793.
Les objets du concours étaient : la figure de \sl Nature régénérée destinée à être placée sur les ruines de la Bastille. (Elle seule a un peu survécu aux circonstances, i
L'arc de triomphe du 6 octobre (1789) destiné au boulevard des Italiens. La figure de la Liberté destinée à la place de la Révolution. I^a figure du Peuple français terrassant le Fédéralisme^ destiné à l'esplanade des Invalides. Cette dernière figure ne saurait être confondue avec la figure colossale inventée par David représentant le Peuple français terrassayit le fanatisme^ le royalisme et le fédéralisme^ et dont l'érection avait été décidée par décret du 27 brumaire précédent. Sa place était fixée à la pointe occidentale de l'île de Paris.
Dans la série des arrêtés de floréal an II, on relève un grand nombre de concours : concours pour l'exécution d'une colonne, qui doit être élevée au Panthéon, en l'honneur des soldats morts pour la patrie; concours pour l'exécution d'une statue en bronze de Jean-Jacques Rousseau qui sera placée dans les Champs-Elysées ; concours pour l'exécution d'un monument dédié, sur la place de la Victoire, aux citoyens morts pour la patrie le 10 août 1792.
PI-NDANT LA PERIODE UÉVOLL'TIONX AIRE 119
Thibaudeau fat chargé du rapport sur ces divers concours ; il constata que pour diverses raisons les épreuves primaires en avaient élé plutôt médiocres; un jury n'en fut pas moins nommé pour examiner les travaux présentés. En deux mois, il eut terminé ses opérations, mais il ai'riva. alors, ce qui est arrivé maintes fois, et à toutes les époques, le rapporteur laissa traîner indéfiniment son travail. Et les prix ne furent décernés qu'en fructidor an III. Les événements politiques avaient marché grand train, au cours des quinze mois précédents; les idées qui dominaient l'opinion publique, lors de l'établissement du concours, se trouvaient fort maltraitées au jour de son aboutissement et, comme il était d'usage de faire aux intentions de l'artiste, au point de vue de l'idée politique, la part la plus large, tel ouvrage qui avait été conçu, en vue de plaire aux partisans de Robespierre, se trouvait discrédité dans l'esprit de juges imbus de l'esprit thermidorien. Quoi qu'il en fût, les prix décernés furent les bienvenus.
On avait, en elïet, depuis 1791, beaucoup parlé de récompenses et d'encouragements aux artistes. Il y avait eu, là-dessus, des votes importants; mais, en pratique, les résultats avaient été faibles. La plupart du temps les projets étaient trop vastes et les cent mille francs de subvention annuelle votés en 1791 n'y pouvaient, et à beaucoup près, suffire. On faisait trop peu, faute de pouvoir tout faire. En dernier lieu, c'est-à-dire en fructidor an III, on aboutit au vote d'une répartition d'encouragement qui compensa tant soit peu la stérilité des années passées.
Quatre cent quatre-vingts ouvrages de sculpture,
architecture et peinture avaient été présentés, cent huit furent jugée dignes de récompense, savoir :
Une somme de \ 28.800 livres fut distribuée entre vingttrois sculpteurs et trois graveurs en médailles, 109.000 livres entre quarante et un architectes, 205.000 livres entre quarante et un peintres : ensemble 442.800 livres. Ce n'était pas le Pactole, et, pour comble d'infortune, vu l'état général des Finances, les paiements devaient être échelonnés sur un espace de dix-huit mois.
Les artistes bénéficiaient d'autre part d'une grande publicité, car le décret portait que la liste des noms des artistes récompensés serait imprimée et envoyée aux départements.
La lecture de cette liste des œuvres et des artistes primés à ces concours est des plus curieuses. Il serait trop long de la citer en entier <. Mais quelques indications brèves pourront sembler intéressantes.
Pour la figure du Peuple à ériger à la pointe du Pont-Neuf, Michalon recevait 20.000 livres ; Lemot, 10.000; Ramey, 10.000; Cartellier recevait 1.000 livres seulement pour la statue de la Nature re'génére'e, et Michalon touchait un nouveau prix de 10.000 livres pour le Peuple terrasi^anf le fédéralisme ; Dumont touchait une somme égale.
Mais les temps étant changés et les survivants du parti girondin, étant rentrés à la Convention, un décret ordonna de détruire tous les monuments élevés en haine du fédéralisme. Michalon et Dumont n'en touchèrent pas moins leur prime, mais, à charge de faire, à leur
i. On la trouvera aux Procès-vevbaitx du Comité d'Instruction publique de la convention nationale, t. IV, p. 259.
choix, une œuvre toute différente de leur projet. C'est à ce même concours que Moitte reçut 6.000 livres pour sa statue Rousseau du jardin des Tuileries.
Les vainqueurs du concours, pour la colonne à ériger au Panthéon, étaient deux jeunes architectes inconnus, tout récemment revenus de Rome, et qui devaient acquérir en commun une célébrité hors de pair : Percier et Fontaine. Les autres architectes cités au palmarès n'ont point laissé de grands souvenirs. En revanche, Percier et Fontaine y réapparaissent par deux fois pour des projets d'ensemble d'embellissement de Paris.
Du côté des peintres on trouve, en tête de liste, avec 20.000 livres, Gérard, c'est-à-dire le même Gérard qui avait été juré au Tribunal révolutionnaire, qui fut ensuite l'homme de Thermidor et finit par le titre de peintre du roi Louis XVIII. Il avait produit une esquisse de monument national, dont l'exécution avait été votée, et c'est à cette exécution que s'appliquait le gros chiffre de la prime. Vincent venait ensuite avec 10.000 livres et, après eux. Carie Vernet avec 9.000 livres. Tous, excepté Gérard, devaient produire un ouvrage quelconque à leur choix.
Prudhon figure sur l'état des peintres à récompenser, mais il n'y occupe qu'une toute petite place.
Les événements se précipitèrent et aucune des esquisses primées ne fut exécutée. Mais, de tous les projets non exécutés, le plus curieux fut celui d'une statue colossale qui devait figurer à la pointe de l'île de Paris, c'est-à-dire à l'extrémité du terre-plein qui avance sur la Seine, au pied du Pont-Neuf. L'établissement de ce monument, tout à fait barbare, avait été décrété en
122 I.IÎS AIÎTS ET LES AIîTlSTES
brumaire an II sur le rapport très étendu et, comme toujours, très emphatique, de David :
" Citoyens, écrivait David, vous avez décrété qu'il « serait élevé à la gloire du peuple français un monu- <( ment pour transmettre à la postérité la plus reculée « le souvenir de son triomphe sur le despotisme et sur la « superstition, les deux plus cruels ennemis du genre « humain. Vous avez approuvé l'idée de donner pour « base à ce monument, les débris amoncelés de la double « tyrannie des rois et des prêtres. Lorsque je vous ai « exposé que, parles soins des autorités constituées de <( Paris, on avait descendu de la partie la plus élevée du « portail de cette église, aujourd'hui devenue le temple « de la Raison, cette longue file de rois, de toutes les (( races, qui semblaient encore régner sur toute la « France, vous avez pensé, avec votre Comité d'Ins- « truction publique, que ces dignes prédécesseurs de « Capet, qui tous, jusqu'à cet instant, avaient échappé « à la loi dont vous avez frappé la royauté et tout ce « qui la rappelle, devaient subir, dans leurs goUiùfues « effigies, le jugement terrible et révolutionnaire delà « postérité ; vous avez pensé que les statues, mutilées « par la justice nationale, pouvaient aujourd'hui pour la « première fois servir la liberté. »
Est-il besoin d'ajouter ici que l'église en question est Notre-Dame de Paris. Avant de se laisser aller aux sentiments légitimes de colère qu'inspire universellement, de nos jours, l'acte de sauvagerie qui consiste à faire des matériaux de constructions vulgaires, avec les statues de Notre-Dame de Paris, il faut voir les choses à travers l'esprit de l'époque qui les a produites et s'im-
prégner des modes et des préjugés qui y étaient les plus courants. Et alors, une fois de plus, on comprendra le sens méprisant de ces mots « les gothiques effigies » contenus dans le rapport de David. Si pour mieux connaître les choses, autrement qu'à travers l'opinion de David, on a recours à celle de Sébastien Mercier, on verra comment cet homme, d'un esprit élevé, doué d'une culture esthétique et d'une érudition remarquables, envisageait, en 1795, la valeur artistique de ces mêmes statues de rois provenant de la façade de Notre-Dame de Paris. On lit en effet, dans le Nouveau Tableau de Paris, de Mercier, ceci :
« Vous rappelez-vous, lecteurs, ces rois du portail « Notre-Dame, masses informes, aussi épaisses que des « éléphants, qui formaient un long cordon dans les « niches du frontispice de la première église de Paris ?
« Toute la première race était là, bien noircie par le « temps, mais enfin on distinguait les monarques de « pierres contemporaines des siècles, et qui dans un « jour ont été renversées à terre.
« Savez-vous ce qu'ils sont devenus ?
« L'un sur l'autre entassés derrière l'église, ils restent « enterrés sous les plus sales immondices. Leurs formes « monstrueuses attirent les regards; et quand on les « voit encore, leurs gros sceptres à la main, leurs diffé- K rentes et plaisantes mutilations font sourire de pitié.
« Le hasard sans doute, plus que l'intention maligne, « a présidé à leur grotesque et humiliante dégradation. « Mais il est inutile que la vue et l'odorat soient égale- « ment offensés à leur aspect ; leur histoire déjà ne sent « pas bon.
« Un grenadier, la pipe à la bouche, escalade le ventre « rebondi de Charlemagne, et choque, sans peur comme « sans reproche, son grand nez d'empereur; tranquille, « il promène sa vue sur les autres colosses ayant encore « leur couronne en tête,
<( Son camarade en fait autant et dédaigne de con- « naître le nom du roi, qu'il foule et qu'il souille.
« Le roi Pépin est là, l'épée à la main, un lion sous « les pieds, en mémoire de celui qu'il tua dans un « combat donné dans la cour de l'abbaye de Ferrières.
(' Son lion et son épée sont immobiles en présence « de tant d'offenses.
« Tel est aujourd'hui, dans Paris, le nouveau Saint- « Denis, ou plutôt le muséum de ces antiques et royales « statues. Le curieux, en passant, se pince les narines « et craint que ces effigies, plus puantes que des cada- « vres, ne donnent la peste. »
Par surcroît de sottise, voici que J.-L. David, tout en bafouant l'Art gothique, va se faire l'apôtre d'une forme d'art — si l'on peut ainsi qualifier chose pareille — plus enfantine que celle de l'Art gothique des premiers âges. A l'imitation de certains primitifs, le corps de la statue esquissée par David se trouvera tatoué d'inscriptions qui sont, selon les termes de son propre rapport : « les inscriptions et les emblèmes destinés à « rappeler les principes régénérateurs que nous avons « adoptés ».
Le texte du décret nous fournit la description du monument et rend tout commentaire superflu, le décret porte en effet :
« Article premier. — Le peuple a triomphé de la
« tyrannie et de la superstition ; un monument en consa- « crera le souvenir.
« Art. 2. — Ce monument sera colossal.
« Art. 3. — Le peuple y sera représenté debout « par une statue.
« Art. 4. — La victoire fournira le bronze.
« Art. 5. — Il portera, dune main les figures de la « Liberté et de l'Egalité; il s'appuiera de l'autre sur sa « massue. Sur son front, on lira : Lumière ; sur sa poi- « trine : Nature, Vérité ; sur ses bras : Force ; sur ses « mains, Travail.
« Art. 6. — La statue aura 13 mètres ou 46 pieds de « hauteur.
« Art. 7. — Elle sera élevée sur les débris amoncelés « des idoles de la tyrannie et de la superstition.
« Art. 8. — Le monument sera placé à la pointe occi- « dentale de l'île de Paris. »
Vous avez remarqué cet article 4, qui dit : « La victoire fournira le bronze )>. En sa forme cornélienne, il résume une pensée haute et noble, qui dominait toute la conception des promoteurs de la statue colossale. Et cela fait taire le rire qu'éveille tout ce qu'il y a de grotesque dans leur conception artistique. Ici la parole de David, rapporteur du projet, apparaît tout à la fois grande par l'intention et non moins grande par le bon sens. David écrit :
« En songeant à la matière de cette statue, nous « avons un moment appréhendé de dérober à la Répu- « blique un métal précieux et nécessaire à la défense, « un métal destiné à porter la terreur et la mort dans « les phalanges ennemies ; mais, calculant d une part
126 LES AHTs i;t les artistes
« Tépoque à laquelle ce projet, après un double concours, « pourra recevoir une exécution définitive, et, de l'autre, « rinfaillible et glorieux résultat du courage de vos u légions républicaines, il s'est convaincu que le bronze '< ne manquerait pas plus aux artistes qu'à votre gloire; <( il ne s'est pas permis de douter un instant que l'intré- « pidité des soldats français n'en mît entre vos mains « une quantité plus que suffisante pour la composition « du monument; il a senti qu'il était également digne « de ceux qui représentent la patrie, et de ceux qui la « défendent, de renvoyer à vos braves guerriers le soin (( de conquérir, sur les despotes coalisés, tout le bronze « nécessaire.
« C'est à cliacune de nos armées de la République, à « chacun de nos soldats dans les armées, de concourir à (( ce monument et d'y coopérer par de généreux efforts ; « ce sera le contingent de toutes les victoires....
(( Si c'est au courage à fournir la matière du monu- « ment, c'est au génie des arts et du patriotisme à lui « imprimer les formes de la vie.
" Puisque c'est une espèce de représentation natio- « nale, elle ne saurait être trop belle. Ici tous les artistesce républicains doivent être appelés, heureux de trouver « cette occasion nouvelle de réparer les torts des arts, « qui trop souvent ont caressé la tyrannie. »
Le reste du décret se rapporte aux conditions du concours. Les modèles devaient être envoyés au ministre de l'Intérieur, déposés par lui au Muséum (au Louvre), ils seraient jugés par un jury nommé par la Convention. Chaque concurrent devait produire un petit modèle, et les quatre projets jugés les meilleurs devaient être
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retenus pour être accomplis à grandeur d'exécution. Après une nouvelle exposition, et sur jugement d'un nouveau jury, le titulaire du premier prix devait être chargé de l'exécution déiinitive du monument et les trois autres concurrents « indemnisés par la Patrie ».
L'article 17 du décret imposait aux concurrents Tobligation de faire une massue creuse et importanle . il était ainsi conçu :
« Art. 17. — La Déclaration des Droits, de l'Acte constitutionnel, gravés sur l'airain, la médaille du 10 août et le présent décret, seront déposés dans la massue de la statue, o
Le dernier article du décret ordonnait que le décret lui-même serait, ainsi que le rapport de David, inséré dans le bulletin (officiel) et envoyé aux armées. Clause d'autant plus logique ([ue c'étaient aux armées qu'incombait la charge de « fournir le bronze ».
Le monument colossal destiné à la pointe de l'île de Paris ne fut point exécuté, et cela pour le plus grand honneur de l'Art français ; mais, en revanche, son projet d'exécution se trouva avoir, en tout petit, un contre-coup, assez curieux, et qui laisse une trace fort intéressante de ce qu'ont voulu les promoteurs du grand projet. Au cours de la discussion du projet même, Romme, qui était parmi les nombreux admirateurs de cette statue-affiche, — j'allais écrire sandwich, — demanda la parole et s'exprima en ces termes :
« Le monument que vous avez décrété est vraiment « digne du peuple français et de la Révolution qu'il a « faite. Le peuple s'y présente dans la majesté qui lui « convient. 11 faut trouver ainsi son image dans le sceau.
« de l'État. Je demande que la Convention décrète que « le sceau de nos lois représente le monument qui sera « élevé, et que le Comité d'Instruction publique soit « chargé de présenter les mesures d'exécution. »
Poète de grand talent et homme du goût le plus délicat, Fabre d'Églantine trouva tout naturel d'aggraver la proposition de Ronime, mais pourtant en la rendant infiniment plus poétique. Il proposa d'ajouter au modèle, demandé par Romme, un cordon d'étoiles, dont chacune représentait l'un des départements. Ceci d'ailleurs était renouvelé du sceau de l'État, adopté après le 10 août et où le peuple était représenté sous la forme d'un Hercule entouré de ce même cordon d'étoiles. Romme ne fut point de cet avis :
« Je m'oppose, dit-il, à cette proposition. Je vois de la « division dans le cordon que Fabre regarde comme le « signe de l'unité. Il me paraît que l'unité est bien plus « rigoureusement exprimée par la légende : « Le peuple « souverain » et par l'empreinte d'une seule figure. Les « départements que représentent les étoiles du cordon « n'existent que sous le rapport de l'administration. La « République une et indivisible est mieux représentée « par l'image et par la légende. »
La proposition de Romme fut décrétée, et le modèle du sceau de l'État fut gravé conformément aux projets de colosse de la pointe de l'île de Paris.
Quand on voit de telles idées et de tels sujets de symboles, issus du cerveau d'hommes tels que David, Romme ou Fabre d'Églantine, écoutés et adoptés par l'Assemblée colossale que fut la Convention, on arrive sans peine à comprendre qu'il ait germé des pensées
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semblables dans les petites assemblées telles que les sections de Paris.