‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 9 sur 48 · LES EMBELLISSEMENTS DE PARIS · texte numérisé non relu

LES EMBELLISSEMENTS DE PARIS

Inévitablement, à une époque où les caisses publiques étaient vides, oîi la famine battait sans cesse aux portes de la patrie, où il fallait créer de toutes pièces tous les moyens de défense, imposés à la France par rinvasion,il était impossible d'entreprendre des travaux artistiques importants et dispendieux. Néanmoins, ce qui fut fait, dans le domaine des grands travaux artistiques, durant la période révolutionnaire, est beaucoup plus important qu'on le croit généralement. Des projets grandioses furent élaborés et reçurent même un commencement d'exécution. Nombre d'œuvres éphémères, commandées et exécutées en hâte, ne survécurent pas aux circonstances dont elles étaient nées et, ce qu'on sait de quelques-unes d'entre elles, par les croquis que la gravure a transmis, — tels notamment l'arc de triomphe qui s'éleva à l'entrée du Champ de Mars, lors des fêtes delà Fédération — nous laisse de sincères regrets.

Une œuvre, vraiment colossale, encore que très discutable au point de vue de la perfection artistique, fut, à Paris, élaborée et conduite à bonne fin. Un peu partout, sur le territoire, des travaux locaux firent appel aux

talents des architectes et des décorateurs mais ce fut toujours à propos d'événements passagers.

Le nombre des locaux, disponibles par suite de la désaffectation des hôtels des nobles, des palais princiers, des couvents, voire même de certaines églises, permettait d'attendre que des temps meilleurs permissent d'entreprendre des constructions nouvelles. Les choses n'allaient point ainsi sans laisser derrière elles d'intéressantes misères, ni sans faire courir à la France le risque d'un exode d'artistes qui iraient apporter à des pays étrangers le bénéfice de leurs talents.

La Législative tenta de remédier au danger et rendit des décrets constituant des ressources qui permettraient do donner du travail aux artistes. Après elle la Convention augmenta dans la plus large mesure possible, eu égard à la pénurie des caisses publiques, les ressources nécessaires à la création d'œuvres d'art. Le plus important des projets dus à son initiative fut un plan d'embellissement dont il serait encore bon de se souvenir.

Proposé par le Comité du Salut Public (25 floréal an II). Il était relatif au Palais National, c'est-à-dire aux Tuileries, à la place et au pont de la Révolution, c'est-àdire au pont de la Concorde actuel, ainsi qu'à ce qu'on appelait alors le Temple de la Révolution et qui devint par la suite l'église de la Madeleine.

Cet arrêté de floréal an II vaut d'être lu intégralement :

« Le Comité du Salut Pul^lic, prenant des mesures défi- « nitives sur l'embellissement du Palais national et de « ses accessoires, après avoir pris connaissance du « résultat d'un jury des Arts qu'il avait chargé d'exa-

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« miner les divers plans présentés par les artistes, en « exécution de plusieurs arrêtés précédents,

« Arrête :

<( 1° Le Palais national où la Convention tient ses

séances, etle jardin qui l'accompagne, seront embellis - d'après les bases suivantes contenues dans le plan qui « lui a été présenté par le citoyen Hubert, architecte, « dont les travaux ont obtenu la priorité au jugement

du jury des Arts ;

« 2° La cour du Palais national sera fermée, du côté « du Carrousel, par unstylobate circulaire. Des figures,

représentant les Vertus républicaines, seront placées « sur des socles portés par une seule base, symbole de

l'unité de la République. Sur la face de chacun des .( socles, du côté de la cour, sera placée une étoile flam- « boyante qui éclairera le Palais national pendant la >• nuit. La Déclaration des Droits et la Constitution

■ seront inscrites, en lettres de bronze doré sur le sty- " lobate ;

*< 11 sera placé sur le haut du dôme national une statue « de bronze représentant la Liberté debout, tenant le

■ drapeau tricolore dune main et la Déclaration des « Droits à l'autre main ;

■ 3" A l'entrée de la cour, les statues de la Justice et " du Bonheur public, élevées sur de grands piédestaux, « porteront suspendu le niveau de l'égalité. L'impri-

■ merie et les bâtiments situés dans l'enceinte de la « cour seront masqués par des groupes d'arbres ;

<' 4" Les deux galeries situées des deux côtés du « pavillon de TUnité seront réunies en démolissant les « murs qui obstruent le passage du côté du jardin. Ces

« galeries seront ornées des statues des grands hommes ;

« 5° La terrasse, en avant du Palais national, sera « agrandie jusqu'au parterre, pour y placer sur plu- « sieurs files, des orangers, des statues, des vases et « des bustes ;

« 6" Cette terrasse sera terminée, du côté du pont et « du manège, par deux entrées de quarante pieds de « largeur, composées de piédestaux, ornés de groupes « et de bas-reliefs analogues à la Révolution. Ces entrées « seront fermées, pendant la nuit, par des bascules, « combinées de manière qu'on ne les verra pas lors- « qu'elles seront baissées ;

« 1° Du côté du manège, on ouvrira, vis-à-vis de « l'entrée, un large passage qui aboutira à la rue de « la Convention ;

M 8° Les orangers du Raincy, de l'Isle-Adam, de « Meudon, et de Saint-Gloud, seront transportés dans « le Jardin National. 11 sera construit, dans la cour des « ci-devant Feuillants, une orangerie pour renfermer « les arbres pendant l'hiver;

« 9° La terrasse dite des Feuillants sera élargie ; la « partie du jardin située au-dessous de cette terrasse « sera convertie en palestre qui servira aux exercices « gymnastiques des jeunes gens; il sera construit, le « long de cette terrasse, un portique ouvert au midi dans « toute la longueur du palestre, [/intérieur de ce por- « tique sera orné de tableaux capables de développer et « de diriger les passions généreuses de l'adolescence ;

« 10° La terrasse dite des Feuillants sera garnie « d'orangers, de grenadiers et de vases. Elle sera ter- « minée par un bosquet ouvert, en pente douce, du côté

« de la place de la Révolution. Ce bosquet, ainsi qu'un <( pareil situé à l'extrémité de l'autre terrasse du côté de « l'eau, sera orné d'un monument analogue à la Révo- « lution ; cette terrasse, du côté de l'eau, sera ornée de « statues et de va'ses ;

« 11° Le parterre actuel sera changé en groupe d'ar- « brisseaux garnis de monuments de sculpture, qui « seront pris dans les maisons nationales ;

« 12° En avant de la terrasse des orangers, sera établi « une vaste esplanade destinée à rassembler le peuple « dans les jours de fêtes publiques;

« 13° Le grand bassin circulaire sera converti en une « fontaine composée des principaux fleuves de la F'rance. « Les deux bassins latéraux seront changés en deux « fontaines, l'une dédiée à la Liberté et l'autre à l'Éga- « lité ;

« 14° 11 sera ouvert quelques allées dans les grands « arbres pour faciliter la circulation de l'air. Les carrés « placés entre les arbres seront ornés de monuments en « marbre, pris dans les maisons nationales. Il y sera « établi des hexèdres semblables à ceux où les philo- « sophes grecs donnaient leurs instructions ;

« 15° Le grand bassin octogone situé au-devant du « Pont-Tournant sera supprimé. Il sera établi, des deux « côtés de l'emplacement de ce bassin, des bosquets « avec des fontaines jaillissant au-devant ;

« 16° Au bas du bosquet qui terminera la terrasse du « côté de l'eau, sera construit un bassin recevant l'eau « de la Seine, et destiné à une école de natation ;

« 17° L'entrée du Jardin national, du côté du Pont- « Tournant, sera élargie jusqu'aux piédestaux qui sou-

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« tiennent les Renommées. Il sera construit aux côtés « de cette entrée deux portiques, adossés aux parapets « du Jardin national. Ces portiques retraceront les faits M les plus mémorables de la Révolution ;

« 18'' La statue de la Liberté, élevée sur le piédestal « de Favant-dernier tyran des Français, sera remplacée « par une autre statue, debout, dans de plus p^randes << proportions, et il sera construit autour du piédestal « actuel un autre piédestal d'une plus grande proportion, « et qui laissera voir le premier ;

« 19" Les deux colonnades, formant le garde-meuble, « seront réunies par un arc triomphal en l'honneur des « victoires remportées par le peuple sur la tyrannie. Cet « arc laissera voir la ci-devant église de la Magdeleine « qui sera terminée pour devenir un Temple à la Révo- « lution ;

'< 20" En face de cet arc de triomphe et en avant du « pont de la Révolution, sera placé un autre arc qui doit « faire partie des monuments de la fête du 10 août, et « qui est mis au concours par l'arrêté du 5 floréal ;

« 21^' Entre ces deux arcs triomphaux, aux deux côtés « de la statue de la Liberté, seront élevées deux fon- « taines d'eau jaillissantes, consacrées à l'utilité pu- « blique : elles porteront des emblèmes de la Révolution <' française;

« 22" Sur le pont de la Révolution seront définitive- <i ment placées des statues de bronze antique, prises « dans les maisons nationales provenant de la ci-devant « liste civile ou des émigrés ;

« 23° L'entrée des Champs-Elysées sera agrandie. « On y placera les chevaux de Marly, en face de ceux

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« du Pont-Tournaiit, comme il est dit par un autre arrêté « du dit jour 5 floréal ;

'( 24" Ces chevaux seront flanqués de deux portiques « correspondant à ce.ux placés aux deux côtés de l'entrée « du Jardin national, près le Pont-Tournant. Ces quatre « portiques seront destinés à être ornés de sujets révo- « lutionnaires en peinture et en sculpture ;

« 25° La place de la Révolution sera convertie en un « cirque, par le moyen de glacis dont la pente douce « favorisera Taccès de toutes paris, et qui servira aux « fêtes nationales ;

« 26° Tous les dessins des vases, statues, fontaines et <( des monuments quelconques qui ne sont qu'indiqués «■ dans le présent arrêté, seront présentés au Comité « qui en arrêtera définitivement l'exécution et le pla- « cément ;

« 27° Les représentants du peuple, David, Granet et <• Fourcroy, sont chargés de surveiller l'exécution du <' présent arrêt, de lever tous les obstacles qui pourraient « s'opposer à sa réussite et de présenter au Comité tous « les moyens les plus propres à accélérer la confection " du travail;

<- 28° L'ensemble du plan qui vient d'être tracé, "' exigeant une suite de monuments et de projets qui *< nécessitent un grand travail, et son exécution devenant « pressante pour la jouissance du peuple, le citoyen .< Hubert est chargé de s'adjoindre pour cette opération « les citoyens Moreau, Bernard et Lannoy. Les monu- << ments qui font partie de ce plan seront confiés à chacun « de ces artistes par les représentants du peuple, «■ nommés dans le précédent article ;

« 29" La Commission des Travaux publics est chargée M de fournir, pour la prompte exécution du présent <( arrêté, tous les moyens en hommes, matériaux et « fonds nécessaires à la confection rapide des travaux « qu'il exige ;

« 30" La Commission des Transports et Charrois « donnera les ordres nécessaires pour transporter les « statues et les matériaux que les artistes auront « désignés. »

Ce plan n'a pas été exécuté dans son entier; mais, au demeurant, lorsqu'on examine l'état actuel des choses, on constate qu'il a été, soit immédiatement, soit par la suite, mis à profit de la façon la plus large.

Parmi les travaux entrepris, l'un des plus remarquables fut celui de l'apport et de la mise en place des deux grands groupes statuaires qui figurent, en exécution du décret de 1794, à l'entrée de l'avenue des Champs- Elysées.

Des machines d'une forme toute nouvelle avaient été construites. Lorsqu'elles furent achevées, en septembre 1793, elles purent amener de Marly à Paris ces deux œuvres d'art dont chacune ne pesait pas moins de 30.000 livres. L'appareil qui les charriait avait été éta bli par le colonel d'artillerie Grobert, d'une façon telle, que quatre hommes avaient suffi pour enlever chaque groupe et quele trajet compris entre Marly etlaplace de la Révolution, avait pu s'effectuer en cinq heures et demie. Chacun des chariots était attelé, en plaine, de dix chevaux et seize chevaux suffirent dans les montées. L'historique de ce transport fut gravée, en intaille, sur le piédestal de chaque groupe, à l'instar des inscriptions égyptiennes,

et tel que fut gravée, plus tard, sur le socle de l'obélisque de Louqsor, la figuration du travail d'érection de ce monolithe accompli par les soins de l'architecte Lebas.

Par la suite des temps, petit à petit, presque tout ce que le fameux décret du 25 floréal an II avait prévu, s'est trouvé mis à exécution, et si, aujourd'hui, vous faites le tour du jardin des Tuileries, — du ci-devant Jardin national, — si vous jetez les yeux sur la place de la Concorde et sur ce qui l'entoure, vous n'aurez pas de peine à le constater.

Le Temple de la Révolution , qui devait fermer la perspective de la rue Royale, fut édifié plus tard et le fut, selon l'esprit du décret de l'an II, sous la forme, bien déterminée et nullement religieuse, d'une imitation de la Maison carrée de Nîmes et, comme il était dit, il se trouva au lieu et place de « la ci-devant église de la Madeleine >, sur les fondations premières de cette église, établies à la fin du règne de Louis XVI.

Napoléon P"", transformant l'idée de la Convention, mit au concours un projet de Temple de la Gloire où à certaines dates on célébrerait, annuellement, des fêtes en l'honneur de la gloire militaire, où l'on officiait selon un culte réglé d'avance par lui-même en souvenir de ses propres victoires. Le projet indiqué par l'empereur fut mis au concours, et l'Académie des Beaux-Arts, comme l'empereur l'en avait chargée, désigna le vainqueur du tournoi artistique ; l'empereur cassa l'arrêt de l'Académie et adopta le projet de l'architecte Yignon comportant un temple grec. La colonnade étant achevée en 1814, à la chute de Napoléon, le monument ne fut terminé qu'en 1840.

Si nous poursuivons noire promenade, nous voyons que Forangerie existe là où le décret de iloréal a ordonné qu'elle serait, et, de même, que la terrasse des Feuillants est disposée selon le décret de 1793 qui la voulait convertir en : c< palestre qui servira aux exer- « cices de gymnastique ». Les petits enfants qui depuis plus d'un siècle ont joué là peuvent vous dire combien le terrain est propice à leurs ébats. Les admirables sociétés de gymnastique, qui, de tous les points de la France, y viennent concourir cliaque année, ignorent assurément que c'est à la Convention qu'elles doivent cet emplacement si bien approprié à leurs travaux.

Les bosquets, placés en ponte, à droite et à gauche <le l'entrée du jardin des Tuileries, existèrent vers 1793 ; ils ont disparu, mais les larges chemins inclinés sur lesquels ils se dressaient ont subsisté et conduisent aux deux terrasses qui dominent la place de la Concorde, aux angles desquels la Renommée et Mercure de Coysevox font encore pendant aux Chevaux de Marly.

Sur les terrasses il reste encore quelques vestiges des bosquets supprimés. Quant aux bosquets qui entourent le grand bassin, on en retrouve nettement la trace; ils comportent encore, comme par le passé, les merveilleuses statues des -S'a^son*', dans leurs gaines. Malheureusement, étant donnée la qualité médiocre de la pierre, le gel, la pluie, la chaleur même, chaque année, les mutile un peu plus et, sous prétexte de les guérir, les restaurateurs officiels aggravent leur destruction, en y recollant des morceaux, qui les maculent de plaies plus navrantes encore que leurs blessures.

Les quatre arcs de triomphe projetés n'ont pas été exé-

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cutés et ce n'est point dommage, car ils auraient masqué la perspective, dont les échappées sont Tune des grandes beautés delà place de la Concorde. Mais l'érection de l'arc de triomphe de l'Étoile, dont la première pierre fut posée le 13 aoîit 1806, n'est pas autre chose que la mise à exécution du décret de floréal, sauf une heureuse modification. Le décret de Napoléon avait dédié ce monument ; A la gloire de la Grande Armée. Après bien des alternatives, il fut, en 1832, rendu à sa destination première et, cette fois, consacré à la gloire de toutes les armées françaises, depuis 1792, ainsi qu'en témoignent le groupe de Rude, intitulé la Marseillaise, et celui de Cortot, comportant une statue de l'empereur.

L'idée de placer le petit arc de triomphe de Percier et Fontaine, à la sortie de la cour du Palais des Tuileries, du côté du Louvre, peut aussi être considérée comme inspirée du décret de floréal, qui plaçait un arc de triomphe, à la sortie du jardin de ces mêmes Tuileries.

Dès l'an II, d'ailleurs, des mesures avaient été prises pour que cet arc de triomphe pût être, sans retard, érigé sur l'emplacement, tout d'abord désigné. Un arrêté du 7 floréal an II ordonna, en effet, que « l'architecte Hubert et le citoyen David » « auront à prendre « dans la salle des antiques, tels fragments que bon « leur semblera pour les faire servir à l'ornementation « d'une porte qu'ils édifieront à l'entrée des Tuileries ». Cette idée d'encastrer de véritables antiques dans des monuments imités, plus ou moins heureusement, de l'antique nous apparaît comme un sacrilège; elle semblait alors aux meilleurs parmi les fervents de l'antiquité, un hommage rendu aux chefs-d'œuvre des anciens.

Alexandre Lenoir lui-même partageait cette doctrine.

Les Champs-Elysées môme, en celte partie occupée par Tare de Triomphe, sont, en partie, une création de la Convention. Un décret du même mois de floréal an II disait ceci, en son article l*"" que : « le jardin de « la maison nationale connue sous le nom de Beaujon « sera public et fera partie et suite des Champs-Elysées », et, en son article 3, que : « il sera élevé dans le jardin un « temple à rÉgalité ». Le décret ouvrait même (art. 4) un concours entre les artistes : « pour Farchitecture « simple et les ornements républicains les plus conve- " nables à ce monument ».

Est-il besoin dédire que la maison nationale de Beaujon n'était autre que l'ancien domaine, dit Folie-Beaujon, qui occupait l'espace constituant aujourd'hui la plus large part d'un quartier de Paris appelé quartier Beaujon.

Si les parties les plus dispendieuses du grand plan d'embellissement ne purent être immédiatement réalisées, ce qui ne l'était pas trop fut en grande partie terminé. Le dessin des bosquets pour ainsi dire intérieurs des jardins des Tuileries et les petits carrés, dits carrés d'Hippomène et d'Atalante, sont encore aujourd'hui tels que le projet de 1793 les a ordonnés et, sensiblement, tels qu'ils furent exécutés vers cette date. On y voit encore les fameux exèdres « où les philosophes grecs aimaient à «discourir», ces exèdres furent dessinés par David et fréquentés, non par des philosophes grecs, mais par des statues de philosophes français. Il devait y avoir, dans l'un des jardinets, une statue de Voltaire et dans l'autre une statue de Rousseau ; il y eut à cet effet, du moins en ce qui concerne Rousseau, un concours. La statue devait

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être en bronze. Le vainqueur du concours fut le sculpteur Moitte ; il reçut la prime pour Texécution de son modèle, mais le modèle seulement fut installé; il ne fut jamais coulé en bronze, si bien que le plâtre étant placé dans le jardin des Tuileries, exposé à toutes les averses et à tous les frimas, se trouva rapidement détruit. 11 n'en reste plus que la description faite par le touriste allemand Laurent Meyer, qui nous le représente tenant dans sa main une petite figure de la Nature : « Il est « assis, nous dit Meyer, en robe de chambre flottante, « coifïé d'une perruque ronde comme ce philosophe avait « l'habitude d'être habillé chez lui. »

Ce concours pour l'érection d'une statue à Rousseau a laissé derrière lui des souvenirs fort intéressants en ce que Houdon s'y est trouvé mêlé.

La municipalité de Paris lavait, dès le début de la Révolution, chargé d'exécuter pour elle un buste de Necker, et, le 29 janvier 1790, le registre de l'Assemblée communale de Paris porte une mention indiquant que ce « nouveau chef-d'œuvre du célèbre sculpteur » était apporté à THôtel de Ville « et placé dans la salle de l'Assemblée générale des représentants de la commune »> . Mais l'événement principal de la vie artistique de Houdon pendant la Révolution s'était produit à propos du projet de statue de Rousseau.

L'érection de cette statue avait été décidée par un vote du 21 décembre 1790.

Un concours fut ensuite ordonné. Houdon trouvait l'org-anisation de ce concours défectueuse et se refusa à participer à une telle épreuve dont le tort résidait, selon lui, non pas dans le principe du concours, mais dans

son mode d'application. Son avis ne fut point écouté et ne pouvait l'être facilement à un moment où le plus important était de faire table rase des anciens errements. Il s'expliqua sur celte affaire en une brochure des plus curieuses, datée de 1790, où il prétendait non sans de curieuses raisons, que, en matière de concours^ le plus sage était de choisir sur l'ensemble de l'œuvre des artistes reconnus a priori^ en vertu de leur passé, capables d'exécuter le travail demandé.

A une séance de l'Académie, convoquée pour étudier les détails du concours projeté, une opinion analogue à la sienne avait été émise par divers académiciens, notamment par Moreau le jeune, par Vincent et par Boisot. Il y avait, de plus, un précédent, de date très récente puisque le peintre, — non dénué de talent du reste, — Le Barbier, avait été directement chargé par l'Assemblée de faire un tableau commémoratif de l'action héroïque du jeune Désille. Dans le cas spécial de Houdon, l'Assemblée se trouvait largement influencée par la Commune des Arts.

On insista auprès de Houdon pour qu'il prît part au concours; il se refusa par peur d'un échec. Il huit par consentir à faire une esquisse, de la dimension de seize pouces, exigée par le programme du concours, et à l'envoyer parmi les autres. Elle représentait, croit-on, Jean-Jacques, assis, ayant autour du corps une draperie sensiblement analogue à celle du Voltaire de la Comédie- Française; à côté de lui, et debout, et l'écoutant, se tenait un enfant. L'idée que l'artiste semble avoir voulu rendre est l'Éducation. Il existe également un petit plâtre patiné où Rousseau, cette fois, est seul. Les rensei-

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gnements positifs, sur ces deux ouvrages, font défaut.

Ce que l'on sait, sans conteste, c'est que Houdon voulait faire un pendant digne de ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre qu'est son Voltaire assis. La manie exagérée des concours fit avorter son projet.

La place destinée, selon toute probabilité, à une répétition de la statue de Voltaire avait été désignée, tacitement, au centre de l'un des exèdres, indiqués dans le plan d'embellissement du jardin des Tuileries. Ceci n'est pas une simple conjoncture, puisque le Rousseau de Moitte fut placé provisoirement au centre de l'autre exèdre. Détérioré, comme je l'ai dit tout à l'heure, par les averses, le plâtre de Moitte fut, en 1797, remplacé par le Méléagre accompagné de son chien qui y est resté depuis lors.

Les royalistes de 1797 profitèrent de ce petit changement pour exercer leur verve réactionnaire ; l'un d'eux écrivait : « Méléagre remplace aujourd'hui J.-J. Rous- « seau qu'on avait, je ne sais pourquoi, placé au bout de « l'allée de la terrasse des Feuillants. J'ai entendu, hier, « un citoyen qui disait en regardant avec attention le « Méléagre : De la patience, tout remendra ; la religion « commence, car voilà d^jà saint Roch et son chien. »

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