‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 11 sur 48 · LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON · texte numérisé non relu

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON

Les idées et les sensations qui passionnaient les grandes et les petites assemblées se pénétraient mutuellement, et il n'est pas rare de retrouver, dans tel ou tel décret important, le développement de projets issus d'une assemblée de modeste importance, projets auxquels leur naïveté même, donne une saveur particulière.

C'est ainsi que, dès 1790, un groupe composé de bourgeois éclairés et d'artistes, parmi lesquels étaient les sculpteurs Moitte et Lesueur et le peintre Le Breton, avaient élaboré un petit plan d'embellissement de Paris etlavaient révélé en un opuscule intitulé : Projet cVuti- Uté et (C embellissement pour Paris, adressé aux sections '. Ces gens se plaignaient de ce que les quarantehuit sections de Paris n'eussent point chacune quelque beau monument, qui servirait à le désigner, et ils proposaient, alors, d'ériger, dans chacune des quarante-huit sections de Paris, une statue de marbre représentant ime Vertu, sur le piédestal de laquelle seraient gravées, en français — et non plus en latin comme sur les monuments de l'ancien régime — les maximes adressées au peuple, par cette Vertu. Les auteurs de cette invention ajoutaient : " Le peuple lirait ces inscriptions ; elles lui « feraient faire des réflexions qui certainement seraient

1. A Paris, chez M. Lonmon. limonadier, rue dOrléans, Porte Saint-Martin, n" -23 (in-8% 16 pages).

« à l'avantage des bonnes mœurs et du bien public. Les « sections feraient leur dénomination du nom de ces « Vertus; il serait plus agréable de dire section de la « Bienfaisance, de la Concorde, de la Fidélité. » On déclarait cela préférable aux appellations de sections de Bondy ou Mauconseil ou autres.

Et, tout de suite, les pétitionnaires en arrivaient aux voies et moyens : « Ils comptent que dans chaque section « le bon vouloir des habitants pourvoira aux frais. » Les statues devant être en marbre, le bloc nécessaire à une statue de six pieds de haut est évalué à 3.000 livres et la statue elle-même à 9.000 livres : « Ils estiment « que, si le roi les paie ordinairement 10.000 livres, les « artistes que l'on sait être plus patriotes qu'intéressés « feront sûrement le sacrifice d'une partie du produit « de leurs talents pour contribuer à l'embellissement de « la capitale », et ils ajoutent que, pour faciliter les souscriptions, les artistes se contenteraient de n'être payés que par acomptes mensuels répartis sur deux années. Et, ayant fait un parallèle entre le temps présent et u l'ancien régime », — • le mot y est déjà en 1790, — ils vantent les avantages du concours. L'idée des concours, où le grand public, l'universalité des citoyens, formeront le jury, dominait tous les esprits d'alors. On avait tellement abusé de la faveur que, dans les assemblées populaires, plus encore que partout ailleurs, on attribuait au jugement du public une valeur que, en art, particulièrement, il ne saurait avoir.

L'idée générale des auteurs du projet n'était nullement vague et chimérique. Loin de là. Après avoir cité les villes de l'antiquité peuplées de statues qui faisaient

radmiration du monde, et notamment Rome dont, disaient-ils, « les habitants actuels, plongés dans une « honteuse fainéantise, ne subsistent que parles dépenses « qu'y font les étrangers », ils prévoyaient le moment où la ville de Paris, peuplée d'œuvres d'art, deviendrait le centre de la vie artistique du monde entier. Us calculaient que, ainsi, elle attirerait, venant de tous les points du globe, des curieux dont les dépenses rendraient en bénéfice, et au centuple, le montant des sacrifices faits pour Tembellissement de la cité. Enfin, et comme ultime raison, leur plan avait pour objet « de fournir à chaque <( instant au peuple une éducation facile objection long- « temps négligée), des principes pratiques de morale et « l'amour des vertus publiques ».

Ce sur quoi ils dressaient une liste de cinquante-huit Vertus, parmi lesquelles on pourrait choisir; à moins toutefois qu'on ne trouvât encore mieux. Au-dessous de la statue de chacune de ces Vertus devaient être placées quelques lignes bien senties, et invitation était faite aux savants d'avoir à les formuler. Les auteurs du projet donnaient quelques exemples et, pour ainsi dire, quelques échantillons des notices qui leur semblaient nécessaires. En voici quelques-unes.

Il y avait ainsi huit titres de Vertus avec notices provisoires et cinquante autres sans notices adressées aux méditations des faiseurs de maximes. En dernier lieu il y avait une cinquante-neuvième statue projetée : celle de la Constitution qui devait porter ceci :

« François, c'est à vous à qui je dois la plus belle « existence que jamais aucun peuple ait su me donner, « Gardez-vous d'entendre les lois que vous vous êtes

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« prescrites, et défendez-vous des hommes pervers qui « chercheront à me détruire. »

Ces formules n'avaient rien de définitif dans l'esprit des artistes rédacteurs du programme, car ils ajoutaient aux formules proposées par eux cette indication :

« Ou d'un ton plus sublime cela regarde MM. les « gens de lettres auxquels il ne nous convient pas de « donner des avis. »

Le 14 octobre 1790, la section du faubourg Saint- Denis, sur la lecture du projet en question, faite par Lesueur, décidait qu'elle le ferait communiquer aux quarante-sept autres sections de Paris et porter au Conseil de la ville.

Cette même idée d'élever un temple à toutesles Vertus ne fut pas étrangère au sentiment qui inspira les membres de l'Assemblée Constituante lorsque, en 1791 ils ordonnaient la transformation de l'église Sainte- Geneviève en un monument consacré à la sépulture des grands hommes.

L'église Sainte-Geneviève n'avait rien de commun avec le souvenir de l'humble bergère, patronne de Paris, et ce que Souftlot, l'architecte du monument, avait le plus oublié, c'était la donnée historique de l'édifice. Souftlot faisait, dores et déjà, de l'architecture révolutionnaire. 11 avait, selon l'ingénieuse définition d'Edgar Quinet, vécu « en pleine lumière, non avec les « chartes et les chroniques du moyen âge, mais avec (1 Montesquieu, Rousseau, Buffon, Voltaire, ces quatre « colonnes du siècle de l'esprit ». Souftlot avait voulu élever un édifice colossal, digne rival de Saint-Pierre de Rome, et le vouer à la pensée de son siècle. Qu'il ait été

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chercher les choses aussi loin, voilà qui serait difficile à établir; mais qu'il ait agi, mû par la force même de l'atmosphère ambiante qui l'enveloppait, de cette atmosphère qui a fait germer toutes les semences de la Révolution française, cela n'est pas douteux.

La fin du xviii'^ siècle semblait ne pas comprendre la beauté tout entière du plus grand monument qu'elle eût elle-même produit. Inachevé, il dominait la montag-ne Sainte-Geneviève, alors peu peuplée, et la monarchie finissante ne se hâtait point de le terminer définitivement, si bien que l'église n'était pas encore consacrée lorsque, le 4 avril 1791, l'Assemblée Constituante apprit la mort de Mirabeau. Elle leva les yeux vers la montagne Sainte-Geneviève, et de l'église colossale, qui était là-haut elle fit un superbe temple de la Gloire.

Le génie de Mirabeau, le mouvement de douleur publique causé par sa mort, déchirèrent pour ainsi dire le voile qui couvrait la pensée dominante de Soufflet. L'Assemblée alors, s'empara du monument où le culte chrétien n'était point encore établi et en fit un temple païen. Imitant l'antiquité, elle lui donna le titre de Panthéon.

Au-dessus de Paris, elle vit la colonnade et la coupole du Panthéon se dresser comme la couronne suprême placée sur le chef de la Cité. L'énormité du Panthéon, si justement blâmée lorsqu'il s'agissait d'y placer les méditations et le mystère de la piété religieuse, devint une qualité suprême, dès que le monument fut destiné à l'apothéose du génie humain.

Alors, pour inaugurer le Panthéon, on y porta les cendres du grand Mirabeau, qui avait été l'âme et la voix

de la Révolution à ses débuts, et dont personne alors ne soupçonnait la défection. Dans le recueillement et dans la douleur, la Nation française représentée par un immense cortège, vint porter au Panthéon celui en qui elle incarnait l'œuvre déjà accomplie. Là devaient désormais reposer les morts illustres dont la vie serait pour chaque citoyen un sujet de respect et une force d'émulation.

Disons-le tout de suite : dans l'intention de la Constituante, les honneurs du Panthéon devaient être décernés aux hommes, seulement, qui avaient le plus vaillamment servi le Droit et la Justice. Là devaient être placés ceux qui, par la force de la vertu, avaient vaincu la puissance de la force. Et, symbole vraiment touchant, la légende de sainte Geneviève elle-même se trouvait respectée. Car la bergère, dont la houlette avait arrêté Attila, avait droit à conserver sa place à côté des hommes comme Mirabeau, comme Rousseau, comme Voltaire, qui, sans autres armes que leur voix ou leur plume, avaient fait crouler, une à une, toutes les puissances d'exactions, accumulées pendant des siècles par l'autocratie, et fait tomber les armes des mains qui les tenaient pour accomplir l'œuvre d'injustice.

Jamais, dans la pensée de ceux qui ont institué le Panthéon, jamais dans une ligne, jamais dans une parole émanant d'eux, il n'apparaît qu'une place y soit destinée à un homme qui, à un titre quelconque, a fait usage de la force matérielle. Et cette pensée des premiers fondateurs du Panthéon est si profonde et si pénétrante, que, même de nos jours, il ne viendrait à personne l'intention de décréter les honneurs du Panthéon à un homme dont la

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gloire serait exclusivement pétrie de faits de guerre.

Dès le mois de mai 1791, l'architecte Quatremère de Quincy avait été chargé par le Directoire de Paris de lui tracer les mesures propres à transformer l'église Sainte-Geneviève* selon sa destination nouvelle. Il apporta, en conséquence, devant cette Assemblée, tout un projet, d'après lequel, le Panthéon devait être, non pas un cénotaphe où l'on déposerait les restes des grands hommes, non point un lieu de Mort, mais, comme il l'indiquait lui-même, un lieu d'Immortalité.

Selon lui, en ce lieu, se célébrerait la religion de toutes les supériorités humaines et de toutes les gratitudes sociales ; là, seraient vénérées par les hommes, toutes les grandeurs venues des hommes, tous les actes capables d'inspirer le Bien et le Beau. Développant cette thèse il insistait en ces termes :

« Ne serait-il pas possible que l'asyle des hommes qui « ont bien servi la patrie devint le chef-lieu de l'auguste « cérémonie qui impose à tous les citoyens l'obligation « de la servir ? Pourquoi n'élèverait-on pas, au centre « de la coupole, un autel à la Patrie, où se prêterait « solennellement le serment de tous ceux qu'une fonction « quelconque oblige à cet engagement. »

« Pourquoi cet oratoire de tous les grands hommes ne « serait-il pas exclusivement consacré aux harangues « funèbres des citoyens que leurs vertus rendraient « dignes de cet honneur?

« Pourquoi n'en ferait-on pas choix pour décerner les « récompenses de tous genres, les prix de vertus, de « patriotisme, de dévouement au bien public?

« Pourquoi n'affecterait-on pas spécialement cette

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« galerie d'honneur et de vertu, à des distributions « annuelles de prix fondés pour l'encouragement des « études et de la jeunesse? Et quel lieu fut plus propre <i à exciter les jeunes gens à l'amour de la patrie et des « belles choses que celui où associés, en quelque sorte, « d'avance aux grands hommes qui les environneraient, « ils prendraient, sous leurs yeux, l'engagement de les <i imiter et apprendraient à connaître déjà la patrie par « ses bienfaits. »

Quatremère de Quincy fut chargé d'aménager le monument et, à propos de la cérémonie du dépôtdes cendres de Mirabeau, il fit boucher, avec de la maçonnerie, les baies qui se trouvaient à droite et à gauche de la porte de bronze et donnaient accès dans la grande nef. Ainsi il arrivait à éviter des contre-jours et désormais, lorsque s'ouvrirent les deux gigantesques vantaux de cette porte, un flot de lumière envahit, d'un seul jet, de part en part, la grande travée médiane.

La première transformation qui fut faite à la décoration du [•'anthéon consista dans la modification du fronton. Au lieu et place du bas-relief du fronton déjà existant représentant le Triojnphe de la Foi, sous la forme d'anges et de têtes de chérubins, placés sur des nuages, en adoration devant une croix entourée de rayons, œuvre de Coustou, très médiocre, du reste, on mit un bas-relief de Moitte représentant la Patrie, sous la figure d'une femme, entourée de symboles qui désignaient la France. Elle était debout occupant le milieu du fronton ; à ses côtés se dressait un autel, sur lequel elle prenait des couronnes de chêne. « Ses bras étendus indiquaient qu'elle les offrait « à l'émulation générale. L'une de ces couronnes est

« suspendue sur la tête d'une modeste jeune fille, em- « blême de la Vertu, qui se contente de mériter le prix (I sans le solliciter; l'autre couronne est ravie avec « audace, par un jeune homme, que des ailes et les « attributs de la* Force caractérisent. C'est le Génie qui « conquiert la gloire. La Renommée conduit, par les « crinières, comme en triomphe, deux lions attelés à un « char rempli des principaux attributs des Vertus. Ce <( char a renversé le Vice, qui tourne contre lui-même « le poignard dont sa main est armée. Dans la partie « gauche du fronton, le Génie de la Philosophie, pourvu « de larges ailes, combat, avec le flambeau de la Vérité, « les Préjugés et les Erreurs représentés par deux (( griffons traînant un char rempli d'attributs des « Erreurs. L'un recule à la lueur du flambeau, l'autre . « expire sous les pieds du Génie. Les figures avaient « quatre mètres de proportion ' . »

La dédicace latine à sainte Geneviève avait été remplacée par cette inscription : Aux Grands Hommes la Patrie reconnaissante, telle qu'elle existe aujourd'hui. L'auteur de cette devise célèbre était Pastoret, procureur-syndic du département de Paris, et l'inscription en avait été votée par l'Assemblée Constituante, après avis conforme de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, qui, jusqu'à sa suppression, conserva la charge de présenter au choix du Gouvernement, toutes les inscriptions destinées aux monuments publics.

La transformation de l'intérieur se trouva singulièrement facilitée par l'esprit du plan original exécuté par

1. Tiré du Rapport à l'empereur et roi, sur les Beaux-Arts, depuis les vingt dernières années, rédigé par Le Breton (1808).

Soufflot, car, en réalité, l'église Sainte-Geneviève, telle que la Révolution la trouva, ressemblait à un monument élevé à la Philosophie religieuse, bien plus qu'à une église destinée au culte chrétien catholique, apostolique et romain. Les croquis de Soufflot, les dessins de ses projets, nous montrent Fintérieur de Fédifice, enrichi des sculptures et des peintures les plus charmantes, et des symboles les plus éclectiques. Soufflot, et, après sa mort, survenue en 1781, son successeur, Rondelet, ne s'en étaient point tenus aux croquis.

Déjà, en 1789, les voûtes de deux nefs avaient reçu : lune les symboles de l'Ancien Testament, l'autre ceux de l'Église grecque. Les modèles consacrés à l'Eglise latine n'attendaient plus que leur mise en place dans la partie qui leur était consacrée.

Dans les compartiments de la nef d'entrée on voyait, au centre, un Jéhovah en bronze doré, placé dans un triangle et environné de rayons d'or et de nuages. Il y avait, de plus, quatre pendentifs portant les figures de Moïse, d'Aaron, de David, de Josué, et, non loin de ces statues, des bas-reliefs racontant la vie de ces patriarches. Au milieu de la calotte du dôme, étaient les Tables de la Loi gravées en caractères hébraïques.

Côte à côte avec le culte mosaïque, l'Église grecque était représentée par les statues de ses docteurs : saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, accompagnées de bas-reliefs conçus d'après des scènes de leur vie.

En plus de cela, tous les modèles relatifs à l'Église latine, ainsi que les statues de saint Gérôme, de saint Augustin, de saint Grégoire le Grand, égalementaccom-

pagnes de scènes tirées de leurs vies, étaient prêts à mettre au point.

A l'orig'ine des travaux, décrétés en 1791, on proposa ■de conserver telles quelles les deux nefs consacrées à la religion mosaïque' et à la religion chrétienne grecque, de mettre en bon état la partie terminée et destinée à l'Église latine, et de décorer le reste du temple des attributs de tous les autres cultes, y compris — bien entendu — ceux des temps antiques.

On poussait les choses jusqu'à rêver de faire de l'immense bâtiment du Panthéon une sorte d'église die l'universelle Tolérance. On eût officié dans chaque partie d'un même édifice, selon le rite de chaque religion, côte à côte avec toutes les croyances et tous les rites des religions les plus diverses. On voulait faire du Panthéon quelque chose comme le Temple de la Liberté de Conscience et de la Bienveillance réciproque.

Les grands travaux de modification de l'extérieur furent étudiés dès 1791 ; la préoccupation dominante des gens chargés de la transformation du monument, et le plus spécialement celle de Quatremère de Quincy, se rapportait à la question, depuis longtemps discutée, de la modification de la coupole, qui chargeait le dôme au delà de ce que son état de faiblesse lui permettait de supporter. Le dôme, en effet, menaçait de crouler sous la moindre fatigue, et la situation était si grave, que tous les architectes, après de vains essais de consolidation, fort peu rassurants, en étaient arrivés, l'un après l'autre, à proposer la suppression de la grande coupole.

On avait même établi un projet, dont il existe d'ailleurs les dessins, où le dôme était supprimé et remplacé

140 LES AUTS ET LES AnTLSTE»

par une colonnade qui coiffait le monument d'une sorte de couronne où, au sommet de chaque colonne, étaient placées, comme autant de ileurons, des statues de grands hommes. Quatremère combattit ce projet qui faisait de la colonnade quelque chose d'analogue à la rotonde d'Agrippa, ou au tombeau d'Adrien, et il dit que cette rotonde viendrait là « comme un surtout de table». 11 reprochait à ses contemporains leur excessive manie d'imitation : « Avec ces gens, écrivait-il, il faut toujours « voir avec des verres, jamais avec ses yeux, il faut tou- « jours supposer qu'on est un autre. »

En fin de compte, on s'en tint à la suppression de la lanterne, et on plaça sur le dôme, une sorte de plateau destiné à recevoir une statue colossale de la Renommée, dont le sculpteur Dejoux faisait le modèle. On dut combiner les forces et les formes du plateau avec la forme et le poids de la statue.

Mais on fit plus encore. L'Académie des Sciences ayant désiré établir un observatoire sur le sommet de la coupole, des mesures furent prises en conséquence. Ce point, le plus élevé de Paris, avait déjà servi aux travaux d'observation du méridien. Le demi-globe sur lequel la Renommée devait poser son pied fut disposé de façon à donner asile aux astronomes et à leurs instruments; il fut percé de douze fenêtres, et devint un cabinet astronomique des plus précieux.

Par la suite, on eut vite constaté l'incurable faiblesse du dôme, par suite delà nature du sol sur lequel repose l'ensemble de l'édifice et, de là, l'impossibilité d'y jamais pouvoir placer une statue en métal telle que devait l'être la statue de Dejoux. On ne voit pas comment aurait pu

être mis à exécution le projet tout entier de Quatremère de Quincy. d'après lequel, la statue de la Renommée devait planer au-dessus des Vertus qu'elle proclame.

A cet effet, enlrq^ chacune des trente-deux colonnes qui supportent le dôme, Quatremère voulait placer autant <le statues symboliques de Vertus; il avait même fait exécuter des modèles, en silhouettes peintes, les avait mises en place. Cet essai — cest lui du moins qui laffirme — aurait obtenu l'approbation générale.

Nous trouvons, mais, sous une forme moins lapidaire, dans un rapport de ce même Quatremère, en 1792, alors que le modèle en plâtre de Dejoux était terminé et qu'on se préparait à en commencer la fonte, l'idée formulée dans le décret de lloréal an II : « la victoire fournira le bronze ». Se préoccupant de la nécessité où on allait se trouver d'épargner partout les métaux utiles aux armes de la guerre, et rêvant de la paix prochaine, Quatremère disait :

« La paix sera venue avant le moment de la fonte, pour restituer aux arts, avec usure, tout le métal que <.'eux-ci ont prêté à la guerre. »

La statue de Dejoux, qui ne mesurait pas moins de soixante-dix pieds environ vingt-trois mètres) de haut, n'eut point le don de plaire au Conseil général de la Commune de Paris. Le procureur de la Commune la déclara " extrêmement ridicule », et le Conseil décida de signaler cette œuvre à la Convention, « afin qu'elle ne désho- ^< nore pas un si beau monument » (le Panthéon français).

Elle resta donc dans l'atelier concédé à Dejoux. Elle <îxistait encore, en 1808, dans ce local, situé avenue du Roule, et appartenant à la Ville de Paris.

Pour savoir ce que fut le Panthéon, le plus simple est d'emprunter directement à Le Breton, tout en la résumant à l'occasion, la description qu'il en a laissée. Elle est, tout à la fois, très détaillée, très complète et caressée avec d'autant plus d'amour, que Le Breton pouvait bien y voir la mise à exécution d'une œuvre, colossale en soi mais analogue, quant au fond, au petit projet d'utilité et cV embellissement de Paris dont il avait été l'un des auteurs et l'un des promoteurs en 1790.

Les modèles en plâtre de quatre groupes statuaires d'une hauteur de quatre mètres (debout) ornaient le fond du péristyle: un Guerrier mourant pour la Patrie (signé Masson). La Patrie, représentée sous les traits d'une femme, soutient le guerrier nu, blessé, il s'appuie sur son bouclier couvert d'une peau de lion. La Patrie le regarde avec tendresse. Au-dessus de ce groupe on voyait un bas-relief signé Chaudet, le Génie de la Gloire et celui de la Force soutenant un soldat^ qui tombe en 77iourant,près de l'autel de la Patrie, sur lequel il dépose son épée. Le cadre placé sous ce bas-relief portait cette inscription : Il est doux^ il est glorieuo:; de mourir pour la Patrie.

Le groupe suivant, — toujours sous le péristyle, — et également en plâtre, était haut de quatre mètres, œuvre du même Chaudet, il représentait V Instruction publique ; Minerve y présente à un jeune homme une couronne, que celui-ci s'efforce de lui prendre des mains. Au-dessus, le bas-relief correspondant, œuvre de Lesueur, comportait la Patrie présentant aux pères et aux mères une institutrice. De jeunes garçons et des jeunes filles

vont au-devant d'elle, des enfants Tembrassent. La devise, placée sous ce bas-relief, était :

V Instruction est le besoin de tous.

ut

La Société' la doit à tous ses membres.

Venait ensuite, analogue aux deux groupes précédents, la figure de la Loi, par Roland. Elle est ainsi décrite par Mayer ' : « Assise avec l'air du commandement, « avec un grand sérieux dans son expression et son atti- « tude, elle étend sa main droite, ornée d'un bâton de « général, et appuie la gauche sur les tables de la Loi, « sur lesquelles sont gravés ces mots : Les hommes sont « égaux devant la Nature et devant la Loi. » Sous le « bas-relief correspondant, dédié à l'empire et à la « protection des Lois, on voit la Patrie tenant la table « de la Loi ; un vieillard prosterné jure d'obéir à la Loi ; " un jeune guerrier jure de la défendre. Au bas de (' l'encadrement on lit :

Obéir à la Loi., c'est régner avec elle.

Enfin, le quatrième groupe, par Boichot, représentait la Force sous les traits d'un Hercule au repos, la main appuyée sur une table, où se lisait : Force par la Loi.

Dans le bas-relief correspondant, la Patrie, assise à l'entrée du temple des Lois, montrait à l'Innocence la statue de la <( Justice » ; à ses côtés, étroitement unies à elle, étaient deux figures que leurs attributs tentaient

1. Dans : Frafjments sur Paris, publié à Hambourg, 1796-1797 traduction de Tex-général Dumouriez.

lii Li:S AHTS ET LES AUTISTES

de montrer comme la Jurisprudence civile et la Jurisprudence criminelle. Et la légende était :

Sous le }'ègne des Lois^ V Innocence est tranquille.

Au milieu de la fagade, c'est-à-dire au-dessus de la grande porte d'entrée du monument, un grand bas-relief de Boichot, représentant la Déclaralion des Droits de rhomme et du oiioyen. La Nature, figure mi-partie nue, mi-partie vêtue à l'antique, ayant à ses côtés la Liberté et rÉgalilé. leur montre les tables de la Loi qu'elle tient ouverte dans ses mains'.

Les cinq bas-reliefs et le fronton, œuvres médiocres pour la plupart, mais toutes d'un style inspiré de l'Art antique, remplaçaient des ouvrages, pour la plupart médiocres aussi, et presque tous conçus dans le style gracieux et fade qui était de mode à la fin du xviii'^ siècle, style dont on ne doit pas, néanmoins, trop médire, car il possédait deux maîtresses qualités, absentes le plus souvent de celui qui l'avait remplacé. 11 était spirituel et il était décoratif. Cette partie delà transformation du Panthéon fit disparaître, et sans qu'il en restât trace — ce qui semble a priori regrettable, — une œuvre de lloudon : saint Pierre recevant les clefs de l'Eglise. Quant au fronton de Coustou, remplacé par celui de Moitte, ce que Ton en connaît par les gravures console de sa disparition.

1. Quaml l>e liretoii écrivit, en 180», s(in i-aiiport à Napoléon sur l'iUal (les lieaux-.irls, il tlocrivit ainsi ce bas-relief : «Il a pour « sujet les droits naturels de lliomnie en société. Ces droits sont « écrits sur nnc table, que lient la Nature, exprimée par vnie « femme. » Les figures de la I^ibcrlé et de i'Kgalité sont passées sous silence dans le te.xte de Le Breton. Il va des mots qu'il était alors interdit d'écrire. Le nom de la Loi lui-même était escamoté.

De même qu'on avait entièrement transformé le péristyle, on avait, de fond en comble remanié l'intérieur. On avait supprimé des tribunes et des voûtes et enlevé les innombrables bas-»ellefs chargés de sujets tirés de l'Ancien Testament et de l'Évangile, mêlés d'innombrables ornements et enrubannés de versets de l'Ecriture. On avaitaussi — pour parler le langage du temps présent — laïcisé l'ornementation, mais on avait, sous cette forme, repris la pensée maîtresse de Soufflot.

Et, c'est ainsi que la nef occidentale était consacrée à la Philosophie, la nef orientale à V Amour de la Pairie, la nef méridionale aux Beaux- Arts. La nef septentrionale n'avait pas encore reçu sa destination définitive. La petite coupole d'entrée eut ses groupes d'anges remplacés par des animaux ailés, symbolisant : la Verlu, la Science, le Génie, la Philosophie; sur les pendentifs on voyait Y Histoire écrivant sur les ailes du Temps, et foulant aux pieds les débris des sceptres et des couronnes. Par ailleurs, la Patrie récompensait V Agriculture . Tout ce qui constitue l'activité de l'esprit humain était là, représenté, dans le monument colossal, aussi bien la Géométrie théorique et la Géométrie pratique que l'Astronomie ou que l'Éducation du peuple, la Navigation et le Commerce, représenté par Mercure exhibant triomphalement le décret sur la liberté commerciale. Chardin avait sculpté la Poésie couronnant Homère et l'Éloquence couronnant Démosthène; Ramey avait symboHsé la Musique et l'Architecture, Petitot la Peinture et la Sculpture, posant une couronne sur la tète de la Sagesse. CarteUier avait, une fois de plus, montré l'Amour de la Patrie sous les traits dun guerrier armé d'une massue, tenant par la mam la

Victoire; à ses côtés se tenait la Prudence, gardienne des conquêtes.

Les artistes ne s'étaient point oubliés eux-mêmes, et l'un d'eux, Horta, chargé de représenter le Désintéressement, lui avait donné pour physionomie deux femmes, dont Tune détache ses pendants d'oreilles et l'autre dépose sur l'autel de la Patrie le bracelet qu'elle vient de retirer de ses bras. Ceci était un souvenir, une allusion directe à la scène de septembre 1789. où les femmes d'artistes avaient donné l'exemple du désintéressement, en apportant leurs bijoux à l'Assemblée Nationale.

Le centre de la coupole devait recevoir quatre statues, quatre génies, de cinq mètres de proportion, et dont chacun correspondait à l'Idée consacrée dans chacune des quatre nel's devant laquelle il se dresserait. Ces quatre grandes figures devaient être exécutées en métal, car il était impossible de les encastrer dans la pierre par suite du mauvais état de la coupole.

Le travail énorme de réfection du Panthéon avait occupé, entre 1792 et 1793, un groupe qui ne comprenait pas moins de seize artistes statuaires, et de cent sculpteurs d'ornements ou de praticiens.

L'ensemble de ce travail, malgré les inégalités de mérite, afférent à toute œuvre exécutée hâtivement, par des équipes nombreuses, malgré l'impulsion parfois anti-artistique, si j'ose ainsi parler, résultant des préoccupations de l'esprit public, malgré les défauts que l'inégalité de savoir des artistes rendait plus choquants encore, n'en reste pas moins l'une des plus importantes manifestations d'Art qu'on ait vues. Cette œuvre, si

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importante matériellement, fut très discutable au point de vue de l'Art le plus pur, mais, malgré tous ses défauts, elle n'en marque pas moins une étape dans Thistoire de l'Art. Elie ' comportait, au demeurant, une grande dépense de talent.

Quand, en 1806, Napoléon rendit le Panthéon au culte religieux, et entendit le consacrer à la sépulture de ses plus illustres serviteurs, il maintint l'inscription placée au fronton et conserva les décorations patriotiques, dues à la Révolution.

La Restauration fit enlever l'inscription et massacrer toutes les sculptures.

J'allais oublier de dire que, outre les cendres des grands hommes, le Panthéon devait recevoir, en vertu du décret de floréal an II, une colonne, placée au centre, et vouée à la gloire des humbles guerriers morts pour la Patrie; un concours avait été ouvert à cet effet.

La décoration du Panthéon fut le seul grand ouvrage que la pauvreté des temps permit de mettre à exécution pendant la période révolutionnaire.

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