JI LES ARTISTES AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
Si un grand nombre d'artistes devança parfois le mouvement qui allait révolutionner entièrement les formules artistiques et qui bientôt allait commander la mode, ceux-là, tout au contraire, furent rares, qui, dès l'origine, prirent part au mouvement politique parmi lequel ils vivaient. Il n'est point établi qu'aucun d'eux figurât parmi les combattants de la prise de la Bastille. Plusieurs s'en sont vantés, mais sans preuves, à un certain moment où il y avait avantage à s'en vanter. Et, s'il est exact que, les 5 et 6 octobre, lorsque les femmes du peuple s'ameutèrent à l'appel d'une toute jeune fille. Rose Chabry, qui était de son état sculpteuse sur bois, et, conduites par elle, se rendirent à Versailles pour y demander du pain, il n'est pas moins exact que Rose Chabry, à cette époque, n'était plus à proprement parler une artiste, puisque, faute de pouvoir vivre de son art, elle s'était faite bouquetière.
L'attitude des artistes n'avait rien que de très normal, et c'est à tort que, par la suite, David leur en fit durement grief, et rien ne prouve que, s'il n'avait été lui-même dans des conditions de succès tout à fait exceptionnelles, il
n'eût point suivi les mêmes errements que la majorité de ses confrères. Dans son premier mouvement, la Révolution avait renversé tout ce qui faisait vivre la majorité des artistes. L'émigration, qui avait commencé vers le mois de juillet 1789, leur enlevait, dès les premiers troubles, une partie de leur unique clientèle ; chaque mouvement nouveau la raréfiait, et rien dans l'état de chose nouveau ne tendait à la remplacer. Au demeurant, le premier mouvement de la Révolution consommait la ruine de la plupart des artistes. Nétait-il donc pas tout naturel qu'ils ne se jetassent point avec enthousiasme, dans un drame qui, comme entrée de jeu, leur apportait la misère.
D'autre part, comme ils appartenaient à la classe plébéienne, comme, pour la plupart, ils souffraient de vivre vis-à-vis de l'aristocratie et des puissants du jour dans un état de dépendance, souvent fort pénible, parfois voisin de la domesticité, ils arrivèrent, petit à petit, à comprendre qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir pour eux. Alors beaucoup se prirent d'un bel amour pour l'œuvre de la Révolution. Et, à mesure que s'élargissait l'horizon qu'elle leur ouvrait, on voyait s'élargir la pensée des artistes les plus dévoués et les mieux doués.
Un exemple de cet état d'esprit me tombe sous la main et, avant d'aller plus loin, j'ai plaisir à le citer, tel que nous le donnent deux lettres du peintre Antoine Vestier, auteur d'un très beau portrait de M""" Yestier, daté de 1787, qui fait fort bonne figure au Musée du Louvre, et qui fut, surtout, célèbre par son portrait de Latude qui fait actuellement partie du Musée Carnavalet. On y voit Latude, représenté à côté de la Bastille en démoli-
tion, ayant auprès de lui réchelle de corde qui avait servi à son évasion ; à coté de Teftigiede Latude,yestier avait peint un poteau sur lequel était fixée la lettre de cachet datée du 28 février 1756 qui avait, pour la première fois, fait embastiller son célèbre modèle. Outre ses qualités documentaires et anecdotiques, cette toile est d'une réelle valeur, au point de vue de l'art. Vestier en fit une gravure qui devint rapidement populaire et au bas de laquelle il plaça un quatrain par lequel il donnait le courage de Latude en exemple aux Français jaloux de conquérir leur liberté.
Le 16 décembre 1790, à propos de la mort de sa mère, il écrivait donc à son beau-frère :
« Vous saurez que je ne reçois d'argent de qui que ce « soit. Ce sont quelques élèves qui apprennent à dessiner « chez moi qui m'aident à défrayer ma maison. Quand « par hasard je fais un portrait, on ne veut pas me le « payer le quart de ce qu'on me payait avant la Révo- « lution pendant laquelle j'ai été obligé de vendre des « objets à grosse perte pour vivre. En bon patriote, j'ai « fait des sacrifices de temps et d'argent pour soutenir « la chose publique, et s'il fallait sacrifier mes plus « chères espérances pour que la Nation entière soit (( heureuse je le ferais de bon cœur. On n'est parfaile- « ment heureux que lorsqu'on peut contribuer à faire le « bien. L'espérance me ranime, en pensant que notre « Assemblée remet les choses dans un nouvel ordre qui, « à l'avenir rendra au peuple une paix et un bonheur « durables, dont je ne jouirai peut-être pas parce que je « ne serai plus en état de travailler. Le fruit de l'arbre « que nous plantons sera recueilli par nos enfants : d'y
« penser est pour moi une jouissance qui me console de « mes pertes. »
Par la suite Vestier dit à son beau-frère que : « au moment où il écritj il n'a» pas même un sol » et ajoute : « J'attends comme le messie une somme de centécus qui m'est due ». Il raconte comment il a dû quitter un logement de onze cent cinquante livres pour en prendre un de six cent quatre-vingts livres, encore trop coûteux, et dont la charge est d'autant plus dure pour la famille que son fils est sans travail depuis longtemps déjà. La gêne dans la maison est telle qu'il ajoute, en post-scriptum, que ses facultés ne lui permettent pas de faire des dépenses pour le deuil. Quelques mois plus tard (février 1791) les affaires ne sont point en meilleur état. Au contraire. Les cent écus n'ont pas été payés, le fils continue à ne trouver aucun travail : « Voilà deux ans entiers qu'il n"a pas gagné un sol, non plus que moi. » On a supprimé des déjeuners, on a vendu petit à petit, et à perte, toutes sortes d'objets pour vivre au jour le jour. Mais Vestier ne se démonte pas : « Et pour que nos aristocrates « ne triomphent pas de ma détresse, écrit-il, quand ils « me disent : « La Révolution doit vous ruiner, vous ne « faites « plus de portraits », je réponds avec intrépidité « que j'ai de la besogne plus que je n'en puis faire, et « tout le monde me croit très occupé, .le travaille pour « moi, cela se vendra quand ça pourra. »
Et il serait malheureux de ne pas recueillir la fin de cette lettre de Vestier : « Je vous invite, mon frère, à « supporter comme moi avec patience la misère qui est « générale, et que cela ne vous empêche pas d'être un « zélé patriote pour le soutien de la Constitution nouvelle
« dont un bonheur inévitable, si nous ne l'éprouvons « assez tôt, tournera au profit de nos enfants et de nos « neveux. Cette sublime idée me ravit et me fait trouver « supporta])le la situation que j'éprouve. »
Vestier a laissé quelques toiles de valeur, se rapportant aux scènes de la Révolution ; il a exposé au Salon de 1791 deux portraits historiques; celui dès Sarette et celui de Gossec fort remarquables en eux-mêmes.
Pour ne point être injuste envers les artistes, il faut dire que, s'ils ne donnèrent guère, comme Vestier, l'exemple de l'initiative politique, ils donnèrent l'exemple de la générosité patriotique le plus admirable.
Aux premiers jours de la Révolution, après que Mirabeau eut lancé sa terrible apostrophe : « La banqueroute, la hideuse banqueroute frappe à notre porte ! » la femme du sculpteur Moitte, artiste elle-même, se mit à la tête d'un groupe de femmes d'artistes habitant le Louvre, et pritl'initiativedeleur demander lesacrifice de leurs bijoux et de leurs parures. Rllcs accédèrent, de tout cœur, à cette invite, elles groupèrent leurs plus précieux joyaux, puis, il fut décidé qu'une délégation d'entre elles irait à Versailles pour en faire don à la Nation appauvrie.
Le 7 septembre 1789, on vit, en effet, arriver à l'Assemblée, à Versailles, venant de Paris, un groupe de femmes, jeunes encore, pour la plupart, vêtues toutes de robes blanches ornées de centures tricolores. Sur leur demande elles comparurent devant l'Assemblée. L'une d'entre elles portait un coffret renfermant les bijoux, dont elle-même et ses collègues, venaient faire l'abandon au profit delà Nation. Elles furent introduites avec cérémonie, et l'on fit avancer pour elles au pied de la
tribune du président une série de sièges. L'orateur qui les accompagnait. Bouchet, député d'Aix, prononça en leur nom le discours suivant :
« Lorsque les J^omaines firent hommage de leurs « bijoux au Sénat, c'était pour lui procurer l'or néces- « saire à l'accomplissement du vœu fait à Apollon par « Camille avant la prise de Veïes. Les engagements con- « tractés envers les créanciers de l'État sont tout aussi « sacrés qu'un vœu. La dette publique doit être scrupu- « leusement acquittée, mais par des moyens qui ne « soient pas onéreux au peuple.
« C'est dans ces vues que les femmes d'artistes « viennent offrir à l'auguste Assemblée des bijoux « qu'elles rougiraient de porter quand le patriotisme en « commande le sacrifice.
« Et quelle est la femme qui ne préférera linexpri- « mable satisfaction d'en faire un si noble usage, au « stérile plaisir de contenter sa vanité ?
(c Puisse cet exemple être suivi par des citoyennes << dont les fortunes sont supérieures aux nôtres!
« Il le sera, Messeigneurs, si vous daignez établir dès « à présent une caisse nationale pour recevoir tous les « bijoux, toutes les sommes, et dont le fonds sera desliné « à l'acquittement de la dette publique. »
Au nom de l'Assemblée, le président — qui était, à ce moment, l'évêque de Langres — remercia les donatrices et émit le souhait que leur exemple pût trouver « autant d'imitatrices que d'approbateurs », ajoutant que ces dames seraient « plus ornées de leurs vertus et de « leurs privations qu'elles ne l'étaient des bijoux dont « elles venaient de faire le sacrifice ». L'Assemblée allait,.
déclara-t-il, s'occuper de fonder une Caisse dont elles venaient de lui suggérer l'idée.
Voici les noms des femmes d'artistes qui accompagnaient le coffret déposé sur le bureau du président de l'Assemblée Nationale et, qui, par conséquent, furent les véritables fondatrices de la Caisse des Offrandes nationales qui (si je ne fais erreur), subsiste encore de nos jours :
jyiroes Moitte, présidente, Vien, de Lagrenée le jeune, Suvée, Mercier, Bervic, Duvivier, Belle, Vestris, Fragonard, David, Vernet le jeune, Desmarteaux, Beauvarlet, Cornecerf, négociante, Vestier, Gérard, Porthoud de Viefville, Hotemps; M'"' Vassé de Bonrecueil.
La sortie des dames artistes s'effectua, bien entendu, avec tout le cérémonial et toute la galanterie possibles. La galanterie avait été jusque-là telle, que l'un des membres de l'Assemblée avait demandé, en propres termes, que le président mît aux voix « que les traits « adorables de ces citoyennes fussent transmis à la pos- « térité par le moyen du physionatrace ». Malheureusement pour la postérité, l'établissement de ce document ne fut point voté. La postérité ne possède point non plus autrement que par un bout d'écrit le tableau de leur retour à Paris; mais il est d'un ton de chose vue, qui le rend fort précieux.
« Elles étaient attendues à l'entrée des Champs-Elysées « par un détachement des élèves de l'Académie de Paris « et du Louvre et par des musiciens précédés de tlam- « beaux qui entouraient les voitures de ces dignes <( citoyennes. Le peuple, toujours éclairé par un sentiment « prompt sur ses intérêts et sur ses besoins, les comblait
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« de bénédictions. Les districts devant lesquels elles ^< passèrent firent prendre les armes et ajoutèrent chacun « un certain nombre d'hommes pour augmenter la garde « d'honneur qui ptécédait les voitures. Ce cortège les « conduisit jusqu'au Louvre où logeait la plupart de ces >' dames; et en rentrant dans le séjour des Arts, les » musiciens eurent la délicate attention de jouer l'air : « Où peut-on L'Ire mieux qiiau sein de sa famille? »
L'exemple donné par ce premier groupe d'artistes fut bientôt suivi par d'autres artistes, à la tête desquels se plaça, cette fois, la femme du sculpteur Pajou. Celle-ci se mit en quête de recueillir autour d'elle des dons de toutes sortes. Elle quêta un peu partout, dans le monde des arts, et voici qu'on trouve un ressouvenir de ces quêtes tiré du Journal de W'ille.
« Le 15 septembre, dit Wille, je reçus une lettre que « M""^ Pajou avait adressée à ma femme la croyant appau remment en vie, pour l'inviter à envoyer ses bijoux, « comme d'autres femmes d'artistes, pour en faire, du « tout, un don patriotique à la Nation, par rapport aux >' circonstances actuelles. » Le bon Wille répond à M'"^ Pajou qu'il est, malheureusement, veuf et que sa c( chère défunte eût rempli et même prévenu ses désirs ». M™* Pajou ne se tient pas pour battue, elle écrit alors à Wille pour l'inciter à se substituer à sa « chère défunte ». Et Wille, dans ?,qs Mémoires, note : « Ces jours-ci, d'après « l'invitation de M™'^ Pajou j'ai envoyé chez elle, pour « ma contribution patriotique, douze médailles très « belles, en argent, et douze ducats des mieux conservés « en or, dont quatre doubles et quatre simples, et selon « la quittance et le rapport de mon domestique, cela lui
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« avait fail plaisir. M""" Pajou doit joindre mon offrandre « à d'autres faites par les élèves de notre Académie et à « ce qu'auraient contribué les membres célibataires ou « veufs, je suis malheureusement de ces derniers. »
Wille avait d'autant plus de mérite à faire de tels dons qu'il avait alors soixante-quatorze ans, et, à cet âge, on se défait difficilement de son bien. C'étaitun type curieux de bonhomie, que le graveur Wille, au savant burin, de qui nous devons toute une œuvre, dont la nomenclature sommairement descriptive, formerait un intéressant petit volume, à qui nous devons aussi un élève d'un incomparable talent, le graveur Bervic; assurément supérieur à son maître. D'origine allemande, ayant dès sa prime jeunesse vécu en France, Wille était devenu Français, très bon Français, très heureux de remplir ses devoirs civiques. Il est amusant, il est touchant d'entendre avec quelle fierté il parle de son fils lorsqu'il le voit équipé en garde national. Ecoutez -le : « Toute la matinée, lui, « M. Isembertet M. de Torcy, son élève, ne firent autre <( chose que l'exercice avec leurs fusils qui ne laissent pas « que dêtre très lourds. Mon fils me montra sa giberne, « ses guêtres, son sabre et tout l'équipage militaire à « son usage. Le tout fort propre. » Et, deux jours après, le papa Wille exprime sa joie de ce que son fils « a monté « la garde, équipé de toutes pièces militaires ». Le fils de Wille n'était plus un tout jeune homme, il était "marié, père de famille, il était peintre du roi, ce qui ne l'empêchait point de prendre lui aussi plaisir à jouer au soldat comme y eussent joué des enfants.
N'allez pas croire qu'il y eût, entre le groupe de .]y[me Pajou et celui de M'°* Moitte, une de ces rivalités
d"amour-propre, comme il ne s'en rencontre que trop souvent en des circonstances analogues, et dansle monde des arts plus encore peut-être que partout ailleurs. En 1789, il n'y avait pour ce double effort, du groupe Moitte et du groupe Pajou, qu'un seul et même mouvement, qu'une seule et même action. Et en effet, le 30 septembre, sur l'invitation de M'°^ Moitié, les dames artistes ou épouses d'artistes se réunissaient à la Galerie d'Apollon, au Louvre, pour y rassembler les dons offerts à la Nation. Elles étaient au nombre de cent trente-trois, sous la présidence de M""* Moitte, et 'Si""' Pajou était la trésorière de l'œuvre.
Entre temps, d'autres artistes avaient suivi l'exemple donné par les femmes des peintres, des sculpteurs et des graveurs. Et, le 23 septembre, la Comédie Italienne offrait à l'Assemblée une somme de « douze mille livres « payables dans un mois ».
La veille de ce jour (22 septembre), les Comédiens ordinaires du roi apportaient à l'Assemblée l'arrêté suivant : (' Les comédiens français assemblés ont unani- « mement arrêté d'offrir à l'Assemblée Nationale la « somme de vingt-trois mille livres, laquelle somme ils « s'engagent à payer dans le courant du mois de janvier « prochain. » Ils se présentèrent à la salle du Jeu de Paume pour y faire part de leur délibération et de leur promesse. Le président, Clermont-Tonnerre, leur adressa les remerciements de l'Assemblée, ajoutant : « On ne « peut faire un plus noble usage de la rétribution des « talents qui servent à l'amusement et au délassement « publics. » Puis les envoyés de la Comédie-Française furent admis aux honneurs de la séance. Mais pourtant,
— car tel était encore le préjugé contre les comédiens,
— ils furent maintenus à la barre au lieu d'être installés là où l'avaient été les femmes des artistes plastiques.
Quelle qu'ait été Timportance du mouvement qui se produisit, il n'en reste pas moins que M'"'' Moitte en avait été la première initiatrice. Elle avait publié une brochure intitulée T Ame des Romaines dans les daines françaises^ qui fut bientôt suivie d'un nouvel opuscule, de six pages d'impression, portant ce titre qui, du reste, peut sembler trop long : Suite à J'Ame des Romaines dans les dames françaises par M^" Moitié, auteur du. projet des dons offerts par les femmes d'artistes célèbres à V Asseinhlëe Nationale. Ce dernier écrit n'était, au fond, qu'un rappel et qu'une reprise du premier, dans lequel jVIme Moitte s'exprimait ainsi :
« Comme il ferait beaii d'accourir en toule offrir à la « France nos hommages et lui apporter le baume restau- (( rateur et salutaire pour effacer ses innombrables bles- « sures. L'histoire romaine nous fournit un trait qu'il « serait honorable d'imiter. Dans une urgente nécessité « de cette ville fameuse, les dames, à l'envi, s'em- « pressèrent de porter au Trésor leurs bijoux les plus « précieux... J'invite toutes nos dames à se procurer '« cette gloire insigne ; quittons, de grâce, pour un « instant, nos amusements folâtres et nos précieuses « parures... Je suis peu fortunée, mais je donnerai tout « ce que j'ai, avecla joie la plus parfaite. »
La première brochure de M"'*' Moitte n'était point signée, et l'appel qu'elle adressait aux autres femmes se terminait ainsi :
« Ah! que Dieu veuille exaucer mon humble et ar-
« dente prière et qu'il permette que ma lettre produise « l'heureux effet que je désire ; je serai au comble de la « satisfaction et je me nommerai. »
Autant qu'il est possible de suivre M""" Moitié dans toute sa carrière, on trouve trace de sa générosité, à chaque étape nouvelle; et c'est ainsi que, dans le compte rendu de la séance du 15 octobre 1792, on lit : « Gorsas « dépose sur le bureau soixante-quinze livres au nom de « la citoyenne Moitte, dont elle destine cinquante pour
les habitants de Lille et vingt-cinq pour les habitants « de Thionville, ces deux villes assiégées et se défen- « dant héroïquement. La Convention décrète que men- « tion en sera faite au procès-verbal. »
Si les portraits de ces dames ne furent point faits, en revanche, une médaille de trente-six millimètres, composée par Andrieu, fut frappée en mémoire des dons patriotiques des citoyennes de Paris. A la face, entourée d'une couronne de chêne, on voyait le faisceau de l'Union, sur lequel était perché un coq; il était entouré de drapeaux, et, au pied du faisceau, prenaient place : un tambour, un casque, un sabre dont la poignée représentait une tête de coq, un canon et des boulets, etc. Au revers était cette inscription : Offrande à la Nation. Don jpatriolique des citoyennes de la Commune de Paris.
Au cas où l'on prendrait la peine d'examiner la vie de tous les signataires de la première liste des dons patriotiques, on aurait vite constaté qu'ils étaient les représentants de toute une lignée d'artistes et formaient une sorte de caste, dans laquelle se recrutaient et s'enchevêtraient les familles adonnées aux arts. Dans ces familles on apprenait de père en fils, comme chez les artisans, le
métier paternel, et si bien que, pour prendre l'exemple de Moitte, puisque c'est François Moitte que nous avons sous la main, on verrait qu'il était tils d'un graveur du roi, né en 1722, qui avait été académicien en 1777 et était mort en 1780; le frère cadet de François Moitte était graveur comme son père; un troisième frère, Jean- Baptiste, était architecte et son nom figure parmi ceux des architectes titulaires d'un prix au concours de 1792. Angélique Moitte et Elisabeth Moitte, filles de François, gravaient, en collaboration avec leur père et avec leur oncle Alexandre Moitte, auteurs de nombreuses estampes d'après Greuze; M™" François Moitte, elle aussi, avait produit nombre de dessins estimables. Si nous étudions, ensuite, le cas de M"^"^ Vien, nous retrouverons d'elle au Musée du Louvre une miniature, et son nom paraîtra, en 1757, sur la liste de l'Académie de Peinture. Vien, son mari, était peintre du roi, directeur de l'Ecole de Rome et fut le professeur de Jacques-Louis David. Il disait à propos de la révolution accomplie dans la Peinture : «J'ai poussé la porte et c'est David quil'a ouverte. » Le fils de Vien était peintre, lui aussi ; on lui doit un portrait de son père, très remarquable, et que possède le Musée de Montpellier, ainsi qu'un portrait de M"*' Vien qui est au Musée de Rouen, et qu'un portrait de luimême, devant un chevalet, sur lequel est ébauché un portrait de Vien le père. Il mourut en 1848, laissant derrière lui une œuvre qui n'est point indigne du nom dont elle est signée.
Vers la moitié du xix'^ siècle, on retrouve le nom de Jean-Baptiste Vien sur quelques-uns des chefs-d'œuvre de la gravure sur bois, tels que les illustrations des
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Français peints par eux-tncmes et des Fables de la Fontaine ornées des compositions de Granville. La fille de ce même Jean-Baptiste Vien, Hélène Vien, était sa collaboratrice ; ep 4874, il fut l'inventeur du procédé de photographies directes sur le bois, permettant de faire de la gravure sur bois sans sacrifier les dessins orig-inaux.
Vous plaît-il maintenant de faire connaissance avec les Duvivier ? Celui qui est contemporain de la Révolution fut Fauteur d"unequantité de médailles de premier ordre. 11 était fils de graveur en médailles, il était parent de M"^ Aimée Duvivier qui peignait des portraits et exposait en 1791. Elle-même était la fille de Pierre Duvivier, mort en 1788, étant directeur des ouvrages de tapisserie à la manufacture de la Savonnerie. Ce Duvivier était apparenté aux Belle et aux Cochin qui constituaient toute une série de dynastie d'artistes. Belle fut, sous la Révolution, directeur de la manufacture des Gobelins. Si, quittant la liste que le hasard nous donne, nous voulions nous occuper des parentés établies entre les dynasties d'autres artistes tels que lesVernet et les Chalgrin, lesMoreau, les Fragonard, alliés aux Gérard et tant d'autres, nous trouverions les mêmes exemples et, de ces exemples, nous tirerions cette moralité que, les artistes, au commencement de la Révolution, constituaient une sorte de société dans la société, qui n'était ni la noblesse, ni le peuple proprement dit. Cela nous expliquera comment ils ne furent point portés à se jeter, de prime abord, dans la Révolution, ainsi que s'y lancèrent d'autres artistes, et les gens de théâtre le plus particulièrement.
[ Le plus malheureux de cette situation spéciale était ^ que ces artistes formaient ainsi une caste. Les pouvoirs publics avaient pris l'habitude de leur concéder toutes sortes de privilèges et de leur constituer une sorte de domination sur l'œuvre des gens qui ne leur étaient point affiliés et, alors que tout semblait transformé, partout ailleurs, et bien qu'un petit mouvement d'indépendance se fût déjà esquissé, le Comité d'Instruction publique de l'Assemblée Législative trouvait encore normal de livrer à la toute-puissance des privilèges des Académies de Peinture et de Sculpture le sort de la grande famille des artistes. Il avait, en effet, à la date du 17 septembre 1791, élaboré un projet de décret, en vertu duquel une somme de cent mille francs était allouée « pour le soutien des arts ». Elle devait être répartie par soixante-dix mille livres pour les peintres d'histoire et les sculpteurs et trente mille à partager entre les peintres de genre et les graveurs. Sur ces trente mille francs, il en était, dores et déjà, réservé dix mille « pour faire continuer à travailler à la continuation (sic) « de la collection des ports de France de « Joseph Yernet, par l'artiste que le pouvoir exécutif a <( désigné à cet objet ». Joseph Vernet était, en effet, mort en décembre 1789 et son œuvre était considérée comme un monument de l'art et de l'histoire nationale.
Le Comité d'Instruction publique croyait être très révolutionnaire, en proposant que les travaux fussent distribués par les membres de l'Académie de Peinture et de Sculpture. Deux membres de l'Académie des Sciences, deux membres de l'Académie des Belles- Lettres et vingt artistes, ou académiciens, choisis parmi
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ceux qui avaient exposé leurs ouvrages au Salon du Louvre, leur étaient adjoints. Pour faire cesser toutes distinctions entre les membres de l'Académie de Peinture, les agréés,.-^ on appelait ainsi les artistes admis, en principe, à exposer à côté des académiciens, — les agréés purent, désormais, prendre part au jugement. Ce n'était là qu'une demi-mesure et, le 19 octobre de la même année, une députation d'artistes, ayant à leur tête Quatremère de Quincy, réclama contre ces dispositions. Elle demanda que le nombre d'artistes non académiciens fût égal au nombre des académiciens. L'Assemblée Législative fut plus Kbérale encore que les pétitionnaires, et, sur le rapport de Romme,elle décréta (29 novembre) que : <■ tous les artistes » ayant exposé en l'an 1791 seraient appelés à nommer, au scrutin de liste, un jury composé de vingt académiciens et de vingt nonacadémiciens. A ces quarante commissaires-juges, élus par les artistes, le décret adjoignait cinq commissaires désignés par l'Administration départementale. Les primes étaient réparties, pour les soixante-dix mille livres attribuées aux peintres d'histoire et aux sculpteurs, entre seize lauréats seulement et, pour les peintres de genre et les graveurs, les vingt mille livres, restant après le prélèvement relatif aux ports de France, étaient partagées entre dix lauréats. Les parts n'étaient nécessairement égales ni dans un cas, ni dans l'autre.
Ce fut, comme on dit vulgairement, le commencement de la fin de la toute-puissance des académies.
Cette situation n'était pas nouvelle, quant au fond même des choses. On la voit s'établir, se développer et progresser sans cesse lorsqu'on parcourt l'histoire des
divers Salons de peinture des premières années de la Révolution.