LES SALONS, DE 1789 A
Le Salon de 1789, qui précédait de plusieurs mois les événements révolutionnaires, ne différa guère des Salons précédents. Il se tenait, comme toujours, dans le grand Salon carré du Louvre et était rigoureusement réservé aux membres de TAcadémie et à leurs élèves. Les artistes qui n'avaient pas le talent ou la bonne chance de se faire accepter par la docte Assemblée n'avaient guère de moyens de se produire, hormis la misérable ressource d'envoyer leurs ouvrages à l'Académie de Saint- Luc.
Il ne faudrait pas que ce titre brillant d'Académie de Saint-Luc vous induisît en erreur, car rien n'était moins élégant que l'Académie de Saint-Luc. Le Musée Carnavalet possède un dessin signé Duché de Vancy, assez médiocre comme exécution, mais tout palpitant de sincérité, qui nous représente l'exposition de cette soi-disant Académie. En réalité c'était le Salon des Refusés, le ^Sa- ^onfZe.s/wc?epenc/an/.s- et probablement aussi, par occasion, le Salon des Incohérents de l'époque. Duché de Yancy a eu soin d'écrire, au bas de son dessin, ceci : Vie pittoresque DE l'exposition DES TABLKAUX ET DESSINS DE LA PLACE DaUPHINE [sic], LE JOUR DE LA PETITE FeSTE-DiEU.
Là, on voit la place Dauphine, telle qu'elle était encore il y a moins d'un demi-siècle, alors que la déplorable façade du monument de Duc ne lui avait pas encore re-
tiré la meilleure beauté de son style. Elle était, en son milieu, encombrée, d'après laquarelle de Carnavalet, de matériaux de construction, parmi lesquels circulaient des promeneurs^en habit à la française, et des promeneuses coiffées de vastes chapeaux à plumes. Aufond de la place, en plein vent, sur les murs des maisons Louis XIII, ou sur des cloisons placées devant ces maisons, il y avait des pièces d'étoffes que leurs plis révèlent comme des draps de lits ou des rideaux d'usage courant, accrochés, tant bien que mal, par des pauvres diables hors d'état de se payer des frais de tapissiers. C'estlà que, en plein air, les passants assez nombreux, s'il faut en croire le dessin de Duché de Vancy, venaient voir les œuvres des artistes inconnus ou non classés, appendues là, au risque du soleil et de la pluie.
A l'Exposition de 1789, ouverte le 12 août, rien n'était changé aux errements du passé, quant aux chances d'admission des exposants de la place Dauphine. Les élèves des académies, vêtus en gardes nationaux et postés à l'entrée y présentaient les armes à leurs maîtres. Le Brulus de David et la Mort de Socrate de Peyron en furent les grands succès.
Dès l'année 1790, de violentes discussions s'élevèrent entre les académiciens rétrogrades, effrayés par toute nouvelle organisation sociale et les artistes jaloux de faire entrer dans le domaine de l'Art les sentiments d'égalité, qui primaient tout partout ailleurs. Les débats allèrent s'aigrissant, et bientôt il y eut, au sein de l'Académie de Peinture, Sculpture, Architecture, deux camps opposés, dans un état d'esprit voisin de l'hostilité.
Cet état de choses eut une sorte de contre-coup
172 LES AliTS ET LES AnxiSTES
indirect. Une société libre fut crée sous le vocable de Société des Amis des Arts; dès l'année 1790; elle eut pour fondateur, non point un artiste, mais un amateur des choses d'art : Dewailly, et, dès Tannée 1790, on put voir, en une réunion que nous appellerions aujourd'hui un Petit Salon, les œuvres rassemblées d'académiciens et de non-académiciens. L'Assemblée Nationale, ayant rendu un décret en vertu duquel l'exposition des œuvres des artistes de toutes origines, sans distinction d'académiciens et de non-académiciens, aurait lieu dans le palais du Louvre, sous cette seule réserve de l'admission de ces œuvres par un Jury. Le Salon eut lieu cette fois, non seulement dans le Salon carré, où il avait eu lieu de tous les temps, mais encore dans la cage du grand escalier et dans une partie de la grande galerie, qui n'était alors ni pourvue de l'éclairage nécessaire, et réclamé depuis nombre d'années à coups de discussions stériles, ni parquetée, ni même carrelée; on s'était contenté d'organiser un plancher en sapin, tout à fait provisoire, posé à même sur le sol. En fait, toutefois, le Jury du Salon de 1790 ayant été laissé au choix de l'Académie, les admissions se ressentirent de ses antipathies ou de ses préférences. Il n'en est pas moins absolument certain que le Salon de 1790 marque la date de la libération des Arts, dont l'Assemblée Nationale — pour employer les termes d'un salonier de l'époque — « venait de briser les chaînes qui les tenaient captifs et resserrés ». Cette grande manifestation d'Art ne dévoila au public rien dont il n'eût déjà connaissance. On n'aperçoit guère qu'aucun artiste méconnu y eût débuté avec éclat. A ce Salon apparurent les Horaces et la Mo7't de Sacrale de David, le Triomphe de
PENDANT LA PÉRIODE RÉvOLUTIONNAIIiE 173
Paul Emile, et V Education (V Achille, le chef-d'œuvre de Regnault, et cet autre chef-d'œuvre du même : Une scène du déluge. Citer les noms des artistes qui prirent part à ce Salon serait h'we la nomenclature des gloires artistiques de la fia du xviii^ siècle. Il y avait, parmi les portraitistes, Vestier et Boilly. Prud'hon y produisait ses premiers dessins, et le vieil Isabey y apporta ses dernières miniatures.
<i Au Salon de 1791, il y avait, dit ^^'ille, aux environs <c de mille objets, tableaux, sculptures, dessins, gra- « vures, architectures, etc. J'y vois du sublime, du beau, « du bon, du médiocre, du mauvais et de la croûteiie. « Enfin le concours est prodigieux et chacun exprime « son sentiment. »
L'empressement cité par Wille, en 1791, ne fut pas moindre au Salon de 1792, où l'Académie était encore maîtresse des admissions, mais ce Salon ne présenta rien de bien particulier. Il faut pourtant y signaler l'apparition de V Endymion de Girodet, dont Wille prédit ainsi alors le glorieux avenir : « ...Plus fort que nature, d'un « effet, comme pièce de nuit, tout extraordinaire et neuf. 11 « est d'un pensionnaire à qui j'ai donné ma voix lorsqu'il « eut le grand prix, et se nomme le sieur Girodet. Ce <' jeune peintre ira très loin, j'en suis; comme certain. «
L'Académie des Beaux-Arts étai^t. depuis longtemps <léjà, attaquée devant l'opinion et devant les pouvoirs publics, par deux de ses membres les plus influents, David et Restout, et, surtout par le parti des jeunes artistes. Il advint même que des élèves des ateliers de David, de Vien et d'autres maîtres, ne se contentèrent point de maudire ceux qui jusqu'alors avaient été trop
souvent leurs juges ; ils firent une de ces petites émeutes, dont nos modernes étudiants fournissent de loin en loin un exemple. Mais comme, en ce temps-là, les choses ne se faisaient nulle part à demi, ils étaient allés jusqu'à visiter bruyamment le sanctuaire académique pour y apporter leurs protestations.
Ce fut seulement le 18 juillet 1793 que la Convention, à la suite de nombreux travaux préparatoires, dont les Procès-Ve7^baux du Comité d' lyistruction p^ihlique conservent la trace, se décida à supprimer définitivement les Académies. Dire qu'il n'y eût point, à ce propos, de nombreuses réclamations de la part des académiciens, serait aller au delà de la vérité, mais les principales réclamations émanèrent surtout des membres de l'Académie des Sciences. Celles-ci furent du reste, sans retard, reconnues justes et, en ce qui concerne cette illustre compagnie, il fut sursis à l'application du décret. Il ne fut point jugé utile d'agir de même en ce qui concernait l'Académie des Beaux- Arts; mais il n'apparaît, ou, tout au moins, il n'apparaît que dans des cas tout à fait exceptionnels et rares, que l'on eût retiré à un des membres de l'Académie des Beaux-Arts les avantages matériels — logement au Louvre ou autres — que son titre lui avait conférés jusque-là.
L'ouverture du Salon de 1793 se trouva faire partie de cet ensemble de cérémonies publiques, d'un caractère solennel, qui furent célébrées dans la journée du 10 août 1793, en mémoire de celle du 10 août 1792, et qualifiées dans leur ensemble les Fêtes de la Fraternité'. En même temps que s'ouvrait le Salon de 1793, le Muséum des Arts, c'est-à-dire le Musée du Louvre, livrait pour
PENDANT LA PEIUODE REVOLUTIONNAIRE i75
la première fois ses trésors à radmiration du monde.
Au Salon de 1793, c'était la Commune des Arts, alors présidée par Restout, qui décidait l'admission des œuvres, et cette ^ciété mit sa gloire à ne rebuter, à ne repousser personne de ceux qu'elle pouvait considérer comme investis du droit de se qualifier artistes. Le vieux Vien, le maître de David, le père de l'école nouvelle, tint à honneur de figurer à cette exposition, il y envoya son tableau à' Hélène, où il est difficile de trouver les faiblesses qu'on peut attendre d'un homme ayant atteint sa soixante-dix-huitième année. Beaucoup d'académiciens avaient cru devoir bouder, mais leur absence était plutôt une faute qu'une preuve d'intelligence, car, à défaut deux, des artistes comme Carie Vernet, comme Prud'hon suffisaient pour honorer largement l'exposition. Elle était assez curieuse par la présence de nombreux portraits de conventionnels célèbres, et par celle de tableaux d'histoire tout à fait contemporains. Ces toiles ont, presque toutes disparu, mais la trace nous en reste par suite de la reproduction de la gravure de plusieurs des plus intéressantes d'entre elles.
Les événements qui précédèrent ou suivirent le 9 thermidor (29 juillet 1794) jetèrent le désarroi dans toutes les choses du temps ; il était tout naturel qu'ils disloquassent le travail de préparation des Salons de peinture. Mais il s'en fallut de tout que les intérêts de l'Art fussent laissés à l'abandon. Tout au contraire, l'année 1794 fut, au point de vue de l'Art, occupée par les grands concours, dits de l'an II et de l'an III, qui avaient pour but de venir en aide aux artistes de talent auxquels on demandait, en plus de leur talent, certaines qualités
176 LES AIîTS ET LES ARTISTES
' d'ordre civique (ou les apparences de ces mêmes qualités) en accord avec les tendances des pouvoirs publics.
Jules Renouvier, qu'il est toujours bon de citer, lorsqu'on veut juger avec toute la largeur d'esprit et en toute hauteur d'âme, les choses d'Art de la période révolutionnaire, a écrit là-dessus quelques lignes qui valent d'être recueillies, si l'on veut se rendre un compte précis de ce que fut l'inspiration de nombre d'artistes en ces temps troublés. Alors, laissant de côté les œuvres informes qui se sont produites en celte époque comme il s'en est produit à toutes les époques et, regardant avec bienveillance, celles qui avaient quelque valeur, on établit une sorte de synthèse, on aboutit à une sorte de syntaxe, ou, pour le moins, à l'explication d'une forme spéciale d'Art, entachée d'incorrections, des naïvetés et des ridicules, mais où Ton perçoit, à travers une foule de défauts, un reflet des grandeurs dont il veut s'inspirer.
De tout cela l'avenir a formé ce qui fut la base de l'Ecole d'Art du XI x*^ siècle, dont la France a le droit d'être assez lîère pour qu'on devienne indulgent aux premiers gestes mal venus, aux initiales sottises même, de sa première enfance.
Renouvier, résumant la pensée des membres du Jury national de la Commune des Arts, s'exprime ainsi :
« Nous en savons assez maintenant pour juger à quelle <i hauteur s'étaient placés les artistes de la Révolution ; ' tout n'était point illusion dans leurs croyances. Sans « doute l'Art, tel que nous le voyons dans le cours de « son histoire, est une moisson qui peut croître sous « tous les régimes, à Thèbes, à Rome, à Athènes. Mais « c'est la liberté dans la croyance et dans la Patrie, qui,
PENDANT LA PERIODE nEVOLLTIONXAIRE 177
« SOUS tous les climats, fait mûrir les plus beaux épis, à « Athènes, à Bruges, à Florence. L'histoire constate « que les temps d'agitation, funestes à beaucoup d'inté- « rets, ne sont pars sans profit pour l'Art, et que, même « dans les malheurs de la Patrie, quand ces malheurs « laissent éclater de grandes vertus et des sentiments « libres, l'Art ouvre les sources les plus vives de son « inspiration. »
L'Art révolutionnaire ne fût pas obligatoire et les livrets des Salons sont là pour montrer que tous les genres de talents, toutes les formes de l'Idée, se produisirent librement et trouvèrent faveur et appui devant les artistes et devant le public, partout oii ils se présentaient. Personne n'avait l'intention de faire des paysages révolutionnaires, mais, les paysages qui serraient au plus près la Nature étaient les mieux jugés, par ce public en qui Rousseau avait fait germer l'amour de la Nature. Les dernières marines de Joseph Vernet étaient accueillies avec respect et avec admiration et, après la mort de Joseph Vernet — qui était bien tout le contraire d'un révolutionnaire — la Convention, si occupée et si préoccupée qu'elle fût, avait trouvé encore le temps de penser à recueillir comme l'une des « gloires nationales » la collection des ports de France. Des artistes, tels que Debucourt, tels que Fragonard fie père), tels que Demarne ou Sweebach Desfontaines, obtenaient de vifs succès, lorsqu'ils apportaient dans les expositions leurs qualités de cœur et répondaient au besoin de « sensibilité » qui était « à Tordre du jour ». Ce qui avait fait le succès de Greuze, avant la Révolution, fit le succès de Coigny et de tant d'autres et, si la réputation de Greuze et de ses
émules sombra dans la tempête révolutionnaire, ce ne fut pas à cause des sujets, mais à cause du discrédit, où la mollesse de leur dessin et la sucrerie de leur couleur, étaient, justement, tombées, depuis que des maîtres tels que Vien et David, tels aussi que Prud'hon — qui commençait seulement à être connu, — tels que Peyron, tels que Rognault, avaient habitué le public à une solidité de dessin, sans laquelle, désormais, aucun ouvrage n'avait plus nulle chance de succès. Aucune bonne chance, au contraire, ne faisait défaut à Boilly et aux maîtres de la même école, qui offraient à Tœil les qualités de construction, grâce auxquelles les scènes intimes qu'ils traitaient étaient, figure par figure, objet par objet, des œuvres d'art. Les ouvrages du même genre dénués de leurs solides qualités, ayant perdu le bénéfice éphémère de la mode, tombaient au rang d'images vulgairement anecdotiques.
Trop souvent, par esprit de réaction contre les gamineries — souvent charmantes — du passé, et pour payer tribut à la mode du temps où la « vertu » tenait une large place, la niaiserie sentimenlale s'était chargée de représenter la (' vertu ». Réciproquement, à l'autre pôle de l'Art, les tentatives d'épopées mal dessinées et mal peintes n'aboutissaient que trop souvent à la niaiserie prétendue héroïque.
Mais, ceci mis à part, on trouvait, dans l'un et l'autre groupe d'artistes, un égal désir de vérité, un égal souci de conscience et de solidité dans l'étude. Ceci constitue un fait d'art relativement nouveau, qui se manifeste parallèlement à des faits d'ordre politique, d'ordre social, d'ordre intime, eux aussi nouveaux.
Au demeurant, cette cohésion entre les maîtresses pensées d'art et les pensées maîtresses de la vie nationale vaut qu'on s'y arrête et qu'on s'en souvienne.
LES SOCIÉTÉS d'artistes
Les artistes manifestèrent souvent d'une façon très directe leur volonté de servir d'eux-mêmes les idées du temps et d'en appliquer le bénéfice à leur propre carrière. La tentative faite par Dewailly eut bientôt des imitateurs, et ceux-ci en étendirent largement le programme. Un groupe d'artistes agissant sous le vocable de Commtine des Arts se constitua dès le mois de septembre 1790. Il fut bientôt composé de près de trois cents membres, parmi lesquels des académiciens, et non des moindres, tels que David et Moreau le Jeune. Bientôt ce fut la guerre ouverte contre l'Académie de Peinture et de Sculpture. La Commune des Arts eut à subir une série de transformations progressives, mais elle ne cessa de réclamer impérieusement l'abolition des privilèges anciens.
Cette bataille entre le passé et l'avenir se termina par le décret du 18 juillet 1793, qui, en même temps qu'il supprimait les Académies, constituait officiellement la Commune des Arts, où étaient admis, indistinctement, tous les artistes. Les anciens privilégiés en firent partie, comme le commun des mortels, mais beaucoup d'entre eux ne surent pas prendre bravement leur parti de leur situation nouvelle. Par habitude, peut-être, par amour-
180 LES AKTS ET LES AHIISTES
propre, sans doute, beaucoup d'anciens académiciens continuèrent à faire bande à part.
Une scission se produisit bientôt dans la Commune des Arls,\\x\ groupe de « patriotes " se forma qui « épura » l'ancienne compagnie, et en créa une nouvelle intitulée Société re'publicaine des Arls, dont les séances eurent lieu les 3, 6 et 9 de chaque décade. Elle admettait, dans son sein, outre les citoyens professant « l'un des quatre « Arls qui ont le dessin pour base », des citoyens qui, sans exercer l'un de ces arts, « ont des connaissances « théoriques tendantes à leurs progrès», c'est-à-dire des écrivains d'art et des amateurs éclairés. On n'entrait point dans la Société populaire et républicttine des Arts^ sans apporter des témoignages de son civisme; il fallait, avant tout y justifier de son service dans la garde nationale ; de plus, le président de la Société devait, avant d'admettre les candidats, recueillir de leur bouche des réponses favorables au questionnaire suivant :
« As-tu signé quelque pétition ou fait quelques écrits « anticiviques ? — As-tu été membre d'ancien club M proscrit par l'opinion publique !* — As-tu signé ou « accepté la Constitution-décret 'i* »
Les réponses étaient inscrites sur un registre de réception et signées par le nouveau sociétaire.
La Société siuterdisait néanmoins de s'occuper de tout ce qui serait étranger aux arls ; le droit d'entrée y était de cinquante sols seulement et la cotisation mensuelle de vingt sols, payables d'avance ; mais elle ne considérait point comme étranger au domaine de l'art son droit de donner aux pouvoirs publics quelque direction relative aux travaux d'art. C'est ainsi (entre bien d'autres
choses) que, le 28 nivôse an TI, au nom de la Société, le citoyen Bienaimé, architecte, lut à la Convention une pétition, par lui rédigée, et qui ressemhle, par plus d'un point, aux grands*projets 3'embellissement formulés dans les fameux décrets de floréal en II. On y trouve, parmi les indications de travaux à exécuter : la réunion du palais des Tuileries à celui du Louvre, la construction d'un temple à la Liberté et d'un autre temple à la Félicité publique, l'érection d'une statue du Peuple « terrassant « d'une main le Despotisme, de l'autre démasquant le « Préjugé », le transport des statues des Tuileries au Muséum et le remplacement de ces œuvres « imper- « sonnelles et allégoriques » par l'effigie « des citoyens « dont le souvenir et l'exemple élèveraient l'âme du « peuple ». David répondit à ce discours, dans la forme ampoulée qui plaisait alors à tous ; la Convention admit les pétitionnaires à la séance. Dans le Compte rendu du Bulletin de la Société, le secrétaire, Détournelle, en rend compte en ces termes : « La barre fut ouverte ; chaque « artiste déposa sur le bureau les liasses de diplômes « avec les brevets d'académicien, et traversa la salle au « bruit de nouveaux applaudissements. » Puis, lorsque les artistes eurent pris place « sur la cime de la « Montagne », Thuriot prononça quelques paroles en l'honneur des Arts; dans une république, il vanta leur utilité, puis il proposa la présentation d'un programme de concours entre les artistes.
La Commune des Arts n'avait point été la résultante imprévue d'un cas de génération spontanée tel qu'on en voit se produire en temps de Révolution ; elle était née de circonstances tout à fait normales. A l'origine, c'était
182 LES Airrs et les artistes
un groupe constituant le Jury du Salon de 1793 où, pour la première fois, la porte était toute grande ouverte à quiconque avait quelque talent.
Et, il faut le dire à l'honneur de ce Jury nouveau, les rancunes contre l'ostracisme des temps passés ne s'y manifestèrent nulle part ; il fut fait la place parfaitement libre et parfaitement large à ceux-là mêmes qui, la veille, tenaient la porte entre-bâiilée. Quand l'exposition fut terminée, quand le Jury des Arts eut achevé l'œuvre pour laquelle il avait été constitué par la Convention, divers membres de ce Jury demandèrent si une telle assemblée devait à jamais se dissoudre, et, d'un consentement à peu près unanime, il fut décidé qu'on se constituerait en un club temporaire ayant pour but de « pénétrer ses membres »... « des grandes idées qui « doivent régner dans les Arts » et de " commencer la « révolution dans les Arts ». Le club fut rapidement fondé; eut pour secrétaire-adjoint Prud'hon ; il fut enregistré à la Commune de Paris le 13 ventôse et, en conséquence, définitivement constitué le 14. Les musiciens y étaient admis. Balzac fut élu trésorier, et la cotisation fut lixée à trois livres par trimestre : « pour les frais de lumière « et autres». Les artistes les moins aisés pouvaient donc faire partie du club ; Topino-Lebrun, l'élève préféré de David, y était fort écouté, et Gérard y eut rapidement beaucoup d'influence. Pour indiquer la nuance politique du club nouveau, il suffira de rappeler que Gérard était juré au Tribunal révolutionnaire, que la parole deChaumette jouissait dans ce club d'une grande autorité, que le citoyen Fleuriot L'Escaut, substitut de l'accusateur public, en faisait partie. Le club ne s'écartait point de
PENDANT LA PÉlîIODE RÉvOLUTIONXAinE 183
ses attributions d'art révolutionnaire, et nous voyons, dans l'un de ses comptes rendus, comment, sans opposition aucune, sur la proposition de Gérard, il leva la séance, pour permettre à chacun de ses membres d'aller à sa section pour s'occuper, selon l'avis de Gérard, " de sauver la cause publique ».
Rien n'est moins facile que de suivre ce club à travers ses diverses évolutions. Cette société prend tantôt un titre, tantôt lautre. Jl est évident que, documents en mains, on peut marquer, tour à tour, les changements de nom qu'elle s'attribue à elle-même, par des raisons qui, à distance, nous paraissent plutôt puériles, encore qu'elles soient moins ridicules qu'on a bien voulu faire semblant de le croire. Elle apparaît d'abord, au dél)ut de 1793, assez forte pour obtenir l'admission de tous les artistes à tous les concours. Le 18 juillet 1793, elle est convoquée officiellement par le ministre de l'Intérieur et de l'Instruction publique. Garât, à cette fin de nommer six commissaires sur les dix membres de la Commission chargée de désigner les objets à sauvegarder, parmi ceux qui portaient les attributs de la royauté. Ce fut même en ce cas, que, à l'instigation de David, le ministre porta le premier coup à l'Académie de Peinture et de Sculpture hors de laquelle, jusque-là, on n'aurait point osé choisir de tels commissaires.
A peu près à la même époque, nous trouvons la Société mêlée à une manifestation, dont les amis du Louvre ne peuvent que la féliciter, elle vote en eiïet que la Chananc'enne, de D rouais, mort à vingt-sept ans, sera placée au Louvre, et comme œuvre supérieure. Et pour honorer la mémoire de Drouais. elle décide, de plus, que le pro-
cès-verbal de sa délibération sera envoyé à la mère de Drouais, et porté par Lethière. Mais, comme on s'aperçoit que Lethière était l'intime ami du jeune Drouais, on changea l'envoyé de la Société, afin d'éviter à la mère de Drouais une émotion trop cruelle.
La Société, qui s'était appelée Commune des A^Hs du 27 octobre jusqu'au mois de novembre 1793, prit dès lors le titre de Société populaire et républicaine des Arts. Pour justifier son titre, elle se préoccupa de la création de ce qu'on appelle de nos jours l'art populaire, l'art mis à la portée de tous. Le minéralogiste illustre Hassenfratz, homme de science pure, dont l'influence était très grande dans la Société, fut l'un des promoteurs principaux de cette idée ; il y apporta ses habitudes d'esprit pratique et scientifique — mais non artistiques. « Les Arts, disait Hassenfratz, jusqu'à présent ont satisfait le goût des hommes paresseux, il faut maintenant qu'ils plaisent aux hommes laborieux. » Et, pour initier le public populaire, il ne voit rien de mieux à proposer aux artistes que la représentation des belles actions contemporaines. Cela, les paysans le comprendront. Il veut qu'on vulgarise, par la gravure, les œuvres qui s'inspirent de telles idées, et le peuple les conservera. « Vous ne ferez pas, — dit- « il aux artistes, — ce que vous appelez de belles choses, « mais vous aurez été utiles. »
Rien d'amusant comme l'embarras de Prud'hon en présence d'une pareille doctrine. Il lit un discours dont il ne reste, malheureusement, qu'un court résumé. Si court qu'il soit, on y sent toute la cruauté de sa gêne. Il s'étend sur le rôle des arts au point de vue philosophique et, d'après le procès-verbal delà séance, il : « en parle dans
« le genre de Rousseau ». Mais, tout en en parlant « dans « le genre de Rousseau », il s'efforce de ne point contrecarrer les opinions dominantes de la Société. Talma, qui trouve sans doute qu'on n'a pas encore assez abusé du droit de développer des thèses, demande que chacun des membres de la Société des Arts rédige un opuscule; mais Hassenfratz n'est pas long à prouver que, tout homme de science qu'il est, sa conception des choses d'Art est plus large que celle des artistes eux-mêmes, car il est, lui. habitué à agiter des idées générales. Peut-être aussi est-on en droit de supposer que le discours de Prud'hon l'avait influencé, car il reprend sa thèse et veut que les gravures d'après les maîtres contemporains, les plâtres, d'après les chefs-d'œuvre de tous les temps, ornent la maison des plus humbles paysans, que les architectes produisent des plans de chaumières coquettes et confor-l tables. Il veut — car on est alors en plein culte de la Raison — que des temples dédiés à la Raison s'élèvent un peu partout ; puis, vient l'inévitable couplet sur la nécessité de détruire les monuments d'art gothique, et Hassenfratz dit : « Toutce qui choque l'œil disparaîtra ; M on ne verra plus ces gothiques édifices , 'productions « barbares et délirantes. . . »
Des artistes tels que Prud'hon, David, Isabey, Talma, Gérard, Drolling, Demarne et tant d'autres écoutent cela et ne voient rien que de très juste et de très naturel dans une pareille opinion.
Hassenfratz, d'ailleurs, est loin de la théorie de l'Art pour l'Art ; il voit tout au point de vue utilitaire ; il promet l'immortalité à quiconque, sans autrement se soucier de faire de « belles choses », se rendra utile. C'est sans
IS
la moindre pensée d'ironie qu'il déclare : « De tous les « hommes qui ont eu le plus de réputation, le seul « qui soit le plus connu, et surtout du peuple, c'est « Eustache Dubois ; oui, l'auteur du couteau qui a le « même nom Eustache est l'homme le plus immortel, « parce qu'il a été le plus utile. »
Ces discussions, parfois un peu comiques dans leurs détails, eurent néanmoins un écho, puisque le Comité de Salut Public, en date du 1.'] lloréal an 111, appela les artistes français à concourir à l'amélioration du sort des lia])itants des campagnes, en proposant des moyens simples et économiques de construire des fermes et des habitations, plus commodes et plus salubres, en tirant parti des démolitions des châteaux forts, des constructions féodales ou des maisons nationales dont la conservation sera jugée inutile. Le Comité rendit, en conséquence, l'arrêté suivant :
« Le Comité de Salut Public appelle les artistes de la République à concourir à l'amélioration du sort des habitants des campagnes, en proposant des moyens simples et économiques de construire des fermes et des habitations plus commodes et plus solides en considérant les localités des divers départements, et en tirant parti des démolitions des châteaux forts, des constructions féodales, des maisons nationales dont la conservation sera jugée inutile. Les artistes joindront à leur mémoire des plans détaillés. Le Jury des Arts jugera le concours qui aura lieu pendant trois mois. »
De prairial an II à floréal an III, la Société porta le nom de Société générale des Arls^ et nous la trouvons, à
cette époque, assez puissante pour décerner des prix d'architecture. Nous la voyons ensuite constituant une délégation chargée d'aller présenter à la Convention les jeunes lauréats de ôes prix. Elle arrive là, en cortège^ et chacun de ses membres portant le tableau, le plan, la coupe, l'élévation de son projet. Une adresse était rédigée, et le comédien Monvel, l'un des membres les plus actifs de la Société, se chargea de la lire.
Et même, au besoin, la Société se mêlait à la vie politique là où elle confinait la vie artistique. De même qu'elle n'admettait que des membres ayant fourni des témoignages de leur civisme, elle n'hésitait point à flétrir hautement ceux des artistes qui avaient émigré ; elle les sommait de rentrer dans leur patrie à bref délai. Dans les Comptes Rendus de ses séances, on trouve, parmi les noms des soi-disant émigrés, ceux de Michalon, de Moinet, celui de l'architecte Chalgrin dont la femme, qui était sœur de Carie Vernet, périt sur Téchafaud. On trouve, dans les Procès- Verbaux, des apostrophes très vives contre la citoyenne Lebrun, c'est-à-dire M""^ Vigée- Lebrun, réfugiée en Autriche.
La Société ne manquait nulle occasion de manifester en présence des autorités constituées ses sentiments républicains et révolutionnaires ; elle y mettait même quelque goût, quelque originalité. C'est ainsi que, le 23 ventôse an II, au nom des quatre arts du dessin, on la vit procéder à la plantation d'un arbre de la Liberté placé à quinze pieds du palais. Comme arbre, elle avait choisi à cause de la nature du terrain), non un peuplier, mais un acacia. L'arbre devait être orné d'un trophée de guerre : « dans le style antique », un bouclier, avec une
lance, serait suspendu à ses branches ; en outre un bonnet phrygien en couronnerait la cime. Les membres de la Société devaient, selon le programme délibéré, se rendre à la salle du Laoocon (au Louvre), lieu habituel de leur réunion, et là, une musique exécuterait des airs : « ana- « logues à la Liberté ». Puis un orateur prononcerait un discours de circonstance, à la suite duquel on se formerait en cortège.
Il fut entendu que le plus jeune élève des écoles de dessin porterait le trophée et, au son d'une musique guerrière, on franchirait la galerie d'Apollon, d'où l'on descendrait, par le grand escalier du Muséum, au jardin^ où l'on planterait l'arbre. « Un discours laconique et des « couplets civiques, de la composition du citoyen Balzac » termineraient la fête. L'adoption du trophée « dans le style antique » ne passa pas sans difficulté, car, à ce propos, l'éternelle querelle des anciens et des modernes réapparut. Un citoyen demandait que, « en dépit du bon goût », on fît usage des ornements révolutionnaires tels que : une baïonnette, une écharpe, des couronnes de chêne, une inscription. Un autre citoyen émit le regret de n'avoir pas, pour les accrocher aux branches, les dépouilles des ennemis de la France, et il était d'avis que, ne les ayant pas, le mieux serait de se contenter de l'arbre tel quel. La majorité s'en tint au trophée antique. La préparation des discours occupa longuement la Société et les sociétaires. Pajou fit bien observer que ce que le public attend des artistes, ce sont des ouvrages ; on n'y contredit pas, mais chacun tourna et retourna ses phrases en l'honneur de « l'arbre sacré, signe épouvan- « table pour l'aristocratie », arbre dont : « les tendres
PENDANT LA PÉUIODE RÉVOLLTIO.NXAIRE 189
« rameaux vont s'accroître et porter dans la postérité la « plus reculée le témoignage des combats ».. et ainsi de suite. La postérité la moins reculée ignora jusqu'à la place où l'acacia fut planté, car il le fut — et non sans quelque pompe. — si l'on en juge par le proès-verbal de la Société (25 ventôse an fl).
Plusieurs députés de la Convention composant le Comité d'Instruction publique, des officiers municipaux nommés parla Commune, les artistes des Gobelins. les membres députés par la Société populaire de la section du Muséum, celle de la section des Invalides, la musique nationale et celle du théâtre de la République, beaucoup d'artistes de différents théâtres, des femmes, des enfants et des vieillards assistaient à cette fête, qui débutait à la salle du Laoocon.
« A dix heures, la musique nationale ouvrit la séance. Chenard, du théâtre de la rueFavart, chanta un hymne intitulé le Parnasse républicain. L'idée des Neuf Muses, allégoriquement combinées avec la Liberté, qui en était l'armature, excita de vifs applaudissements.
Le Parnasse républicain se chantait sur l'air : Allons., enfants de la Patrie, et le refrain : Aux armes., citoyens., était remplacé par
Divine liberté, Cette Société Par toi [bis] Va d'un pas sur A l'immortalité.
Chacune des Neuf Muses chantait son couplet. Après les neuf couplets des Neuf Muses, deux couplets terminaient le morceau.
Le dernier d'entre evix, au mépris de la démonstration de Galilée, dédaignait d'admettre que la terre fût ronde et, en conséquence, commençait ainsi :
Que des quatre coins de la terre Mn pareil arbre soil planté!
Rt l'hymne se terminait par ce vomi, non encore réalisé :
Que l'ancien ot le nouveau monde Ne forment plus qu'une i>atrio.
I/air gai de Ça ira suivit celui de la Marseillaise ; puis, Michu, Chenard et d'autres citoyens, chantèrent 10 Salutari.s, parodie du citoyen Gosset {sic). Après différents airs, diverses marches et après un discours, d'un citoyen Bienaimé : « tous les citoyens qui remplis- '( saient la salle défilèrent dans cet heureux désordre " qui peint la liberté naïve d'une fête composée d'aria listes. » On traversa toutes les salles du Louvre et^ le cortège étant arrivé dans le jardin du Muséum des Arts, quelques-uns des jeunes élèves posèrent sur leurs, épaules Tarbre; puis il fut planté. Le citoyen Lebrun lut le discours (jui avait été accepté. La fête se termina par le serment suivant, que prononcèrent tous les artistes :
« Nous jurons de n'employer nos travaux qu'à célébrer la vertu et la liberté et tout ce qui pourra concourrir à l'utilité delà République. »
« Une coupe remplie du doux jus de la treille (relate- « le procès verbal) fut offerte au président par la main <( d'une innocente jeune fille; il fit une libation sur « l'arbre ; alors les toastes [sic] multipliés se renou- « vêlèrent en souhaitant à l'arbre lonsfue vie. Plusieura
« rondes terminèrent cette fête par la réunion de tous « les artistes patriotes et républicains. »