LA. DESTRUCTION DE L ÉCOLE DE ROME
Abstraction faite du côté vraiment grotesque de telles cérémonies, il est bon de constater que, soit qu'elles se produisissent sous la forme de fêtes patriotiques, soit qu'elles prissent le caractère, plus âpre, de déclarations révolutionnaires, elles étaient, dans une certaine mesure^ une réplique à des exactions dont la grande famille des Arts avait été victime, là où les agents de la contre-révolution avaient gardé leur coudées franches.
En ces endroits-là, on ne s'était pas contenté de chanter des chansons et de planter des acacias. Les pensionnaires de l'Académie de France à Rome avaient appris, à leurs dépens, ce qui pouvait leur en coûter d'accepter la proclamation de la République. C'est ainsi que Topino Lebrun, qui avait manifesté très ouvertement ses opinions républicaines, avait dû se sauver de Rome et se réfugier à Florence. De là il écrivait à David, son maître, alors membre de la Convention, pour lui faire part de ce qui venait de lui arriver, ainsi qu'à ses deux camarades, l'architecle Ratier et le sculpteur Chinard. On va voir, par la lettre de Topino Lebrun, en date du 30 novembre 1792, qu'il s'agissait alors de choses singulièrement graves :
Florence, 31 octobre l'î92.
« Citoyen,
« Je viens offrir à votre zèle l'occasion d'être encore
192 LES Airrs et les autistes
« utile à la patrie en la faisant respecter au dehors et « en sauvant des flammes inquisitoriales deux patriotes « français.
« Les citoyens Ratier et Chinard, rentrant chez eux « dans la nuit du 22 au 23 septembre, furent assaillis par « des sbires qui les garrottèrent et les conduisirent dans « les prisons du Gouvernement. Peu de jours après, on « fit enlever différents modèles de Chinard, ainsi qu'un « chapeau orné d'une cocarde nationale, mais qu'il ne « portait que chez lui. Les groupes saisis sont : la Liberté « couronnant le Génie de la France, Jupiter foudroyant « C Aristocratie et la Religion assise soutenant le Génie « de la France dont les pieds posent sur des nuages et « dont la tête, ornée de rayons, indique qu'il est la « lumière du monde. Eh bien! les abbati du Gouver- « nement ont répandu dans le public, que Chinard avait « outragé la religion, qu'elle était foulée aux pieds, etc. « On a transporté les deux prisonniers au château « Saint-Ange et là, croupissant dans la malpropreté, « l'Inquisition instruit leur procès.
« On ne parle plus f[ue de Chinard, et le bruit court « que Ratier est mort... Ils ont servi l'un et l'autre dans « la garde nationale de Lyon. Chinard était capitaine : « ils devaient partir, au premier moment, pour reprendre « leur poste ; c'est sûrement là leur plus grand tort aux « yeux de leurs bourreaux.
« M. Chazet, l'ami des deux détenus, reçut l'ordre de « se trouver à l'Inquisition, le 16 octobre. Il y fut menacé « de la galère s'il ne déposait point comme les autres « témoins qui chargeaient Chinard. Il eut cette faiblesse « et il ne peut sortir de Rome pour réclamer. On ne
PENDANT LA l'Ép.IODE RÉvOLUTIONNAinE 193
■ lui demanda rien sur Ratior. Vous savez que depuis «* longtemps les Français sont outragés ici, plusieurs « renvoyés ignominieusement, d'autres emprisonnés, etc. <' Ce sont des faite 'qui viennent à l'appui du dernier
Les bruits que Ton fait courir sur Chinard pour pré- - parer l'opinion publique à un autôdafV demandent la « plus grande célébrité dans les réclamations nationales, " vous saurez mieu.x que moi ce qu'il faut faire.
'» J'écris parle même courrier au président. Je demande « un rapport au ministre sur cette affaire; il doit en
■ être instruit... Ah! si nous avions à Rome un ministre " comme en Toscane! l'activité de son patriotisme aurait « évité bien des angoissos aux patriotes,
'< n vous paraîtra étonnant de n'avoir reçu aucune lettre
sur cette affaire, mais, surveillé par les tyrans, on
n'ose écrire à Rome, et je n'ai précipité mon départ
'< que pour faire des réclamations au nom des patriotes
« gémissant sur le sort de leurs frères. .■
Au plus tôt, la Convention, par l'intermédiaire des ministres compétents, adressa au Pape des remontrances énergiques, à la suite desquelles Ratier et Chinard furent délivrés.
Cette aventure eut un pn-mier contre-coup touchant l'Académie de France à Rome. La place de directeur de l'.Vcadémie fut supprimée et l'Académie se trouva placée sous la surveillance directe de l'agent diplomatique de P'rance. Cette surveillance n'était aucunement factice, car, à cette époque, le Pape n'exerçait point sur tout Rome un pouvoir absolu; une partie, au moins, de la Ville Eternelle était divisée en plusieurs juridictions : telles que celles d'Espagne, de Portugal, de France, etc.. et
offrait aux artistes une patrie et des lois particulières, dont ils pouvaient invoquer Tappui. Par suite de cette organisation, s'ils étaient opprimés on était fondé à en faire grief au résident de leur Nation. A cette date, l'agent français à Rome était Ménageot et, certes, une partie des avanies faites aux Français peut être imputée à la façon dont il avait manifesté son mépris des autorités révolutionnaires et, notamment, par l'ostentation avec laquelle il était allé au-devant des tantes du roi. En toutes ciioses, sa conduite contre-révolutionnaire avait été telle (]u'on dut le relever de ses fonctions.
Sur la proposition de David, la Convention avait ordonné à l'agent de France, qui venait de succéder à Ménageot, c'est-à-dire à Basseville, de faire un autodafé' de : << tous les portraits, figures de rois, princes et prin- « cesses qui se trouvent dans l'Académie de France, de « faire abattre le trône et que les beaux appartements du « directeur serviront dorénavant aux pensionnaires pour « en faire des ateliers ». David demanda, en outre, la destruction du trône et des bustes de Louis XIV et de Louis \V qui se trouvaient «dans la même salle que le « soi-disant siège royal ». En vain Carra demanda-t-il qu'on laissât à Kellermann le soin de cette besogne ot que, par des manifestations dangereuses, on n'exposât pas les jeunes artistes « au ressentiment d'un prêtre et « aux poignards de ses sbires », David n'en insista que plus vivement, proclamant que les artistes pourront faire « un autodafé des bustes et que le peuple les applaudira ». Une telle proposition était, de la part d'un artiste de la haute valeur de David, un acte d'imbécillité ou de lâcheté. A quoi bon s'en prendre à des œuvres d'art, somme toute
inoffensives, alors qu'il suffisait de les reléguer dans un magasinjusqu'au temps où elles n'auraient plus d'autre signification que leur intérêt documentaire et leur valeur esthétique.
La Convention eut le sentiment de la barbarie de la proposition qu'on lui soumettait et, au lieu de la voter sur l'heure, elle la renvoya à l'examen du pouvoir exécutif. Mais, quoi que les ministres pussent décider, la manifestation de David suffit à compliquer, à envenimer, la situation. Elle ne tarda point à tourner au tragique.
Au cours du mois de janvier 1793. ordre était donné au consul de France à Rome de placer sur sa porte les armes de la République française aux lieu et place des armes de la royauté, et d'enjoindre aux Français d'arborer, librement, au besoin, la cocarde nationale. Le Vatican, à qui avait été donné avis de cet ordre, en déconseilla la mise à exécution, disant que ce serait là outrager les croyances et les opinions des Romains ; il annonça la probabilité d'un soulèvement populaire. L'envoyé de la République, porteur de l'ordre de la Convention, le major Deflotte, maintint qu'il le fallait exécuter.
Cette attitude suffit pour déchaîner l'émeute et, le 13 janvier, les Français en résidence à Rome furent attaqués dans les rues à coups de pierres et à coups de bâtons. Basseville qui, accompagné de Deflotte. était sorti en voiture avec sa femme et ses enfants, ayant mis la cocarde nationale aux chapeaux de son cocher et de son domestique, fut accueilli par les cris : « A bas les cocardes! » et une grêle de pierres tomba dans sa voiture. Basseville se réfugia avec les siens dans une maison amie. La foule le poursuivit, envahit la maison,
196 LES AnXS ET LES AUTISTES
et un barbier, d'un coup de rasoir, ouvrit le venlro du représentant de la République française. La maison où il s'était réfugié fut pillée et brûlée, puis les forcenés se dirigèrent vers TAcadémie de France, ils en saccagèrent le palais et tentèrent d'y mettre le feu. Le gouvernement pontifical ayant mollement, pour ne pas dire ])lus, tenté d'arrêter ces exactions, la villa Médicis fut bientôt le théâtre d'actes de sauvagerie dont le récit nous est conservé par la lettre suivante due à la plume du peintre Girodet :
<< Sur le refus du Pape de laisser placer à la maison du « consul de France les armes de la République, Basseville « nous engagea à partir tous pour Naples ; dix de mes « camarades partirentsur-le-cliamp. Ayantplusd'affaires i< à terminer, je restai dix jours de plus ; si je fusse parti, << je n'eusse couru aucun risque; mais, à cet instant « même, le major de la division, Latouche, arrive à »< Rome, chargé par Mackau, ministre à Naples, de faire (< placer les armes. J'avais demandé à faire celles qui « serviraient pour l'Académie, et chacun le désirait. Je t< crus de mon devoir de rester pour les faire ; en un « jour et une nuit elles furent prêles. J'étais aidé par « trois de mes camarades. Nous n'étions plus que quatre X à l'Académie et nous étions le pinceau à la main .1 quand le peuple furieux s'y porta et en un instant « réduisit en poudre les fenêtres, vitres, portes, ainsi u que les statues des escaliers et des appartements. Ils « n'avaient que vingt marches à monter pour nous u assassiner; nous les prévînmes en allant au-devant « d'eux. Ces misérables étaient si acharnés à détruire » qu'ils ne nous aperçurent même pas, mais les soldats,
« presque aussi bourreaux que les bandits que nous « avions à craindre, loin de s'opposer à eux, nous firent « descendre plus de cent marches à grands coups de « crosse de fusil jusique dans la rue où nous nous trou- « vàmes abandonnés et sans secours au milieu de cette (' populace altérée de notre sang. Heureusement encore, .. ces bourrades de soldats firent croire à la populace « que nous faisions partie d'elle-même, mais, quelquesce uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut pource suivi à coups de pavés, moi à coups de couteau; des « rues détournées et notre sang-froid nous sauvèrent. « Échappé de ce danger et croyant les prévenir tous, « j'allai me jeter dans un autre. Je courus chez Bassece ville, à ce moment même on l'assassinait. Le major, la c( femme Basseville, Moutte, le banquier, se sauvent ce par miracle. Je me jette dans une maison italienne à ce deux pas delà et j'y reste jusqu'à la nuit. J'ai l'audace ce de retourner à l'Académie qui était devenue le palais H de Priam ; on se préparait à briser les portes à coups ce de hache et à mettre le feu. Là, je fus reconnu dans (c la foule par un de mes modèles; il faillit me perdre ce par le transport de joie qu'il eut de me voir sauvé. Je ce lui serrai la main pour toute réponse et nous nous c. arrachâmes de ce lieu. Je trouvai, après l'avoir cherché " quelque temps, un de mes camarades. Mon bon modèle nous donna l'hospitalité chez lui, d'où je l'ene< voyai plusieurs fois à l'Académie. Il y vit enfoncer ce et brûler les portes. On lui fit crier : « Vive le Pape ! ce vive la Madone ! Périssent les Français ! » Il revint « nous rendre fidèlement compte de tout, pendant ce <c temps-là nous allâmes à deux pas de chez lui, sur la
« Trinité du Mont, d'où nous entendions directement les « hurlements de ces barbares. »
Y a-t-il lieu de s'étonner, après cela, de voir des groupes dartistes manifester leur réprobation à l'égard de ceux de leurs camarades qui s'étaient rangés du côté des gens qui osaient dire que, arborer les armes de la République et la cocarde tricolore, était des actes justiciables des pires sauvageries? Peut-on trouver extraordinaire que Topino Lebrun, après avoir été victime de telles choses, se soit jeté à corps perdu dans le parti où se trouvait David, à qui il devait tout, et que le doux Girodet, bien qu'étranger à toute action politique, se soit, lui aussi, mis du côté adverse de celui des malfaiteurs qu'il avait vus à l'œuvre.
A l'annonce des crimes commis à Rome, la Convention, le 2 février 1793, rendit un décret assurant le sort de la famille du malheureux Basseville et chargeant le Conseil exécutif de pourvoir au rapatriement des Français résidant à Rome, et, en part iculier, à celui des élèves de l'Académie de France.
Lecointre donna lecture d'une note remise par la curie romaine au ministre de France. Elle mettait à sa charge, quoi qu'elle en dît, Tinitiative des troubles, sinon des crimes qui en avaient été la conséquence inévitable. Le 15 mai 1793, le Comité d'Instruction publique pourvoyait aux besoins des élèves chassés de l'Académie de France à Rome, en faisant voter par la Convention un décret assurant à chacun des douze pensionnaires de la villa Médicis une allocation qui leur assurait l'équivalent de l'achèvement de leurs cinq ans de séjour à Rome. Les lauréats du dernier concours, empêchés de se rendre
PENDANT r.A PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE 199
à Rome, étaient, par ce même décret, pourvus de deux mille quatre cents livres par an pendant cinq ans pour qu'ils pussent « se perfectionner soit en Italie, soit en Flandre, soit sur*le territoire de la République >>.
Ainsi disparut, du fait de la curie romaine, tout au moins provisoirement, l'Ecole française de Rome ; ainsi furent instituées pour la première fois, par la Convention, ce que nos contemporains ont, après environ un siècle d'oubli, inventé à nouveau sous le vocable de Bourses de voyage.