‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 16 sur 48 · DAVID ET SERGENT · texte numérisé non relu

DAVID ET SERGENT

A parler juste, on ne compte que deux artistes peintres parmi les hommes ayant joué un rùle considérable pendant la Révolution, savoir : David et Sergent, tous deux membres de la Convention. David d'ailleurs s'y occupa, presque exclusivement, des questions touchant, plus ou moins directement, la vie des Arts. Bien que ses fonctions de législateur l'eussent à peu près complètement absorbé, David trouva néanmoins encore du temps pour exécuter quelques ouvrages importants et tout à fait supérieurs, qui font, pour ainsi dire, corps avec l'histoire de la Révolution même. Sergent a, lui aussi, laissé des traces de son talent, et il s'en faut de beaucoup qu'elles soient indignes d'un souvenir, encore qu'elles ne dépassent point en valeur celles des artistes d'un talent secondaire.

Par trois fois au moins, par suite de sa situation poli-

^00 LES AltTS ET LES ARTISTES

tique, David se trouva appelé à retracer sur la toile des événements importants de la Révolution, savoir : le Serment du Jeu de Paume, l'assassinat de Michel Lepelletier et celui de Marat. 11 avait, tout d'abord, en septembre 1790, fait hommage à l'Assemblée Constituante d'un tableau représentant Louis XVI entrant, le 24 lévrier 17'JO dans la salle de ses séances, et c'est à la même époque qu'apparaissait pour la première fois en public son projet de tableau du Serment du Jeu de Paume, à propos duquel, à la séance du 28 septembre 1790, Barrère monta à la tribune et s'exprima en ces termes :

« Un tableau qui doit représenter le Serment du Jeu de « Paume a été commencé par M. David, et l'esquisse ■ de cet ouvrage est déjà connue du public. Une sous- • criptioii a été ouverte pour ce tableau ainsi que pour « celui de la Mort du jeune Desilles. Je demande qu'ils « soient l'un et l'autre achevés aux frais du Trésor " public et placés dans la salle du Corps Législatif. »

L'Assemblée Constituante, séance tenante, rendit un décret conforme à la proposition de Barrère, mais il ny fut point fait état du tableau relatif à Desilles.

L'église des Feuillants, proche voisine des Tuileries, fut mise à la disposition de David qui en fit son atelier.

La toile, qui comporte environ dix mètres de large sur six à sept mètres de hauteur, se trouve aujourd'hui au Musée du Louvre. Les figures du premier plan mesurent plus de deux mètres de proportion. L'esquisse dessinée est réellement de la composition de David ; les tètes et les extrémités de chaque figure sont bien son œuvre personnelle, mais, comme le nombre des personnages nécessitait une connaissance de la perspective qu'il

ne possédait que trop incomplètement, David dut confier l'établissement d'une part de ses principales figures à son ami, larclutecte Charles Moreau. Ces parties inachevées sont restées telles que Moreau les avait indiquées, satisfaisantes au point de vue géométrique, en règle avec l'exactitude anatomique, mais roides et fausses au point de vue de la vérité du dessin. Ce n'était d'ailleurs là qu'une indication quasiment théorique, que David eût transformée, du tout au tout, s'il l'avait reprise.

Les figures achevées ou à demi achevées par lui, représentant Barnave, Dubois-Crancé, Bailly, Mirabeau, Robespierre, le père Gérard sont là pour le prouver.

Pourquoi ce tableau ne fut-il jamais terminé? La raison en est des plus simples. Les événements allaient plus vite que le pinceau de David, et, sans chercher au delà des hommes dont les portraits étaientdéjà terminés, on constate que, bientôt, Barnave avait mis à sa charge son attitude au cours du retour de Varennes (juin 1791) et Bailly, la sienne dans les massacres du Champ de Mars (juillet 1791) et que Mirabeau était déjà gravement, et trop justement, hélas! soupçonné de la trahison dont les preuves matérielles ne furent découvertes qu'après le 10 Août. C'est donc pour cela que David qui, déjà, marchait parmi les hommes d'avant-garde du parti révolutionnaire, abandonna son œuvre, ne voulant point participer à l'apothéose d'hommes qu'il n'admirait plus ou d'hommes qu'il méprisait. La toile inachevée, ou, plus justement, à peine commencée resta à l'abandon, pendant une quinzaine d'années, dans l'église des Feuillants; elle n'en sortit que par suite de la démolition de cette église,

202 LES AIITS JiT LES AUTISTES

SOUS le règne de Napoléon 1*', lors du percement de la rue de Rivoli.

Une souscription avait été d'abord ouverte dans le public, pour qu'il fût fait une gravure du Serment du Jeu de Paurae ; mais, lorsque David eut résolu, atout jamais, d'abandonner l'exécution de son tableau, il (it paraître, [l'an X (1802)j dans le Journal des De'UaLs^ une note conçue en ces termes :

Paris, 11 fi'ii maire.

w Le citoyen David (jui, depuis quelque temps, ne « s'occupe pas avec moins d'activité de sa fortune que « de sa gloire annonce que les souscriptions ne suffisent « pas pour couvrir les frais du tableau connu sous le « nom du Serment du Jeu de Paume et dont l'esquisse « fut exposée au salon de 1791 sous le numéro 132. 11 « renonce à l'achever et invite les souscripteurs à sacrifier « ainsi que lui l'argent de ces frais... »

11 avait été fait d'ailleurs avant 1802 (etilfutfait depuis), un grand nombre de reproductions par la gravure du dessin du Serment du Jeu de Paume.

Le deuxième tableau, olTert par David à la Nation, fut celui qui commémorait la mort de Michel Lepelletier. David y avait peint un Michel Lepelletier mort ou, — pour être plus exact — étant pressé d'aboutir plus vite, il avait peint de sa propre main la tête de Michel Lepelletier et fait exécuter par Gérard, son élève, mais sous sa direction immédiate, le torse presque nu, ainsi qu'une notable partie des accessoires. Il offrit celte œuvre à la Convention, accompagnant sonolfre d'un discours à la fin duquel on peut relever cette phrase assez inattendue de la part du futur ami, du futur apologiste

de Napoléon : « Si jamais, par exemple, un ambitieux « vous parlait cVun dictateur, cViin tribun, d'un régiila- « teur, ou tentait d'usurper la plus légère portion de la « souveraineté du peuple^, ou bien qu'un lâche osât vous « proposer un roi, combattez ou mourez comme Michel « Lepelletier, plutôt que d'y jamais consentir; alors, « mes enfants, la couronne de l'immortalité sera votre « récompense. »

Sur la demande de Sergent, ilfut votéqueleLe/)e//e<^■e;' de David serait gravé aux frais de la République, et « offert aux peuples qui viendront demander secours ^< et fraternité à la Nation française ».

Et ici se place un incident : le conventionnel Genessieux prit la parole pour formuler que, ni le tableau de Brutus, ni celui des Boraces n'avaient été payés à David. David lui coupa la parole, en réclamant qu'on passât à l'ordre du jour et quon ne s'occupât pas de lui.

Genessieux insista pour que la Convention acquittât la dette de la Nation. A cela David riposta en ces termes : « Si la Nation croit me devoir quelque indemnité, je de- <( mande que cet argent soit consacré au soulagement « des veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la « défense de la Liberté. » Là-dessus la Convention décréta une couronne civique à David.

La Convention avait décidé que le tableau de David serait placé dans la salle de ses séances, à côté de la tribune des orateurs, et cela eut lieu en effet, mais, par suite des événements, le tableau a disparu complètement, et si complètement même, que le petit-fils de David, dans l'ouvrage par lui consacré à son grand-père, ignore où est passé ce tableau d'importance capitale. La

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gravure même n'en fut point terminée, et l'on n'aurait aucune idée précise du Michel LepelleUer de David, si nn de ses élèves, Delécluze, peintre avorté, mais critique d'art remarquable, n'en avait fixé le souvenir en (juelques lignes. D'après lui, la composition du tableau de Micliel Lepelletier résume les qualités et les défauts de David.

« Elle donne, nous fait savoir Delécluze, une idée « assez juste de ce mélange d'appareil tout à la fois fas- « tueux et sanglant. r>a tête de Lepelletier est ceinte « d'une couronne de laurier, et sa poitrine nue, laisse « voir une large blessure ; au-dessus du cadavre, est ' une épée dont la forme rappelle celles des gardes du « roi, dont Paris, l'assassin de Lepelletier, avait fait « partie. Cette épée, attachée par un fil est suspendue .< sur le sein du mort et, dans la lame, est passée une •' feuille de papier sur laquelle sont écrits ces mots: < Je « vote pour la mort du tyran. " Au bas du tableau on « lit : « David à Lepelletier •■, et la date do la mort de « ce dernier : « 20 janvier 179.'}. •

Le troisième tableau politique de David, le seul que la postérité possède, est consacré à la mort de Marat. Le Journal de \\'illc contient là dessus une bien jolie page.

« Le 13 — le jour de la mort de Marat, — vers le soir, « revenant des Tliuilleries, écrit Wille, je vis un grand •' rassemblement de monde vers le Pont-Neuf. Je m'in- « formai et j'appris, en frémissant, que Marat, député à « la Convention Nationale, venait d'être assassiné par « une femme, que cette femme était venue exprès de « Caen pour commettre ce forfait, mais qu'elle avait été (( arrêtée. »

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^Ville, toujours curieux, va voir le corps de Marat exposé en l'église des Cordeliers, et il nous décrit, en peintre, cette exhibition macabre :

»< Il était moitié couché, enveloppé de draps, moitié « assis sur une élévation; la partie supérieure de son " corps était découverte et la playe visible et bien triste « à voir. La presse était étouffante, car chacun voulait " voir un homme qui s'était rendu célèbre par ses écrits ; <• il l'était trop par sa mort. »

Ft le 28, il veut assiter à la pompe funèbre de Marat, mais, par suite de la fâcheuse température, il n'y peut assister :

« J'allai au Luxembourg' y voir l'autel érigé dans la <> grande allée en mémoire du malheureux député Marat « que la fille Corday, de Caen, avait assassiné. Le cœur " de ce martyr de la liberté devait être porté à ce monu- <' ment, qui était de forme antique et très étendu ; au- *( dessus, et aux arbres, étaient attachés de larges draps "< tricolores. Aux quatre coins de l'autre il y avait autant

de candélabres dont les flammes Téclairaient parfaite- - ment. J'avais trouvé une très bonne place pour voir la '< cérémonie qui devait avoir lieu ; mais un vent très « froid, du nord, me soufflait au dos avec tant de vio- <' lence que je cédai cette place à un jeune homme qui

était dans la foule, par derrière et par terre, qui ne

pouvait rien voir, et qui me parut digne de l'occuper;

il men remercia beaucoup. Je me retirai donc chez ^' moi de crainte d'être enrhumé. »

David n'avait pas été choisi par le hasard pour cette œuvre dédiée au souvenir de INlarat et. à défaut de son talent, le dévouement dont il avait fait preuve envers

le défunt l'eût désigné pour l'accomplir. En efTef, lorsque, à la séance du 11 avril 1793, Marat fut violemment attaqué par les Girondins et, en particulier, par Pétion, David prit sa défense et, s'avançant au milieu de la salle, il eut cette apostrophe : « Je demande que vous « m'assassiniez, je suis un homme vertueux; aussi la « liberté triomphera. »

Pétion qualifia cette intervention de «■ dévoûment dun « honnête homme en délire et trompé ». David protesta contre cette interprétation. Marat fut décrété d'accusation. Il fut acquitté le 24 avril et, au sortir du tribunal, il fut ramené triomphalement à la Convention, la tête ceinte d'une couronne de laurier. On sait le reste. Le 13 juillet suivant, Charlotte Corday l'assassinait et le lendemain, une députation se présentait à la Convention et son orateur Guirault s'écriait :

« Marat n'est plus. 0 peuple, tu as perdu ton ami. (' Marat n'est plus... Nos yeux le cherchent en vain X parmi vous. 0 spectable affreux, il est sur un lit de '< mort! Oîi es-tu, David? Tu as transmis à la postérité « l'image de Lepelletier mourant pour la patrie, il te « reste encore un tableau à faire. »

David interrompit Guirault par cette exclamation : t< Aussi le ferai-je ! »

A la séance suivante, et comme il avait mission de régler la pompe funèbre de Marat, il donna pour ainsi dire l'esquisse parlée de son tableau, en rendant compte de la dernière visite qu'il avait faite à Marat. Le Moniteur reproduit ainsi ses paroles :

M David. — La veille de la mort de Marat, la Société « des Jacobins nous envoya, Maure et moi, nous infor-

« mer de ses nouvelles. Je le trouvai dans une attitude « qui me frappa. 11 avait auprès de lui un billot de bois « sur lequel étaient placés de l'encre et du papier, et sa « main, sortie de* sa baignoire, écrivait ses dernières " pensées pour le salut du peuple. »

L'assassinat de Marat fut le sujet de divers ouvrages, mais celui de David est le seul qui mérite d'être retenu, il n'est pas nécessaire d'en faire une fois de plus la description. 11 est intéressant de constater qu'il reproduit une scène vue, et prise sur nature par David, vingtquatre heures après le tragique événement. La première conception, née du souvenir de David, se trouva modifiée à l'exécution par la fatale nécessité de représenter la mort de Marat. 11 est néanmoins curieux de voir combien peu l'idée première du peintre, telle qu'il en avait établi le croquis parlé, se trouva modifiée.

Pourquoi essayer de décrire le Marat dans: sa hairjnoire, alors que, une fois de plus, nous trouvons la besogne faite, et très bien faite encore, par notre excellent ami Wille.

Wille décrit donc ainsi le tableau de David :

" La plus belle représentation de la mort de Marat a " été peinte par Louis David. ^Nlarat, étendu dans une

baignoire de bois, tient de la main gauche un papier .< sur lequel on lit : « Du 13 juillet 1793. Marie- Anne- « Charlotte Corday au citoyen Marat : Il suffit que je <( sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bien- « veillance. >' A côté de la baignoire, sur un billot portant ■■ cette inscription : «A Marat, David, l'an II », sont un « encrier, une plume et une feuille sur laquelle sont écrits << les mots suivants : « Vous donJierez cet assignat à cette

« mère de cinq enfants dont le mari est mort pour la « défense de la patrie. » Maral lient de la main ^< droite étendue par terre une plume, et on voit encore « le couteau qui vient de le tuer. Cette composition (' d'une i!,Tandc simplicité, mais aussi d'une grande « noblesse, a été gravée d'une façon très remarquable x< par Morel, graveur souvent moins habile. »

Le li octobre suivant, David annonçait à la Convention l'achèvement de son tableau et demandait l'autorisation de le laisser porter, ainsi que son tableau de f.epelletier, à la pompe qui devait être célébrée en l'honneur de Lepelletier et de Marat, par la section du Muséum. Il manifestait le désir d'exposer, pendant quelque temps, ces deux ouvrages chez lui-mome, avant de les livrer à la Convention. Naturellement, la Convention acquiesça à sou désir. Au cours de la fameuse cérémonie dédiée conjointement à Maral et à Lepellelier, le tableau de la mort de Marat, placé sur un catafalque dessiné par David, fut exposé dans la cour du Louvre, Devant ce portrait, on plaça une pancarte portant un quatrain composé parle conventionnel Bouquier, pour accompagner la gravure dont la Convention venait de voler lexécution aux frais de l'État.

Fax offrant son tableau à la Convention, le 2i brumaire an IL David avait prononcé une apologie passionnée de Marat; il semble y avoir pris à tâche de dépasser les bornes de l'éloquence grotesque dont il était coutumier. Après s'être exclamé ainsi : « Humanité, tu '< diras à ceux qui l'appelaient buveur de sang, que « jamais ton enfant chéri, que jamais Marat, ne t'a fait •<( verser de larmes », il ajoutait ceci, qui ne déparerait

point une anthologie tintamarresque : « Toi-même je « t'évoque, exécrable Calomnie, oui, je te verrai un jour, « et ce jour n'est pas loin, étouffant de tes deux mains « tes serpents desséchés, 'mourir de rage en avalant tes « propres poisons. »

11 faudrait pourtant ne pas juger la personne physique de David d'après son culte passionné pour l'homme le plus débraillé, et le plus coquet de malpropreté, qui fût à la Convention, — où la tenue la plus correcte était, . d'ailleurs, la règle la plus générale, soit dit ici, puisque l'occasion s'en présente. — Loin de là. David était toujours très soigné dans sa mise; il ne voulait, en cela, le céder à personne; et son goût recherché pour la toilelLe ne se démentit jamais, même au plus fort de la lutte.

Tandis que certains de ses amis, qui, depuis, l'ont traité de terroriste portaient des bonnets rouges et des carmagnoles, il travaillait lui, le conventionnel terrible, en manchettes et en habit de velours; il peignait sans faire une seule tache et s'en montrait très fier. Il avait la parole rapide et surabondante ; les idées se pressaient en foule dans son esprit et chassaient devant elles le troupeau désordonné des mots.

Lorsqu'il parlait des choses de son art, il avait des trouvailles, telles ceci qui devrait être écrit sur les murs de toutes les écoles d'art : « Il ne faut pas seulement regarder le modèle, il faut le lire. » 11 savait lire son modèle, le lire jusqu'au fond de l'àme et transmettre, en toute son intensité, ce qu'il avait lu. De toutes les innombrables pages qui ont été écrites sur la fin de Marie-Antoinette, il n'en est aucune où Marie-Antoinette soit ni plus complète, ni plus vivante, ni plus

(lénnilive, ni plus profondément lue sur la nature, que celle que David, dans son lan^ap^e à lui, qui était le dessin, écrivit, en pleine rue Saint-IIonoré, placé à la fenêtre dun entresol, à l'heure sinistre où « la veuve Capet » passa devant ses yeux, assise sur la banquette de la petite charrette qui la conduisait à la j^uillotinc. Tout ce qui se passait dans lame de cette malheureuse est là, lixédans un profil ; résumé, pour la postérité la plus reculée, en vingt traits de crayon. Les reins caml)rés, le haut du buste rif^ide, la tète droite coiffée d'un petit bonnet de linge, dont les plis tuyautés gardent encore des airs de couronne, les cheveux coupés court dégageant le cou, qui se dresse impassiblement rigide, et comme tendu pour défier le couperet, la paupière baissée, qui laisse apercevoir un peu du regard, resté dédaigneux, l'ensemble du masque avec son nez courbé, long, aux arêtes dures, le pli de mépris à la commissure des lèvres, le frémissement de dédain qui survit dans la lippe aulrichienne, demeurée la seule partie vibrante de cette face déjà morte et qui semble figée par l'Invincible Orgueil. Burinant tout cela, David nous fait lire la dernière page, la dernière ligne de la vie de cette femme qui eut, en tout cas, ceci de beau qu'elle sut rester, jusqu'au bout, elle-même, lière, hautaine, digne, droite et devant ses juges, et devant le bourreau.

Ce croquis de David, simple, précis, définitif, comme le sont les croquis des plus grands maîtres japonais, est demeuré et demeurera comme le plus historique, comme lo plus poignant, des documents graphiques.

David devait par la suite payer chèrement ce bout de croquis et il lui fut bientôt imputé à crime comme un acte

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abominable et qui bientôt fut joint à bien d'autres accusations, qui n'étaient pas toutes aussi futiles. Après le 9 thermidor, lorsque les Girondins eurent repris leur influence, David fttt 'décrété d'accusation et incarcéré au Luxembourg. Chaque jour il s'attendait à être conduit au tribunal, puis à l'échafaud — ou, tout au moins, envoyé à la Guyane. Et, alors que les hommes politiques, jadis les plus empressés auprès des Comités et les plus humbles devant les robespierristes, le poursuivaient de leur haine, sans danger pour eux, nombre d'artistes, bravement, ne l'abandonnèrent point, il leur dut, pour une large part, sa délivrance.

Si le rôle joué par David durant la période conventionnelle ne fut point exempt de sujets de reproches, et des plus sérieux, il les a vaillamment et durement expiés dans l'exil, et la belle fierté, l'âpre unité de sa vie, doit entrer en ligne de compte dans le jugement dont la postérité lui est redevable.

HUe doit bien quelque indulgence au conventionnel qui avait voté la mort de fiOuis XVI, alors qu'elle a eu toutes les indulgences pour « le baron » Gérard qui. ayant fait partie du Tribunal révolutionnaire à titre de juré, avait accepté toutes les faveurs du régime impérial et avait, durant la Restauration, osé briguer la place de peintre du roi.

Quelques bonnes âmes charitables alors ne manquèrent point de rapporter à Louis XVIIf, que Gérard avait pu, ou même dû, participer au jugement de Marie- Antoinette, (lérard ne nia point — ce qui était indéniable d'ailleurs, — qu'il eût exercé la fonction salariée de juré au Tribunal révolutionnaire, mais il se tira

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d'embarras en faisant publier, par un journal anglais, une note où il était dit que c'était son maître, David, le terroriste David, qui l'avait, pour ainsi dire, forcé à accepter à cette place.

Il était absolument faux que Gérard eût jamais été, ni par David, ni par personne, contraint de devenir le collègue de Louis Leroi, dit Dix-Août, ou de ses sinistres congénères. La vérité était beaucoup moins compliquée, infiniment moins héroïque, que Gérard le voulait bien faire croire. Appelé par la loi à se rendre aux armées, Gérard était allé trouver son maître et l'avait supplié de lui procurer un moyen quelconque d'esquiver le service militaire. « Il y a, lui avait-il dit, une place vacante « au Tribunal révolutionnaire, elle rapporte douze livres «■ par jour et me dispenserait de partir pour l'armée. » David, avait tâché de le dissuader d'une pareille aventure, lui objectant que le Tribunal révolutionnaire étant un tribunal d'exception, il pourrait, dans l'avenir, amèrement regretter d'en avoir fait partie; mais Gérard tint bon. David l'engagea à réfléchir durant une huitaine, après laquelle il userait de son influence pour le faire agréer, s'ily tenait toujoursabsolument. Dèsla fin de la semaine, Gérard était revenu à la charge et, séance tenante, David avait obtenu sa nomination.

11 nelui était cependantpas incJispensabledesemontrer aussi révolutionnaire pour obtenir les bonnes grâces de David ; il en avait sous les yeux la preuve en la personne de Fragonard.

Parmi les grands artistes qui s'étaient illustrés par une forme d'art de toutes façons tombée en discrédit, F'ragonard était le plus célèbre. Plus que tout autre il pouvait

avoir besoin d'aide et de protection. Le souvenir des relations qu'il avait eues dans le monde le plus dissolu de l'ancien régime pouvait le rendre suspecta beaucoup de gens. Il avait tj-ataillé'pour M'"'^de Pompadour, pour M™^ du Barry et pour la comédienne Guimard. Il avait fait partie intégrante de tout un monde abhorré, car ses anciens clients avaient été ses intimes amis. Ils avaient été, en tous cas, les artisans de sa fortune puisque, avant 1789, ses simples dessins, pour ne citer que ceci, se vendaient entre huit cent et mille livres. Au moment de la Révolution, grâce à l'économie de sa femme il s'était constitué, chiffre très gros pour le temps, dix-huit mille livres de rente. Les événements firent tomber cette rente à six mille livres.

Fragonard habitait alors les galeries du Louvre ; il n'était plus jeune, il commençait à s'alourdir, mais n'en était pas moins resté gaiementméridional, actif,pétulant, on le voyait allant parles couloirs du Louvre où il jouissait du sobriquet de Frago, faisant visite à l'un et à l'autre, vêtu, le plus souvent, d'une robe de chambre grise, nouée tant bien que mal, coiffé d'une perruque le plus souvent mise de travers. En apprenant sa déconfiture, le « papa Frago » s'était mis à danser. Sa femme survint et lui demanda s'il était devenu fou : « Loin de là, reprit-il, je me réjouis. — Et de quoi s'il vous plaît ? — De n'avoir point perdu tout. »

Dans son malheur, il eut cette bonne chance de rencontrer l'amitié dévouée et courageuse, la large et sincère admiration de David, auquel d'ailleurs il avait donné la plus grande marque de confiance qu'il pût donner à un confrère, en lui remettant le soin de l'éducation artis-

tique de son propre fils, Alexandre-Evariste Fragonard, plus vulgairement connu dans les corridors du Louvre sous le surnom de Fanfan. C'est sous ce surnom que sa tante maternelle, Marguerite Gérard, l'a illustré en des vignettes, plutôt médiocres, et pourvues des légendes les plus naïves. Kxquise créature, au demeurant, que cetle Marguerite Gérard, dont les lettres à Honoré Fragonard sont d'un très grand charme.

Evariste s'adonna à des compositions révolutionnaires. A l'occasion, il en fit même de contre-révolutionnaires.

Ce fut un enfant prodige, une sorte de petit phénomène, puisqu'il exposa, pour la première fois, au Salon ouvert le 10 août 1793. Le livret l'indique comme demeurant aux galeries du Louvre « chez le citoyen son père ». Il avait alors douze ans. Il a produit des ouvrages qui ne sont point tous sans talent, beaucoup devinrent populaires. Les amateurs actuels de vieilles estampes, appliquées à l'ornement du mobilier, font grand cas de plusieurs d'entre ses jolies compositions inspirées des légendes antiques; les amateurs de documents révolutionnaires tiennent en estime ses allégories politiques ; plusieurs de ses scènes révolutionnaires parues dans la collection des tableaux de la Révolution, telles que Condorcel se donnant la mort dans sa prison et les Comités révolutionnaires^ gravées par Duplessis Berteaux, ont survécu aux circonstances d'où elles étaient nées.

Pendant quele petit Fragonard dessinait des «Liberté», des « Egalité» et toutes sortes de « Droits de l'Homme », son illustre père, lorsque pâlit l'astre du tout-puissant David, ne se trouvantpas tout à fait rassuré à Paris, s'en fut dans son pays natal de Grasse, espérant s'y faire

PENDANT LA PÉRIODE RÉvOLUTIONNAIHE 215

oublier. Là il exécuta, dans la maison Maubert, une série de grands panneaux qu'il avait préparés pour l'une de ses riches clientes d'avant la Révolution. Ce furent de véritables chefs-d'œuvre qui longtemps demeurèrent dans

la maison Maubert. où les touristes venaient les admirer; mais à la fin du xix^ siècle, cette collection fut vendue pour huit cent cinquante mille francs à un marchand de Londres, lequel la revendit à un prix infiniment plus élevé à un riche amateur américain.

Autant David fut supérieur à Sergent par la hauteur de son talent, autant Sergent fut supérieur à son illustre collègue delà Convention par la dignité de son caractère. Comme David, il participa d'une manière très active à tous les travaux de la Convention ; mais au 18 brumaire, alors que David se ralliait à Bonaparte, Sergent s'éleva contre lui.

Lors du vote de la mort de Louis XVI, David, négligeant sa coutumière loquacité, avait prononcé ces deux seuls mots : « La mort », tandis que Sergent, à l'instar de la plupart de ses collègues, avait prononcé un petit discours, pour expliquer son vote. Ce discours il le paya par trente-deux années d'exil. Dans ce discours il confessait avoir volé la peine de mort contre les émigrés; contre des « êtres faibles qui n'avaient <' commis peut-être d'autres crimes que d'avoir suivi « leur époux ou leur père », et il concluait : « Après << avoir balancé tous les dangers, il m'a été démontré,

dans ma conscience, que la mort de Louis était la me- '■ sure d'où il en pouvait résulter le moins de danger. Je <' vote donc pour la mort, et contre le chef, et contre ses " complices. »

21() LES AHTS ET LES AUTISTES

Sergent n'eut point l'occasion de fournira la Convention des œuvres d'Art, qui n'eussent en aucun cas été comparables à celles que lui offrait David ; mais, en revanche, comme inspecteur de la salle, investi du rôle analogue à celui des questeurs actuels, il eut l'occasion de rendre de nombreux services. Maintes fois, il prit la parole sur les questions les plus diverses. La calomnie ne manqua point de s'exercer contre lui, et d'aucuns l'accusèrent— et il fut prouvé par la suite que c'était avec la plus criante injustice — d'avoir détourné une agate gravée de la plus grande valeur. Dos pamphlétaires lui décernèrent le surnon de Sergent-Agate et, lorsque vinrent les périodes de réaction contre la Révolution, les ennemis de Sergent ne manquèrent point d'exploiter ce dangereux sobriquet.

Plus d'une fois Sergent eut à s'occuper d'aider les artistes. Il était, le plus souvent, chargé de la présentation des ouvrages d'Art offerts par leurs autours à la Convention : témoin la séance du 3 février 1794, où Sergent présenta « un grand tableau du citoyen Renaud intitulé : « la Liberté' ou fa Mort, oîi l'on voit, au (( milieu du tableau, le Génie Français ayant à sa droite « la Liberté et à sa gauche la Mort; le Génie indique « d'un geste la route qu'il faut suivre pour défendre la « Liberté, fût-ce au péril de la vie». Sergent accompagne cette description d'un discours qui donne une idée de ce qu'étaient, au point de vue artistique, les locaux de la Convention. " Longtemps, dit-il, la médio- « crité du talent a amoncelé ici ses productions, pein- « tures, sculptures, gravures ; la plupart annonçaient, « en vous offrant leurs ouvrages, le dépérissement total

des Arts qui ont toujours illustré la Nation française.

<( Au-dessous des deux chefs-d'œuvre dus au pinceau • de David, on suspendait des morceaux qui eussent

fait croire que gidus avions rétrogradé de quelques " siècles. »

Puis venaient l'éloge et l'explication du tableau de Renaud. La Convention se refusa à statuer de son propre chef et remit au Jury des Arts le soin de décider de la place où le tableau serait logé.

L'agencement et l'ornementation du Palais national faisaient partie des attributions directes des inspecteurs de la salle, qui étaient Panis et Sergent, et c'est ainsi qu'ils firent installer, sur le pavillon central du Palais national des Tuileries, une horloge à timbre, marquant les heures sur trois cadrans en émail, et décidèrent que cette horloge serait exécutée par Lepaute. En outre, la pendule horizontale de Lepaute, placée au Palais-Bourbon, devait être transférée dans la salle des séances de la Convention, et un concours était ouvert pour l'établissement dune décoration qui conviendrait à son emplacement. Le modèle devait avoir un mètre environ de hauteur et comporter un maximum de trois figures.

Le soin d'embellir le Palais national servit de prétexte à l'achat d'une œuvre capitale de Houdon. L'illustre statuaire, dont certaines œuvres, telles que la Diane ou le Voltaire assis, soutiennent victorieusement le voisinage

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des antiques, était certes admiré de ses contemporains ; mais il n'était point, senible-t-il, compté, comme cela eut été juste, pour l'une des plus hautes gloires de l'Art dans tous les temps et dans tous les pays, lloudon n'avait point été, au cours delà Révolution, sans s'attirer sinon la malveillance, du moins la défiance de gens qui lui faisaient grief de s'abstenir de participer aux diverses manifestations politiques, où ses confrères dépensaient une partie de leur temps. C'était là juger dune façon trop légère le grand artiste qui, inspiré par une admiralion sincère pour les grands hommes qu'il portraiclurait, avait légué à la postérité la plus reculée les effigies de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Mirabeau, de Necker, de Buffon, de Washington, de Franklin, de tant d'autres philosophes ou hommes d'htat.

11 avait contre lui tous les fruits secs de l'Art, tous ceux qui rêvaient l'égalité dans la médiocrité, et traitaient d'aristocrate quiconque s'élevait au-dessus de leur niveau, fût-ce même par le génie. 11 avait surtout contre lui les artistes qui, dans le passé, avaient été les fervents des puissants du jour et qui dans le présent s'efforçaient de se signaler par les excès de leur civisme de parade, très provisoire. La période de la Terreur ne fut donc pointsans danger pour lloudon et M"* Houdon, en ces conjonctures tragiques, montra ce que l'àme d'une femme de bien peut contenir de grandeur simple et de courage.

A l'époque de la Terreur, la haine avait pénétré dans la paisible colonie d'artistes du Louvre. Des anciennes querelles entre les artistes libres et les académiciens, il était toujours resté un certain esprit de rancune envers les académiciens qui avaient tenté de sauver

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l'Académie en la modifiant. Houdon avait été de ceux-là De plus, il avait, au Salon de 1793, exposé cette adorable statue de la Frileuse^ qui se dressait là comme une sorte de spirituelle protestation contre des ouvrages à la mode du temps, où les intentions philosophiques et humanitaires n'étaient que trop souvent substituées au mérite artistique. Il serait injuste d'écrire qu'il existât, contre Houdon, rien de plus qu'une sorte d'hostililé, mêlée de respect, mais c'était déjà un danger.

Tout entier à son œuvre, Houdon ne le voyait pas.

M™^ Houdon en eut l'exacte notion, ainsi qu'on le peut constater par le récit qu'elle fit, en 1793, à titre de témoin, dans un procès intenté à David. S'étant présentée, le 18 septembre 1793, au domicile de David pour obtenir son intervention au profit de son beau-frère, — le frère de son mari, — artiste lui-même, David lui aurait répondu que le susdit beau-frère était un aristocrate, ainsi que Houdon, et, de même, tous les autres académiciens, et qu'ils allaient être mis en prison et guillotinés, etc., etc.

David a nié formellement l'exactitude de ce récit ; il avait intérêt à le nier, mais les dénégations qu'il y a opposées semblent très plausibles ; elles ne prouvent rien de définitif, car, — il ne faut pas l'oublier, — David, à cette époque, était un fanfaron de brutalité et de grossièreté. Connaissant les façons d'être de David, tel qu'il était durant la législature de la Convention, il est difficile de ne point admettre que les discours tenus par lui avaient été de nature à terrifier la pauvre M"* Houdon. Et, là-dessus, elle s'ingénia à inventer quelque preuve du civisme de son mari.

Or, dans l'atelier du maître, se trouvait une statue de

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Sainte Scholastique, primitivement destinée à la chapelle des Invalides, où elle devait faire pendant à la Sainte Sylvie de Caffiéri. M"'^ Iloudon déljaptisa cette Sainte Scholaslique^ représentée très simple, sans attributs mystiques, un livre à la main ; elle la gratifia d'un nom nouveau : la Philosophie, puis elle s'en vint au Comité de Salut Public, où elle rencontra Barrère, et, au reproche que celui-ci adressait à Iloudon, de n'avoir fait aucun ouvrage patriotique, elle répondit : « Venez voir à son (( atelier la statue de la Philosophie. La Philosophie a " fait la Révolution, sa place est marquée à la Conven- <i tion, il faut placer l'effigie de la Philosophie dans la « salle de ses délibérations. »

Barrère goûta fort la proposition de M'"* Iloudon et la transniit au Comité de Salut Public, qui l'adopta sans délai.

Barrère a confirmé le fait, dans ses Mémoires, sauf quelques variantes de détail, et, en particulier, celle-ci, qneVex-Sainte Scholastique, qu'il dénomma Sainte Eustache, devint la Liberté et non la Philosophie. Sachant Houdon dans une situation de fortune peu brillante, nous raconte-t-il, il serait allé lui rendre visite et, ayant trouvé la statue mystique inachevée, il aurait dit à Iloudon :

<( Purifiez cette statue, donnez-lui quelques attributs " analogues à la Liberté, et le Comité vous la fera payer " de suite pour la mettre dans la première salle qui « précède celle de la Convention. Houdon riait de mon « projet, cependant il l'exécuta, fut payé et fît placer « cette statue dans la salle indiquée qui est nommée la « Salle de la Liberté. » La production de la Philosophie ou de la Liberté' lui valut la bienveillance du Comité

de Salut Public qui, en conséquence de l'initiative de Barrère, rendit l'arrêté suivant :

« Le Comité de Salut Public arrête :

« 1° Qu'il sera *placé dans la première salle du lieu « des séances de la Convention nationale un piédestal « simple pour recevoir la statue delà P^e7o.sopA?e, tenant « les Droits de l'homme et l'acte constitutionnel ;

<( 2° La statue qui a été faite par Houdon, et repré- « sentant la Philosophie, sera estimée et achetée par la « Commission des Travaux publics ;

« 3° Cette Commission fera élever incessamment le « piédestal, avec les marbres qui sont dans le dépôt des <( Petits-Augustins ou dans les maisons nationales. Elle « fournira les fonds nécessaires. "

Un autre ouvrage de Houdon fut, un instant, destiné à figurer, tout au moins provisoirement, dans le Palais National. La statue de Rousseau, dont la Constituante s'était, un moment, occupée et dont elle avait finalement abandonné le projet, lui fut commandée directement par Roland, Dès quil fut Ministre de l'Intérieur, chargé de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, il écrivit à l'Assemblée Législative que, conformément au décret qui décerne un monument à la mémoire de J.-J. Rousseau, il avait été pris des engagements avec Houdon et que « cet artiste célèbre venait d'achever un modèle qu'il « demandait à exposer dans la salle du Corps législatif » . Cette affaire ne put avoir de suites effectives et définitives. Elle fut reprise en novembre 1793, par Sergent, mais avec un non moindre insuccès.

En une autre occasion, et non moins mémorable, Houdon fut victime de l'excessive passion de ses contempo-

rains pour les concours, et rincompétence artistique des politiciens lui infligea un déboire des plus pénibles. Il s'ea est expliqué par lui-même, et si bien expliqué, que le plus sag-e est de lui laisser, là-dessus, la parole : « Je fus appelé par les amis de M. de Mirabeau pour <■' lui mouler la physionomie, immédiatement après sa « mort. Ce fut M. l'abbé d'Espagnac qui se chargea de « venir me chercher; le lendemain dimanche, il rendit « compte à la Société des Amis de la Constitution, dont il <( est membre, de ce qu'il avait fait, la veille ; il proposa « à la Société d'en faire faire le buste; et que, si on se « déterminait, il donnerait pour sa part de souscription « cinquante louis. L'on me permettra sûrement de ne « point rapporter l'éloge qu'il fit de moi et de mon talent, " ni la manière Jlatteuse dont la Société l'accueillit ; <' c'est ici l'apologie de ma conduite que je crois devoir « au public et non mon éloge; il me suffit de dire que sa « motion fut adoptée en entier; que, d'après cela, je re- « (JUS de lui une demande pour avoir de moi, par écrit, " le prix du buste en marbre. Je répondis que c'était « mille écus et, en bronze, quatre mille livres ; que, si ces « prix paraissaient trop forts à la Société dont il était (( membre, je le priais don fixer un auquel je me sou- « mettrais, pourvu qu'il ne fût pas au-dessous de mes dé- « bourses. D'après tout cela, pouvais-je me douter que ce « serait, après que mon buste aurait été terminé, que quel- « qu'un, qui disait l'avoir vu, en paraissait content, au 0 moment où la Société allait décider, soit le marbre, soit « le bronze, que la motion du concours serait faite, qu'elle « se trouverait appuyée par les deux raisons suivantes : « que j'étais académicien et qu'il était temps de faire

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cesser des distinctions imaginées plutôt pour opprimer » les talents que pour les développer et qui ne servaient

■ qu'à protéger quelques artistes aux dépens des autres. La seconde : c'était d'autant plus juste que mon buste était mauvais. Pouvais-je croire que la Société viendrait sur son premier arrêté, au moins avant d'avoir

■ nommé des commissaires pour juger si cette dernière " assertion était vraie. Auquel cas l'artiste devait se X retirer de lui-même. »

Houdon déclara alors qu'il ne concourrait pas et comme on l'accusait d'agir, ou par dépit, ou par esprit de corps, en tant qu'académicien, il protesta contre un tel soupçon, déclarant que u le régime de la Liberté et " de l'Egalité lui est cher et lui semble nécessaire à la « grandeur des Arts plus encore qu'à toute autre chose ».

Ce buste qui, heureusement, était terminé, ce buste que les Gustave Planche de l'époque ont déclaré «mauvais», n'était autre que celui qm a fait partie de la fameuse collection Double, à l'état d'original réel, c'est-à-dire en terre cuite, soit donc, celui des bustes de Mirabeau de Iloudon qui est — comme on dit en langage d'atelier — " du pouce de l'arlisle '. Celui-là est d'une puissance et d'une beauté dévie, supérieure même au J'oltaire. Par malheur, lors de la dispersion de la collection Double, il n"a pu être acheté par l'Etat français. Le Louvre en possède une admirable répétition, en marbre, qui console, quelque peu. de l'absence de la terre cuite, mais qui ne saurait remplacer cette œuvre inoubliable. 11 existe une autre répétition, également en marbre, matériellement plus importante que celle du Louvre et sensiblement pareille. Elle a figuré à l'Exposition de 1900.

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