‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 17 sur 48 · LES PEINTRES EMPRISONNÉS · texte numérisé non relu

LES PEINTRES EMPRISONNÉS

Si les peintres, les sculpteurs, les graveurs n'eurent pas tous également à se louer du sort que leur lit la Révolution, leurs ennuis dépassèrent très rarement le domaine purement artistique, et le nombre est très restreint, de ceux qui eurent maille à partir avec la terrible justice révolutionnaire. Il n'en est pas un seul qui fût envoyé au tribunal ; pas un seul par conséquent ne finit sur réchafaud. Parmi les très rares artistes qui furent incarcérés pour des raisons d'ordre politique, il faut signaler en première ligne Suvée et llubert-Uobert. ' Restout fut, lui aussi, emprisonné, mais sous l'inculpation de vol ou de détournement d'objets à lui confiés. On ne saurait déterminer avec justesse, dans quelle mesure cette accusation fut l'œuvre de rancunes particulières ; mais Restout ayant été remis en liberté sans jugement, il y a tout lieu de ne pas croire à la solidité des charges élevées contre lui.

^ Hubert-Robert avait été arrêté d'abord pour avoir omis de retirer sa carte de civisme, et conservé ensuite, par application de la loi des suspects, étant notoirement des amis de la plupart des artistes qui avaient émigré, notamment de M'"* Vigée-Lebrun, réfugiée à la cour d'Autriche, et contre laquelle avait été menée une rude campagne dans les séances de la Société républicaine des Arts.

Pour alléger la monotonie de sa captivité, Hubert-

Robert s'amusait à peindre sur les tables, sur les dossiers des chaises et jusque sur les assiettes de Sainte- Pélagie, mais cela ne pouvait être qu'une occupation infime et passagère. Pour lui, dont toutes les minutes

avaient été données au travail, l'inaction était particulièrement cruelle. Par bonheur pour Hubert-Robert, il rencontra à Sainte-Pélagie Roucher, l'ami intime d'André Chénier et son collaborateur, dans toute la polémique menée par le Journal de Paris, contre les puissants du jour et, en particulier, contre Collot d'Herbois et les promoteurs de la Fête des Suisses de Chàteauvieux.

Rouclier, poète de talent, s'amusait à décrire soit en prose, soit en vers humoristiques, le lieu que les événements lui faisaient habiter de compagnie avec les peintres llubert-Ro])ert et Suvée.

Malheureusement pour lui, Hubert-Robert n'avait point les mêmes ressources, mais l'amitié de Roucher s'ingénia à lui rendre la vie moins pénible, et Roucher eut, en cette bonne besogne, sa propre fille Eulaliepour auxiliaire.

Elle envoyait à l'artiste les livres qui pouvaient le mieux le distraire et les accompagnait de lettres exquises auxquelles Hubert-Robert s'amusait à répondre en des épîtres non moins charmantes.

Roucher composait des vers, à l'intention de Hubert- Robert, et Robert empruntait à Roucher des feuilles de papier et les couvrait de dessins. Sur l'une d'elles, il avait tracé deux tètes de femmes et. au-dessous, avait écrit : « Patience » — « Espérance " ; il symbolisait, en ces deux petites têtes, la femme et la fille de Roucher.

Hubert-Robert s'était inquiété de savoir qui était la

patrone de son domicile forcé, Sainte-Pélagie, et la jeune Eulalie avait été, par lui, chargée de concourir à le documenter — ce qu'elle avait fait de son mieux. Il se trouva que la vie de sainte Pélagie fournissait le thème d'une composition, favorable au talent du maître de la peinture des ruines antiques, et Roucher en place la description dans une lettre à sa fille :

« Le citoyen Robert a fait un dessin charmant de « sainte Pélagie. On lui avait envoyé, d'autre part, quel- « ques détails historiques qui représentaient cette sainte (' aimant à se promener et à rêver de la fragilité des i< choses humaines au milieu des monuments en débris « de l'antique Asie. Ces détails la disent mère d'un « enfant qu'elle élevait dans ces mémorables déserts. « L'artiste s'est vite emparé de ce sujet. II l'a consacré « dans un dessin colorié qu'il avait, je crois, manqué « d'abord. La sainte était assise sur un débris de colonne « devant un tombeau ; une urne, un sarcophage ren- « versés. Près d'elle était son fils, mais détaché de sa « mère, et faisant une seconde action dans le tableau. »

Mais sur les observations de Roucher, Robert refit ce petit tableau et le poétisa en plaçant la mère et l'enfant l'un près de l'autre, devant le tombeau d'une jeune fille, avec ces vers :

... Et Rose elle a vécu ce que vivent les roses L'espace d'un matin.

Une autre fois, Robert traçait un dessin en mémoire du jeune Bara. Il y représentait- une mère, coiffée d'un bonnet phrygien, montrant un tombeau à ses deux enfants, dont l'un était armé d'une pique et l'autre d'un

sabre. Le tombeau était conçu dans le style antique et portait à sa face un quatrain rimé par Roucher.

A Saint-Lazare, Roucher avait avec lui son fils Emile âgé de cinq ans. L'enfant couchait par terre dans la cellule paternelle, sur un matelas, posé sur un tapis plié en double. Il faisait la joie de son père et aussi celle des autres détenus; surtout celle des femmes. Il eut, lui aussi, ses aventures comme prisonnier. A un certain moment, comme les uniques habits que l'enfant avait apportés à la prison, avaient besoin d'être réparés, on les avait provisoirement — pour le temps du raccommodage— remplacés par des habits de fille. Quand on voulait faire enrager ce petiot, on lui disait quil était une fille et on l'appelait Angélique-Pierrette, ce qui lui faisait pousser cette exclamation : « Tout le monde m'insulte ! » Hubert-Robert fit une aquarelle représentant l'enfant ainsi déguisé posé sur les genoux d'une détenue.

Or celle-ci n'était autre que M"*" de Coigny, celle-là même que André Chénier a immortalisée par son poème la Jeune Captive. Les deux visages, d'ailleurs, sont en partie cachés par les gros barreaux de fer derrière lesquels ils se trouvent. Aubas de son dessin, Hubert-Robert avait écrit : « Dédie' à Angélique- Pierrette par Hubert- Robert, le moins malheureux des habitants de Saint- Lazare. » Est-il besoin de dire combien religieusement cette œuvre de Hubert-Robert a été conservée dans la famille de Roucher.

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