‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 18 sur 48 · LES PORTRAITS AVANT DÉCÈS · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS AVANT DÉCÈS

Le musée Carnavalet possède un dessin à la sépia de Hubert-Robert fait dans les mêmes circonstances. 11 représente la cellule d'un prisonnier, avec son lit de sangle, sa table gTossière de bois blanc, et la cruche traditionnelle. Une femme, coiffée d'une marmotte, s'avance dans la pièce, apportant son repas au prisonnier (Robert sans doute), debout près du lit.

Il est curieux de constater que Hubert- Robert ne fit point le portrait de son ami Roucher, mais il fut fait par un autre prisonnier, [..eroy, élève de Suvée, et fut terminé la veille même du jour où le poète des Saisons passa devant le Tribunal révolutionnaire, c'est-à-dire le 6 thermidor an H.

Au bas de ce portrait, Roucher écrivit ce quatrain :

A ma femme, à mes enfants, à mes amis.

Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux, Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage, Quand un savant crayon retraçait mou image J'attendais réchafauJ et je pensais à vous.

-. Le lendemain, en effet, Roucher était livré au bourreau, en compagnie de son ami André Chénier.

Le célèbre et admirable portrait d'André Chénier, peint par Suvée à la prison de Saint-Lazare, a précédé d'une semaine celui de Roucher. Il porte, en effet, à droite de la toile, cette mention : Peint à Saint-Lazare /e29 mes-

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sidor an II par J.-B. ^uve'e. 11 représente André Chénier jusqu'à mi-corps.

La monographie de ces portraits avant c/ecéi, exécutés dans les prisons par des professionnels ou le plus souvent par des amatfiurs, serait, sans doute, bien curieuse à établir, si toutefois les éléments nécessaires pouvaient être rassemblés, ce qui est fort improbable. Parmi ceux dont la tradition est facile à établir et à contrôler figure au premier rang celui de Charlotte Corday par Hauer.

Au cours de l'audience du Tribunal révolutionnaire, Charlotte Corday avait remarqué un jeune officier de la garde nationale, occupé à la faire en croquis, et elle s'était efforcée de rester aussi immobile que possible pour lui faciliter la besogne. Au sortir de l'audience, elle adressa au Comité de Sûreté générale le billet suivant :

« Puisque jai encore quelques instants à vivre, pour- « rais-je espérer, citoyens, que vous me permettrez de « me faire peindre ? Je voudrais laisser ce souvenir de « moi à mes amis. D'ailleurs, comme on chérit l'image « des bons citoyens, la curiosité fait quelquefois cher- « cher celle des grands criminels pour perpétuer l'hor- « reur de leur crime. Si vous daignez acquiescer à ma « demande, je vous prie de m'envoyer un peintre en mice niature. >■>

Le Comité de Sûreté générale consentit à lui accorder ce qu'elle demandait, et il lui adressa Hauer.

Charlotte Corday ne voulut point qu'on la peignît coiffée d'un bonnet de linge, et telle qu'elle avait comparu devant ses juges ; elle entendit laisser à ses amis le souvenir d'une personne d'allure élégante, le visage entouré de

cheveux très abondants, habilement bouclés, le chef coiffé d'un haut chapeau aux larges ailes. Aussi longtemps que dura la séance, elle causa le plus naturellement du monde avec Hauer, elle pria même le bourreau d'attendre que l'artiste eût terminé son travail. Et le bourreau se prêta à son désir. Puis, quand fut donné le dernier coup de crayon, elle pria le peintre de faire parvenir son œuvre à ses parents. Le portraitétant terminé, le bourreau s'apprêta à lui couper les cheveux ; elle lui prit les ciseaux des mains, abattit, elle-même, une mèche et la remit à Hauer, — n'ayant, dit-elle, rien d'autre à lui offrir en paiement de sa peine; — puis elle rendit fort tranquillement au bourreau ses ciseaux pour qu'il accomplît son œuvre.

Ce portrait n'est point remarquable, c'est tout au plus un croquis d'amateur, et, en outre, sa ressemblance est plus que douteuse, si l'on en croit d'autres portraits et particulièrement des portraits, écrits d'après nature, pris à l'audience du tribunal par les reporters. Il y en avait déjà en l'an 1793.

Ce qui demeure ici intéressant, c'est le souci qu'avaient les gens d'alors de conserver leur effigie, pour les leurs, disaient-ils; et pour la postérité, pensaient-ils très souvent. Le : « Périssent nos mémoires! » de Danton, était une formule que d'autres, bien moins illustres que lui, n'eussent pas craint d'employer. Les discours prononcés dans les assemblées révolutionnaires, les écrits qui concourent aux débats et aux luttes de la tribune et des clubs contiennent sans cesse, — venant des plus illustres comme des plus médiocres, — des invocations à la postérité. Le jugement de la postérité est fièrement

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invoqué, chaque instant, par les accusés célèbres devant I le Tribunal révolutionnaire. Ces gens se savaient devant ' l'Histoire, et ils ne pouvaient, le plus généralement, échapper au besoin^ de pçser pour elle.

Aussi la mode était-elle le plus particulièrement de faire un peu partout étalage de portraits, soit peints, soit gravés, soit sculptés. Autant et plus que de nos jours le public aimait à voir la figure des hommes qui jouaient un rôle quelconque dans le grand drame dont il était lui-même le principal acteur. De là vint le succès d'une manifestation d'Art fort curieuse, le modelage des figures de cire. Il n'y avait point là, au demeurant, une invention nouvelle, puisque l'Allemand Curtius avait installé à Paris, au Palais-Royal, son mémorable Musée de figures de cire, depuis près de vingt ans. Mais, à mesure que les événements devenaient plus palpitants, la curiosité publique était plus vivement piquée du désir de se faire une idée de la personne physique des principaux personnages qui y participaient. Curtius ne modelait pas lui-même ses figures. Il n'était pas tout à fait incapable de les exécuter, tout au moins médiocrement, de ses propres mains, puisqu'il exposa en 1791 un buste, en cire coloriée, signé de son nom, et, en 1793. un autre buste qui était offert par lui, comme son œuvre personnelle, à la Société des Jacobins.

S'il faut en croire les observations, plus que sévères, maintes fois renouvelées à la Société répuMicaine des Arts, l'ensemble du Musée Curtius où la foule affluait ne présentait guère d'intérêt au point de vue artistique et, tout au contraire, il offrait au public un spectacle si défectueux que, à la Société, on discuta des mesures

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nécessaires pour en obtenir la fermeture. La vérité làdessus est, très probablement, que Curtius costumait fort mal et fort inexactement les personnages tirés de riiistoire ancienne, tels que Brutus, Mutins Scevola, Lucrèce et autres et, de cela, on ne manquait point de lui faire, et fort justement, les plus amers reproches. D'autre part, il lui était facile dlialnller Voltaire, Rousseau, Mirabeau, Marat, Lepelletier et tous les contemporains, des vêtements qui leur étaient familiers; mais on ne lui tenait aucun compte d'une exactitude si facilement obtenue. Aujourd'hui, nous en sommes à regretter l'entière disparition de tant de types historiques, dont nous posséderions l'effigie vivante, si quelque bon génie eût préservé le Musée Curtius de la destruction irréparable. Tout au plus en trouve-t-on la trace dans quelques petites gravures de l'époque; elles ne font qu'aviver le regret des esprits curieux des choses du passé. Quoique ce n'ait point été là des œuvres d'art très supérieures, elles n'en seraient pas moins, pour nous, que le recul du temps rend moins difficiles sur les questions d'absolu ressemblance, quelque chose comme ce que nos esthètes modernes appelleraient « une tranche de vie ».

Les auteurs de portraits peints sont surabondants, mais les portraits de maîtres représentant les hommes du jour sont très rares. Nombre de portraits réputés historiques ont été faits « de chic » ; d'aucuns, de plus, sont ornés d'accessoires, qui en aggravent le mensonge destiné à éveiller la sensibilité du naïf public. C'est ainsi qu'un portrait de M""' Tallien, signé La Neuville, nous montre la dite dame Tallien — alors Térésia Ca-

barrus — les cheveux coupés au ras de la nuque et tenant entre ses doigts crispés Tune des mèches que le soi-disant bourreau vient d'abattre de ses ciseaux. Or jamais le bourreau n"a approché ni la chevelure ni même la personne de cette belle personne.

Les portraits gravés, représentant les hommes illustres des trois grandes Assemblées et d'autres personnages ayant pris part à la Révolution, sont pour ainsi dire innombrables. Ils existent souvent, réunis en des collections, dont les plus célèbres et les plus abondantes, sont la collection Bonneville et la collection Quenedey.

Bonneville était plutôt un entrepreneur qu'un artiste, mais il était capable de dessiner et de graver par luimême. Sa collection, due au crayon et au burin d'une foule d'artistes, était, le plus souvent, quant au dessin, d'une exécution supérieure, mais le procédé de gravure au pointillé, qu'il employait presque partout, alourdissait, assombrissait, encharbonnait^ dirai-je, si le mot existait dans le dictionnaire, toutes les physionomies de ses personnages. Néanmoins, malgré tous leurs défauts, les petits médaillons ovales de la collection Bonneville n'en conservent pas moins une puissance de vie et de sincérité, qui compense largement le désagréable de leur premier aspect. Tous ne sont pas également bons, mais fort peu sont entièrement mauvais ; beaucoup gardent, à travers les déformations du procédé spécial de la gravure, des traces indélébiles do la maîtrise des dessinateurs qui en ont établi le modèle ; ils étaient choisis minutieusement, par Bonneville, parmi ceux qui pouvaient faire les meilleurs portraits. Saint- Aubin, notamment, a fait pour la collection Bonneville

les portraits de Roland, de Claviers et de Condorcet.

Mais, de tous les portraitistes de l'époque, les deux plus intéressants furent, certes, Chrétien et Quenedey. Le premier fut surtout un graveur. A.uteur des planches gravées d'après les miniatures dessinées par Fouquet, il était, de plus, musicien attaché à la chapelle du roi et au concert de la reine, A Chrétien était due l'invention d'un procédé de dessin applicable à la gravure, et, par lui, baptisé du nom bizarre de physionotrace. Absorbé par ses multiples occupations, Chrétien n'exploitait son procédé de gravure qu'à titre accessoire. Ses planches étaient exécutées par voie de rapetissement, au moyen de règles parallèles ; on obtenait, avec la diminution des proportions, la diminution des défauts, comme nous l'obtenons de nos jours dans les réductions photographiques. La figure, étant dessinée en petit, on la gravait au lavis sur du fer étamé ou sur de l'étain.

L'invention de Chrétien date de 1786; d'abord, elle ne servit guère qu'à des portraits de particuliers qui restaient dans les familles; mais, plus tard, employée à conserver les traits et le souvenir, de personnages plus ou moins historiques, elle donna lieu atout un commerce d'édition de tous ces portraits. Quenedey, qui était tout à la fois miniaturiste et graveur, devint l'associé de Chrétien, mais il ne le resta que durant un an environ, de 1788 à 1789.

Quand, après 1789, Quenedey opéra seul et pour son compte personnel, le nombre des portraits produits par lui fut, en vérité, quasiment fantastique, surtout si l'on considère qu'il ne donna point sa vie tout entière à la confection de ces ouvrages. Il voyagea beaucoup, exerçant dans tous les pays, et avec un très réel talent, son

état demiHiaturiste. Ane compter que ses petits portraits au physiono trace, on est arrivé à reconstituer un catalogue, — évidemment très incomplet, — qui comportait environ quinze cents numéros. Comme le plus grand nombre des portraits au physionotrace ne porte aucune indication du nom de l'individu représenté, c'est dans les familles des personnages appartenant à l'histoire qu'il faudrait aller faire la récolte si l'on voulait constituer une iconographie tout à fait intéressante de la Révolution. Mais est-ce là une épreuve possible ? J'oubliais de dire, €t c'est un très gros oubli, que les portraits SiU physionoi?'rtce avaient l'inconvénient de ne pouvoir être faits que de profil.

Quenedey est aussi, d'ailleurs, l'auteur de toute une série de portraits, de face ou de trois-quarts, de dimensions analogues à celles des miniatures et qui n'ont rien de commun avec son procédé.

Les portraits au physionotrace offaient cette énorme qualité d'être très peu coûteux. Thiéry, dans son Voyage à Paris, en 1790, nous apprend : « que quatre à cinq minutes suffisent pour exécuter au physionotrace un portrait de la grandeur de dix-huit lignes. Quenedey donnait douze épreuves, avec la planche et le premier trait, grand comme nature, pour le prix modique de vingt-quatre livres. »

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