LES ESTAMPES RÉVOLUTIONNAIRES
La physionomie des hommes est évidemment d'un très haut intérêt, mais combien plus intéressante est celle
des actes et des choses d'un temps. Aussi, de tous les documents graphiques, lég-ués à la postérité par la période révolutionnaire, les plus curieux sont-ils les dessins représentant d'après nature les événements historiques contemporains. Ceux-là sont singulièrement personnels, dans leur composition, dans leur esprit documentaire, et surtout, par leur inspiration. Ils sont tout pénétrés des passions au milieu desquelles ils ont été conçus et tracés, et, par le fait de cette pénétration, ils constituent une formule d'art vivant, vécu, du plus haut intérêt.
Leur intérêt s'accroît encore lorsqu'ils se présentent sous la forme de séries d'ensemble. Le Louvre possède les originaux d'une de ces séries. Elle est due au crayon de Prieur, qui fut, en même temps, peintre-dessinateur et, de plus, juré au Tribunal révolutionnaire. Il fut même si bien juré, que, lors de la réaction thermidorienne, il fut (le 17 floréal an III), condamné comme complice de Fouquier-Tinville et eut la tête tranchée.
Les dessins de Prieur, recueillis par le Louvre, constituent, en partie, le groupe de documents parus sous le titre générique de Tableaux historiques et qui furent gravés par Berthault (ne pas confondre avec Duplessis- Berteaux).
Prieur avait ce gros avantage d'être architecte, en même temps que dessinateur, si bien que, lorsqu'il fait vivre des foules dans les rues ou sur des places, il donne aux monuments et aux lointains des qualités de bonne perspective et de lumière vraie, largement profitables à l'effet produit par les personnages qui s'agitent dans ses compositions. Par contre-coup, son éducation d'ar-
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cliitecte est pour lui une cause de raideur dans le dessin des figures.
Dans le même ordre d'idées que Prieur, Duplessis- Berteaux nous a laissé, de véritables trésors. En lui encore, nous trouvons un révolutionnaire ardent, un membre du Club des Cordeliers, qui, s'il n'alla point à la guillotine après Thermidor, dut s'en trouver bien étonné. 11 était surtout graveur, mais il l'était selon la tradition de son temps, c'est-à-dire qu'il avait pris le burin après avoir fait les plus solides études de dessin qu'un homme pût faire. Pour consolider son instruction comme graveur, il avait exécuté, à la plume, et avec la dernière minutie, une énorme quantité de copies des estampes de Callot ; il avait assoupli son talent de dessinateur à la rude école de Vien, et il y était devenu un maître en l'art de dessiner; il avait encore consolidé son ■savoir, en exerçant son métier de professeur de dessin à l'École royale militaire. Mais, par tempérament, il «tait surtout l'homme de la chose vue, prise à même <ians la vie, et qu'on aime à livrer au public, telle qu'on l'a vue. L'ensemble des dessins et des gravures de Duplessis-Berteaux éveille un sentiment extraordinaire de vibration ; ses plus petites planches, ses plus petites pièces historiques, malgré leur manque de souplesse, à cause de l'excessif rigorisme de leur dessin, — ou malgré lui, — conservent un caractère extraordinaire d'animation ; elles sont marquées, avec une puissance étonnante, au véritable coin du temps où <îlles ont été exécutées. Toutes les choses de la Révolution, Duplessis-Berteaux nous les montre avec la passion d'un croyant, et cela se voit, cela se sent.
dans tout ce qu'il a fait. C'est vécu et cela reste vivant.
Pour notre malheur, la plupart des premiers croquis et des dessins originaux de Duplessis-Berteaux, — comme d'ailleurs ceux de Debucourt, comme, hélas, presque tous ceux des maîtres dessinateurs, auxquels on doit les planches historiques sur la Révolution, ont disparu et sont devenus à peu près introuvables. Le peu qu'on en retrouve atteint dans les ventes des prix fabuleux ; c'est ainsi qu'une petite aquarelle de Duplessis-Berteaux, fort jolie certes, mais tout à fait inachevée, représentant la Fête de l'Etre Suprême, et qui appartient désormais au Musée Carnavalet, avait été, dans les derniers jours du xix^ siècle, adjugée au prix de vingt mille francs.
Peut-être ne doit-on l'existence des dessins de Prieur, qu'à la saisie, qui, sans doute, aurait eu lieu dans l'atelier de Prieur au moment de son arrestation.
Au demeurant, tous ces ouvrages étaient l'équivalent de ce genre de reportage auquel, de nos jours, les procédés nouveaux de la photographie instantanée ont donné une si grande extension. Ils étaient l'œuvre de gens chez qui la mémoire de l'œil et l'éducation de la mémoire étaient singulièrement développées.
11 advint que certains artistes allèrent jusqu'à offrir aux gouvernants d'alors le concours de leur talent, en vue de faire ce que nous appellerions aujourd'hui du reportage. C'est ainsi que, un citoyen Dlorge, habitant Bergues et se disant « bien connu à Paris par différents ouvrages » — et qui avait été précédemment chargé par la Ville de Bergues d'assister à la bataille de Hondschoote {sic), pour en faire le dessin, se présenta à la barre de l'Assemblée, pour offrir à la Nation son tableau
de la bataille de Hondschoote ; il prenait, du même coup, leng-agement de « déposer sur l'autel de la Patrie » tous les tableaux de même genre qu'il ferait, afin, disait-il, de laisser « à la postérité des monuments qui « seront pour ainsi dire autant de cartes géographiques • « de leurs faits immortels ».
Le Comité d'Instruction publique refusa l'œuvre de Dlorge. sur le rapport de Thibaudeau, déclarant qu elle : « appartenait aux temps barbares où la nature était « méconnaissable dans l'imitation que l'on en faisait ».
Aux considérations d'art pur, Thibaudeau, dans son rapport, ajoutait d'autres considérations, particulièrement bizarres. Ce n'était point, selon lui, à la peinture qu'il appartenait de perpétuer le souvenir de la Révolution ni de ses gloires ni des fautes de ses auteurs. » Croit-on, écrit-il, que de a frivoles peintures feraient <' revivre ce que nous aurions éteint de nous-mêmes « par nos propres fautes. <>
Mais la palme du reportage militaire, durant la Révolution, appartient au peintre décorateur valenciennois Coliez. Le 14 juin 1793, le général Ferrand, après avoir pris l'avis des habitants de Valenciennes, répondait au duc d'York, qui lui signifiait le commencement de l'implacable bombardement, en lui adressant copie du serment qu'avaient prêté les habitants, le 30 mai, sur l'autel de la Patrie. Les boulets rouges du duc dYork broyèrent et couvrirent de flammes la plus grande partie de la ville, et, dans la nuit du 22 juin, la haute tour de Saint-Nicolas, construite vers le milieu du xvi'' siècle, prit feu. Elle éclairait étrangement tout, autour d'elle. Coliez sortit en hâte de sa maison et, muni de
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son chevalet et de ses pinceaux, sans plus de souci du danger, s'installa en pleine rue pour fixer sur la toile les effets de lumière produits par cette sinistre flambée.
Le tableau de Coliez a été conservé au Musée de Valenciennes ; il nous montre la tour de l'église Saint-Nicolas jetant encore des ilammes par ses fenêtres, alors que le toit de l'église vient de s'effondrer. Une femme, sur la place, se sauve, trois officiers regardent l'incendie et, pour tout secours, on voit un baquet d'eau posé sur une poussette, que vient d'amener un homme, en ce moment occupé à remplir un seau de cuir. La toile mesure l'",73 de haut sur 0°\90 de large.
A côté des œuvres de reportage de la vie liistorique, on ne doit pas manquer de signalercelles qui s'en tiennent à ce qu'on pourraitappeler, assez justement, la vie privée de la foule. Et, dans cet ordre d'idées, l'Art de la période révolutionnaire a légué à la postérité quelques œuvres exquises, d'une intensité de vie vraiment incomparable, et en particulier cette merveilleuse estampe en couleur de Debucourt : la Promenade publique^ datée de 1792. Elle est le digne pendant de la Promenade du jardin du Palais-Royal et delà Galerie du Palais- Roy al qm datent de 1787 et sont restées parmi les purs chefs-d'œuvre, d'un art d'une exquise originalité. Le plus curieux est que, durant la période si mouvementée qu'il traversa au cours de la Révolution, l'observateur exquis qu'était Debu- -court, s'en tint aux banalités des besognes courantes, telles que l'ilkistralion de calendriers, d'almanachs et de placards des Droits de l'Homme. N'ayant point à utiliser ses qualités d'artiste spirituel, il ne dépassa pas le
niveau du talent moyen de la plupart de ses confrères moins illustres que lui.
En général, on aurait turt de prendre indistinctement tous les dessins, tputes les peintures, toutes les gravures du temps, pour des documents véridiques et certains. 11 arrivait fort bien, que certains artistes se contentaient de leur imagination pour illustrer le souvenir de faits sur lesquels ils n'étaient que vaguement renseignés. C'est ainsi quon vit, — bien qu'il fût à cette époque à Florence, — le peintre lillois Wicar reproduire les événements du 10 août 1792. 11 est bon d'ajouter que, dans cet ouvrage, Tallégorie jouait le rôle le plus important. AVicar était un ardent révolutionnaire qui, non content de dénoncer à la Convention les exactions dont les Français avaient été victimes à Rome, dénonça, par la même occasion, l'attitude contre-révolutionnaire du directeur de l'Ecole de Rome, Ménageot, et aussi celle des artistes, et notamment de Doyen, qui s'étaient mis du même bord. Wicar, revenu en France, fut nommé membre du Conservatoire des Arts, qui fonda le Louvre; il prit une part très active aux travaux de la Société républicaine des Arts, et fut parla suite, en nivôse 1794, nommé directeur des ateliers de la manufacture de Sèvres. Le musée de Lille possède une fort belle collection de dessins de lui. qui ne dépare point sa très abondante et très admirable collection de dessins de maîtres.
Puisque nous sommes à Lille, il nous faut citer le peintre \Yatteau de Lille et, avant de nous occuper de lui, donner un souvenir à son père qui était, en 1760, professeur à l'Académie de Lille, et fut destitué pour avoir osé introduire l'étude du dessin d'après le
modèle nu. Watteaude Lille, le fils, avait dessiné notamment, en 1700, des actualités lilloises fort intéressantes ; il avait eu pour graveur un autre Lillois, Helman, le même à qui l'on doit la célèljre estampe de Charlotte Corday. Watteau de Lille, avant la Révolution, avait été, le plus souvent, employé à peindre des dessus de portes, des chaises à porteur et des éventails. Au point de vue artistique, ses ouvrages n'avaient rien de commun avec les œuvres de son glorieux homonyme, mais il a eu — et bien à soi, — le mérite de nous avoir laissé de très bons souvenirs, très suffisamment exécutés d'après nature, delà vie d'une des plus grandes villes de province pendant l'époque des grande luttes patriotiques : le Banquet civique des gardes nationales de Lille ^ — la Fête de la Confédération des déparlements du Nord, de la xSomme et du Pas-de-Calais, — une vue àe Lille pendant le bombardement, qui fut reproduite, en gravure, par un autre Lillois de la môme école, Masquelier, et, enfin, cette fameuse estampe du Plat à barbe lillois, où un barbier barbifîait ses compatriotes, en faisant mousser son savon dans le creux d'un fragment de bombe qui venait de tomber sur la Grand'Place. Il existe, en nombre respectable, des ouvrages de Watteau de Lille, au Musée de sa ville natale.
Il ne faut pas passer sous silence le nom de Carême, assez médiocre dessinateur, mais analyste vraiment intéressant, et donnant une sensation profonde du mouvement des foules, notamment dans son dessin représentant les femmes après la journée du G octobre 1789 et qui fut gravé par lui-même.
Outre les actualités de faits, on pourrait citer
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des sortes dWctualités d'Idées. L'une des plus curieuses collections de dessins, conçues en ce sens, serait celle qu'on pourrait emprunter à Tœuvre de Desrais. Desrais avait précédemment fourni au public, outre plusieurs portraits notoires, l'une des compositions les plus célèbres de la fin du xviir- siècle, le Couronnement de Voltaire par ili"'' Vestris au jour de lapotliéose qui lui fat faite à la Comédie-Française.
Le Salon de 1793 comportait une suite de dessins de lui, destinés à la gravure, et dont il serait amusant, je crois, de citer les titres, ils donnent une impression juste, de la mesure moyenne de l'état d'esprit du public pacifique et bourgeois, à leur date d'apparition. Cette suite de dessins portait les intitulés que voici : la Vérité nue, — V Entêtement des Ego'istes, — VHydre affreux (le la Chicane, — le Vésuve de VIgnorance, — V Ambitieux puni, — la France achevant d'e.vterm,iner les vices, — le Droit des r/ens au paradis terrestre, — la Fin de l'homme, — le Re'sumé de tout.
Ce même Desrais fut l'auteur de toute une série de dessins destinés à des éditeurs d'estampesdont la collection constituerait une iconographiepresque complète des allégories auxquelles le public d'alors était couramment accoutumé. On y voit, outre les figures de la Liberté et de l'Égalité, le tableau des dix commandements delà République française, celui du mythe de l'Indivisibilité, on se trouvent réunis les principaux symboles du culte révolutionnaire : l'Indivisibilité apparaît sous les espèces d'une large figure de femme pourvue d'ailes et accompagnée d'un faisceau et d'un glaive. Elle est placée debout auprès d'un autel, sur lequel brûlent trois
cœurs enflammés et auprès desquels sont posées, une massue et deux mains, jointes comme celles qu'on voit sur les tabernacles. Il y a là, de plus, une couronne dont on explique difficilement la présence en un tel endroit.
L'arsenal mythologique auquel la plupart des faiseurs d'allégories de ce temps-là avaient recours, se trouve complété par deux compositions dédiées à la Raison. Dans l'une, nous trouvons l'inévitable Faisceau et, en plus, le Serpent^ VŒU et le Lion, dans l'autre VŒU reparaît encore, mais, cette fois, ce n'est plus parmi les accessoires, Desrais l'a placé en plein milieu de la poitrine de sa figure de la Raison, tenant en main ane palme et, de plus, toujours sans qu'on sache pourquoi, une couronne. A ces symboles, tirés, somme toute, pour la plupart, d'un travestissement, de certains symboles antiques malencontreusement bâtardes d'emblèmes du moyen âge. Desrais a joint deux emblèmes, deux sortes de divinités temporaires prises dans la vie dont il était entouré, sous la forme de deux médaillons, celui de Marat, et celui de Lepelletier.
Les œuvres de Desrais sont des plus médiocres, mais elles sont intéressantes en ceci qu'elles synthétisent ce qu'on pourrait appeler les premiers éléments de la Mythologie révolutionnaire. A cette mythologie spéciale appartiennent encore : le Bonnet, le Niveau, la Pique, et la Nature, et enfin, et surtout, la Montagne, pour ne parler que des attributs principaux ; car il est inutile de placer parmi les allégories spéciales d'un temps le Chêne ou l'Olivier, la Ruche, le Coq, le Pélican, la Colombe, l'Abeille, l'Aigle et autres animaux qui firent
partie du groupe des images offertes à rimagination symbolique des peuples à tous les temps.
Tous ces signes allégoriques étaient une émanation directe de la grande Jdée génératrice de la Révolution. Elles correspondaient au culte des grandeurs humaines, remplaçant le culte de la puissance divine ; elles marquaient une sorte de retour au paganisme, une religion de la Nature agissant directement par sa force propre ; elles étaient en conformité didées avec Rousseau qui fut le plus illustre des apôtres de la Nature.
Des dessins représentant tous les emblèmes révolutionnaires se retrouvent partout, dans les nombreux calendriers qui furent répandus à profusion dans le public après avoir été élaborés par les soins d'une commission composée d'hommes d'une haute valeur. L'élaboration du fameux calendrier républicain, est dans la conversation courante, attribuée à Fabre d'Eglantine seul. C'est là une erreur. Fabre d'Eglantine y eut sa large part de collaboration, rien de plus. Les auteurs du calendrier républicain, parmi lesquels étaient Lagrange, Monge et Guyton de Morveau, entendaient faire pour la mesure et la division du temps ce que l'on venait de faire pour toutes les autres mesures. Chaque dizaine de jours devait être marquée par une image allégorique et officiellement adoptée, d'après l'avis d'une commission composée d'artistes éminents. Pour les gens, si nombreux alors, qui ne savaient pas lire, les calendriers se trouveraient alors divisés, de dix en dix jours, par des images représentant, l'une après l'autre, les idées générales utiles à l'éducation de tous. Ainsi, sur les calendriers, on vovait, de dix en dix lignes, se succéder le Niveau, le
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Bonnet^ la Cocarde, la Pique, la Charrue, le Compas, le Canon, le Chêne, le Faisceau. Tout cela remplaçait les anciens signes du calendrier. A des idées nouvelles on donnait, pour emblèmes, des images nouvelles destinées à populariser leur diffusion.
Les mois étaient figurés par la représentation d'événements révolutionnaires ou d'idées très générales, appartenant en propre à la Révolution. Les images alors rappelaient le Serment du Jeu de Paume, la Prise de la Bastille, V Unité', la Liberté, la Justice, VEgalite. L'année, ayant un nombre de jours non divisible par dix, et des fêtes ayant été instituées au profit des cinq ou six journées dépassant la dizaine, on leur avait donné pour symboles la Vertu, le Génie, le Travail, t Opinion, et aussi la Fête des récompenses et la Fête des Français. On avait prévu une sixième fête à cause des années bissextiles.
Cette série de calendriers, parmi lesquels on remarque même des calendriers perpétuels, fournit aux artistes l'occasion d'exercer leur ingéniosité sur des thèmes connus d'avance. La tradition était étroite, mais rien n'empêchait chacun de symboliser comme bon lui semblerait le programme tracé par chaque vocable adopté par la commission des calendriers. Un certain Lai'fîte, qui, par parenthèse, fut prix de Rome en 1791, produisit un calendrier, où chaque abstraction, comprise dans le titre de la journée qu'il marque, se trouvait traduite par une figure à mi-corps complétée par des attributs.
Des croyants, conmme Debucourt et Queverdo, ne pouvaient manquer de se faire les interprètes des au-
teurs du calendrier nouveau, et ils n y manquèrent point en effet. Rien peut-être plus que la collection des calendriers révolutionnaires ne donne Fidée du sentiment qui, alors, commandait le jjesoin d'art de la foule. 11 y a là dedans, en majorité, de véritables gribouillages, mais il y a aussi une quantité très appréciable de pièces dues à des dessinateurs de haut mérite et qui valent qu'on leur donne un regard. Voici, entre autres documents de l'époque, l'annonce parue au Moniteur à la date du 5 pluviôse an II, qui, à elle seule, semble en dire plus que de longs discours, pour les gens qui aiment à réfléchir et à se transporter par la pensée dans des époques disparues. Il s'agit du Nouveau Calendrier de la République Française pour la deuxième année, invente, dessine et grave par Queverdo en deux f. in-\'^ carre : « Ce calendrier — annonce le Moniteur — a été gravé « en taille-douce avec le plus grand soin par le citoyen « Queverdo. Quatre victimes intéressantes : Marat, Le- « pelletier, Chalier et le jeune Bara y sont représentés « avec un fini précieux. On y voit aussi des attributs « ingénieux : la Liberté', VÈgalite, la Justice, la Loi, et « le Génie de la République gravant avec le sceptre des « Lois les Droits sacrés de l'homme et du citoyen. Ce « calendrier peut servir à orner les salles d'assemblée « des sociétés populaires et les cabinets des amis de la « République. »
'< Le prix de ce calendrier est de trois livres, en assignats. »
L'iconographie particulière de symboles de la Révolution créée à l'usage des hommes et pour l'éducation des hommes, l'ut, naturellement, appliquée sans long
délai à l'usage des enfants et à l'éducation des enfants. L'an II, un sieur Chemin fils fabriqua des alphabets illustrés d'images allégoriques : A représente l'Assemblée ; E, l'Egalité; J. Jean-Jacques Rousseau; P, les Piques; etc., etc. De petits discours d'enseignement patriotique, qui terminent l'opuscule, sont destinés à l'éducation des jeunes enfants. Une autre fois, un citoyen Macarel père, orne de quatorze vignettes à l'eau-forte, assez naïves d'ailleurs, un petit volume au titre un peu long : Le premier livre républicain pour pre'parer à V instruction publique les enfants des deux sexes. Les ouvrages illustrés, de ce genre, sont d'ailleurs peu nombreux; les artistes les plus célèbres qui avaient illustré si admirablement tant de livres, durant le règne de Louis XVI, ne prenaient plus que très rarement part à l'ornementation des ouvrages, destinés désormais à un public trop souvent démuni de ressources ; ils ne pouvaient gagner leur vie en travaillant pour lui. Mais, comme il n'y a pas de règles sans exception, d'aucuns faisaient encore, à défaut d'illustration complète, des frontispices, et ils étaient parfois intéressants. C'est ainsi quel'académicienLe Barbier en composa un qui se trouve en tête de V Annuaire du cidtivateur et représente Cincinnatus quittant ses armes et prenant la bêche. Il est daté de l'an II et souligné de cette légende :
Républicains fiançais, voilà votre modèle.
Pour faire pendant à l'ouvrage très naïf de Macarel père, on peut signaler un autre ouvrage, plus naïf encore, et qui semble le type définitif de ce genre de productions. Il présente cet intérêt très particulier,
d"ètre Tœuvre d'un certain Dussaussoir, en collaboration avec un poète déjà célèbre, Ginguenée, celui-là même qui, nommé par la Convention, en 1794, délégué à l'enseignement primaire, conserva ce poste jusqu'en 1797. Sainte-Beuve, dans son ouvrage sur Chateaubriand et son groupe littéraire, fait le plus grand cas de Ginguenée. Cet opuscule est l'équivalent des manuels d'instruction civique en usage, aujourd'hui, dans nos écoles primaires. Comme la plupart de ceux qui ont cours de notre temps, il est divisé en une série d'entretiens.
Les interlocuteurs sont ici Fanfan, un petit garçon, et Sophie, sa maman. Sophie annonce d'abord à Fanfan qu'elle va commencer son éducation, et qu'elle a acheté, à cet effet, un ouvrage <■< simple, intéressant où partout « est semée une morale pure, propre à former un « jeune républician ». L'enfant est enchanté parce que, dans le livre, il y a des images ; sa mère lui dit que chacune d'elles retrace « les principes sacrés qui « ont servi de base à l'établissement de notre immor- « telle république » ; elle lui promet de les lui expliquer, une à une, et, en effet, chaque jour, elle lui fait là-dessus un nouvel entretien. Le tout est écrit en forme de dialogue, composé des explications familières, maternelles de Sophie et des réllexions naïves du petit Fanfan. Mais, contrairement aux manuels civiques contemporains, celui-ci ne cesse de faire entrer dans le cerveau de l'enfant des notions d'une quasi-divinité attribuée à chacun des personnages dont la figure et les attributs symboliques, ou plutôt mythologiques, lui sont présentés. Mais là n'est pas tout l'ouvrage. Le dialogue
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maternel est suivi d'un : Précis historique et moral sur quelques fondateurs et martyrs de la liberté^ destine à inspirer aux « jeunes répul)licains le désir de les imiter » . Et alors défilent devant eux : Lycurgue, Brutns, Caton : « qui mourut pénétré des grandes vérités do l'Etre su- X prême », Guillaume Tell, Rousseau, Voltaire, Franklin, Washington, Marat, Chalier Lepelletier, Beaurepaire, Bara. Je n'y vois point Viala dont la légende fut, dès son origine, très sérieusement et, selon toute apparence, très justement contestée.
Le titre exact tel que le porte la première page de l'ouvrage est libellé : Livre indispensable aux enfayits de la liberté.
On lit sur sa première page cette mention : Cours d'instructions à Cusage des jeunes républicains., entretiens d'une mère républicaine avec son fils. La page de couverture est des plus chargées et des plus explicites. Elle porte : Livre indispensable aux enfants de la liberté où il trouveront : 1° le tableau tnoral et raisonné des symboles de la Répxiblique : 2" un précis historique et moral de quelques fondateurs., etc. ; et, au centre de la page on voit, formant fleuron, l'Œil symbolique, auréolé de toutes parts.
Le frontispice se compose d'une petite planche gravée, divisée en neuf petits compartiments, occupés chacun par une figure surmontée de son enseigne: 1" la Nature, statue multimame, placée devant la montagne symbolique, au sommet de laquelle on voit écrit, au centre d'un soleil levant, le mot arche; 2° la Raison., nue jusqu'à laceinture, d'où tombe une vaste draperie ; elle tient, de la main gauche, unilambeau allumé ; 3" la Philosophie.,
la tête nimbée d'un cercle d'étoiles, le corps largement drapé à l'antique; elle est assise sur un tertre; sur ses genoux est placée une tablette portant cette inscription ; CONNAISSANCE -DU \n\\\ , le bras droit levé, elle montre, du doigt ces mots, écrits au ciel en travers des rayons solaires ; dieu vérité ; 4° La Liberté : assise, elle tient de la main droite la pique surmontée du bonnet phrygien ; sa main gauche s'appuie sur une tablette des Droits de l'homme ; 5° V Egalité qui exhibe le niveau triangulaire, sorte de pierre tombale munie de cette inscription, aux tyrans, placée juste au-dessous du mot MORT ; à l'opposite, elle exhibe un sablier.
11 serait oiseux de pousser jusqu'au bout la descriptian du frontispice. Par ces quelques échantillons, on peut voir quelle était, à l'usage des enfants, le mode de démonstration, par l'image, de la mythologie révolutionnaire. Ce tout petit ouvrage constitue aussi, en soi, un type très intéressant de ce qu'était la mauvaise imagerie fabriquée à bon marché pour les usages populaires.
Les croquis, gravés sur bois, qui accompagnaient le texte de certains journaux et, notamment, celui des Révolutions de Prudhomme, étaient sinon tout aussi barbares, du moins toujours très sommaires, étant le produit d'un travail d'actualité, très hâtif et très peu coûteux. Leur composition donne le plus souvent, par sa simplicité même, une sensation de vérité vraie. Malgré leurs incorrections, peut-être même à cause de leur naïveté, ils deviennent des objets d'art du plus puissant intérêt et uniquement par ce qu'ils ont conservé, par delà le temps, la palpitation de la vie dont ils étaient nés. Ces dessins sont presque tcus exé-
cutés au trait; le plus souvent, le même artiste les grava et les dessina et, par là, ils conservèrent la fleur de leur sincérité.
Jules Renouvier, dans son admirable ouvrage sur les estampes révolutionnaires, fait à ce sujet une large part à un graveur sur bois du nom de Du goure, qui joignit bientôt à son métier de graveur, celui de fabricant de papiers peints et fut également, selon l'opinion de Renouvier, l'auteur des figures d'un remarquable jeu de cartes. Chacun sait que, au moment de la Révolution, et particulièrement à partir de la proclamation de la République, les figures des rois, des reines et des valets furent supprimées des jeux de cartes ; les rois se trouvèrent remplacés par des philosophes soit anciens, soit contemporains, et l'on faisait la partie avec des Solon de cœur, des Voltaire de carreau, des Rousseau de trèfle et des Franklin de pique. Les dames furent des citoyennes variées et en l'honneur des vainqueurs de la Bastille, et par respect pour le principe d'égalité, les valets devinrent des braves.
Nous ne sommes pas habitués à ce genre de choses, mais il n'est pas bien certain que cela avait été une innovation aussi stupide que notre envie d'en rire voudrait bien nous le faire croire. Pourquoi trouverions-nous si grotesque, dans un jeu de cartes, ce qui nous paraît tout naturel dans un jeu de l'Oie, ou dans un tir aux macarons, ou dans un jeu de cubes où, pour l'instruction des enfants, on fait entrer Charlemagne, Louis XIV, Montgolfier, Raphaël, Marie-Antoinette, Louis-Philippe dans les images formant le jeu. Les auteurs et les instigateurs des jeux de cartes révolutionnaires avaient affaire
à une nombreuse population ignorant la lecture, et ils agissaient de façon à les initier par des procédés mis au niveau de leur peu de savoir aux idées nées de la Révolution. Tous les moyens leur semblaientbons, lorsqu'ils pouvaient servir à familiariser la masse du peuple avec les éléments de sa propre cause. Les produits de l'imagerie étaient rares, la masse des gens n'avait point de superflu pour acheter des imagesetles cartes disaient et redisaient sans cesse aux illettrés maintes et maintes choses, qui, éveillant en eux des idées nouvelles, leur créaient le besoin de s'instruire.
Les jeux de cartes, dans la période révolutionnaire, sont presque tous d'un aspect tout à fait rudimentaire, mais souvent les modèles en furent ainsi établis par des artistes distingués; quelques-uns même le furent par des artistes éminents qui leur donnèrent une apparence naïve allant parfois jusqu'à l'enfantillage afin que chacun pût les comprendre, même parmi les gens les moins cultivés, et les plus entièrement dépourvus de tout sens artistique. 11 est établi que Jacques-Louis David a dessiné toutes les figures d'un jeu de cartes; ce faisant, il ne cessait point d'être David, mais il s'efforçait de descendre jusqu'à l'enfance de l'art, de simplifier pour se placer au niveau des gens chez qui la notion était encore à l'état d'enfance de la chose dessinée.
Dans les jeux de cartes de Dugourc, d'un dessin si correct qu'on les a souvent, mais à tort, attribués à David, on retrouve tous les symboles révolutionnaires. On y voit lesgénies de la Paix, de la Guerre, du Commerce et des Arts, on y voit les figures des Quatre Libertés établies par la Révolution, celle des Cultes, celle des
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Professions, celle de la Presse, celle du Mariage et des^ Quatre Egalités : les Droits, les Devoirs, les Rangs et enfin la Couleur, c'est-à-dire l'égalité des races blanches et des races noires, correspondant à l'œuvre de libération des. nègres.
Les cartes à jouer, les menus objets de bimbeloterie, répandus dans la masse par les camelots, donnent bien plus sûrement que les œuvres dart proprement dites,, une notion de l'instinct, de l'appétit d'art des masses profondes d'un peuple. Comme celles-ci ne correspondent qu'aux besoins ou aux possibilités d'acquérir d'une élite, elles ont, toujours, et malgré tout, quelque chose de prétentieux et d'artificiel, tandis qu'une impression de sincérité se dégage bien plus souvent des diverses productions de l'art populaire. Le prototype de cet art existe dans l'imagerie d'Epinal, et plus spécialement dans les placards dessinés et coloriés grossièrement, qualifiés vulgairement de « canards », par allusion, sans doute, aux cris des camelots qui les annonçaient, à grand tapage, dans les rues. Ces feuilles volantes ne présentent qu'un aspect de curiosité tout à fait secondaire. Parmi ces placards, cependant, il faut mettre à un rang spécial, quelques types du Jeu de l'Oie et d'un jeu dérivé de l'antique Jeu de l'Oie. Dans ce dernier, les petites figures sont toujours celles des philosophes et des patriotes de l'antiquité, ou du XYiii*^ siècle auxquelles est souvent adjoint Fénelon,que sa qualité d'auteur de Télemaque avait sauvé de l'ostracisme que lui eût valu son titre d'archevêque.
11 existe, dans la collection Hennin, à la Bibliothèque Nationale, un curieux jeu analogue au jeu de l'Oie, Le
Jeu de la Révolution, où, en tout petits croquis, au trait, d'un dessin correct, d'une composition généralement ingénieuse, sont représentés tous les grands événements et tous les principaux symboles en usage dans Timagerie révolutionnaire vers 1793-1794.
Parmi ces jeux, dontles exemplaires sont devenus assez rares, il en est quelques-uns qui renferment des croquis de figures charmantes, toutes petites, mais très délicates. On ne peut que regretter l'absence de signature de leurs auteurs.
Ce n'est pas sans un certain étonnementque Ton conslate que. dans une forme d'art tel que la caricature, où l'esprit combatif du temps semblait pouvoir se donner libre carrière, la grande poussée révolutionnaire n'a rien produit qui ne fût au-dessous du médiocre. Le peu de caricatures où l'on puisse trouver un intérêt quelconque, vient de l'étranger et est issu d'artistes contre-révolutionnaires. Cette constatation permet d'établir que le goût et le plaisir de la plaisanterie avaient disparu de la vie publique. 11 semble qu'il n'existait plus, ni dans la tête des artistes, ni dans les besoins du public, entièrementabsorbé par la gravité de l'œuvre politique qui s'élaborait. Les caricatures delà période révolutionnaire suffisent à montrer combien y sévissait le goût de n'avoir plus d'esprit. Par elles on voit jusqu'à quel point les hommes d'alors avaient perdu, même pour s'en faire une arme, la notion du ridicule et combien, en eux, cette faculté si française, la bonne humeur, était anéantie. Les caricatures, alors, furent plutôt des allégories fantaisistes, crayonnées à la hâte, avec un dédain lamentable de toute notion esthétique. Tout ce que, dans le passé, l'esprit français avait
d'ironie mordante ou de fine gaîté, se trouva presque partout remplacé par des inventions lourdes, vulgairement injurieuses et, la plupart du temps, dénuées de tout courage.
Était-il, en réalité, bien nécessaire de représenter par une famille de loups, de louves et de louveteaux, la famille royale, à l'heure où elle était envoyée au Temple? Était-il très brave de représenter des papes ridicules, alors que le pape, avec tout ce qui dépendait de lui, se trouvait désarmé sur le territoire français? Gérard représentant Louis XVI portant le bonnet phrygien et une bouteille à la main n'a-t-il pas commis, en même temps qu'un très mauvais dessin, une très basse làclieté.
Les caricaturistes de son époque furent exactement le contraire des meilleurs parmi ceux de la fin du xix'' siècle ; on ne les vit jamais, comme on vit de nos jours, Traviés ou le grand Daumier, s'attaquer aux liom.mes puissants. Les caricaturistes révolutionnaires n'eurent même pas une excuse, ce qui fera beaucoup pardonner à quelques caricaturistes de la période thermidorienne, — tout aussi peu courageux que leur prédécesseurs, — l'excuse du talent. Exemple : Carie Vernet.