‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 20 sur 48 · LA CÉRAMIQUE RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

LA CÉRAMIQUE RÉVOLUTIONNAIRE

Autant l'imagerie populaire tracée sur le papier entre 1789 et 1795 manque d'originalité, autant est plein d'intérêt tout l'art naïf et charmant déployé à profusion sur les faïences communes, aux mêmes dates. Peu de mani-

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festations d'art, aucune manifestation d'art peut-être n'a traduit avec plus d'émotion le temps dont elle est née. En vérité, lorsqu'on parcourt des yeux une collection d'objets de faïence, qualifiés, par les amateurs, faïences révolutionnaires, c'est tout un temps, c'est toute une vie, tout un monde que l'on sent palpiter dans ses souvenirs, et c'est aussi, par cette palpitation même, une bizarre et profonde sensation d'art qu'on éprouve. S'il fallait prouver que ces bibelots sont, en réalité, des œuvres d'art, il suffirait de faire remarquer que, depuis plus d'un demisiècle, on ne cesse d'en faire des copies modernes, qui restent intéressantes pour tous, comme le seraient des copies de bons tableaux. Sans pousser la supposition jusqu'à l'absurde, on peut admettre que les archéologues de l'an 4000, s'ils ont conservé nos méthodes de travail, en ces sortes de sujets, rechercheront, sur ces faïences, les traces de la vie historique des Français de la fin du XVIII*' siècle, comme les archéologues du temps présent s'efforcent de retrouver celles des peuples anciens, parmi les poteries antiques de la Grèce, de Rome ou de l'Egypte.

Dans la céramique révolutionnaire, la composition, comme l'idée qui l'inspire, est d'une entière naïveté. Le dessin et la couleur prennent quelque chose d'enfantin qui correspond, de façon parfaite, à l'état d'éducation des bonnes gens, de la foule, qui mangeaient dans ces assiettes, qui piquaient dans ces plats, ou buvaient à la régalade, dans ces pichets. Tout en prenant leur repas, ils regardaient, autour d'eux, cette vaisselle qui ramenait leur esprit vers les pensées patriotiques et vers les pensées politiques dont la vie de chacun, à toute heure, était pleine.

La faïence révolutionnaire a été étudiée, et quelque peu cataloguée, dans un fort beau livre écrit par Champfleury et duquel ressort comme conclusion, que cet art des faïences populaires, malgré son apparence de travail grossier au point de vue de l'Ecole, n'en est pas moins de l'Art dans le sens le plus élevé du terme. Il l'est, en effet, d'une façon supérieure, car il enferme, car il éternise dans sa forme, une parcelle restée vivante de la vie parmi laquelle il fut accompli.

On s'imagine très volontiers revoir ces faïences égayant de leurs couleurs vives, les repas fraternels qui^ en 1794, étaient tenus en pleine rue. La table était couverte d'une vaisselle, où se trouvait représentée, avec une variété infinie, l'histoire des faits de la Révolution. Les assiettes, les plats, toutes les pièces du service passaient et repassaient sous les yeux et par les mains des témoins du grand drame; ils circulaient, comme pour répandre tout autour des tables, des idées, des témoignages, des souvenirs. Dans telle soupière, au ventre de laquelle étaient peints les bonnets, les drapeaux, les faisceaux, les médaillons d'hommes illustres de la Convention, reliés entre eux par des nœuds de rubans tricolore, on servait cette fameuse soupe symbolique que l'on appelait, la soupe à la cocarde. Le goût des symboles allait jusque-là. C'était une soupe aux choux, dans laquelle on faisait entrer savamment : des feuilles de choux rouge, des feuilles de choux blanc, et ces feuilles d'un vert bleuté qui sont la première enveloppe des choux d'une espèce spéciale. Elle était si populaire cette soupe à la cocarde, qu'il fut un moment où : i< Soupe à la cocarde! ! » devînt une sorte de juron de gaîté.

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Il va sans dire que les symboles surabondaient dans la composition de la vaisselle populaire : tout ce que la mythologie révolutionnaire comporte de plus curieux s'y retrouve toujours et»partout. Les fabricants résidaient le plus généralement à Rouen et à Nevers; il y en avait également à Beauvais, à Lille, à Saint-Omer, à Hesdin, mais les produits de ces derniers étaient, pour la plupart, de qualité et de conception inférieures.

Dans le Nord, on confectionnait surtout des objets d'usage le plus courant, et, parmi ces objets, des poêles. La Convention possédait entre autres choses curieuses, un poêle de faïence, haut de 1°,33 profond de 74 centimètres et représentant la forteresse de la Bastille. Il lui avait été offert, par le céramiste Ollivier. Ce même Ollivier devint lauréat du lycée des Arts, en récompense de la construction de diverses fontaines allégoriques en faïence.

En réalité, la faïence révolutionnaire était, à certains moments, devenue, en quelque sorte, une forme de journalisme. Si l'on prend une série d'assiettes, tout à fait communes, de ces assiettes qu'on devait vendre sur les marchés de village et dans lesquelles les plus humbles mangeaient la soupe, on peut, en les classant par ordre de dates, suivre, pas à pas, les grands événements du temps, qu'elles révélaient à chacun, sous forme d'une imagerie tout à fait rudimentaire,aufur età mesure de leur production. Jusque dans les plus petits hameaux, elle les racontaient sous un aspect relativement sévère, mais qui n'en équivalait pas moins à des synthèses faciles à comprendre et à déchiffrer par des illettrés. Elles équivalaient, au total, à ce que nos marchands de faïence banale font

circuler sur nos marchés de village, sauf que, maintenant, les illustrations sont devenues ces petits rébus (jue les bonnes gens s'amusent à débrouiller sur les tables de l'auberge, tout en mangeant leur fromage.

Le ballon de Fleurus, la Déclaration des Droits de l'homme, l'Abolition des privilèges, apparaissaient tour à tour; leur avènement s'établissait devant chacun, par ces faïences qui circulaient de village en village, de table en table, comme la même monnaie courante, des faits et des idées qui, suivant la parole de Gœthe, accomplissaient la transformation du monde.

A côté de ce mouvement de l'industrie privée, Tart officiel ne restait point inactif. La manufacture de Sèvres restreignit sa production, mais ne vit point ses travaux entièrement arrêtés; elle ne cessa point de se confiner presque exclusivement dans ses travaux de luxe, mais il s'opéra dans le choix de ses sujets et dans la façon de les traiter une révolution complète. Au lieu des ouvrages coquets et pomponnés auxquels elle s'adonnait, elle en produisit d'autres sobres de lignes et sobres de décors.

Le retour de Varennes marqua une date dans l'histoire de Fornementation des porcelaines de Sèvres, la figure des membres de la famille royale n'y reparut plus sur les pièces fabriquées après juin 1791. On laisse le Roi aux Tuileries, il y représente le principe de la Royauté, que personne, à part de rarissimes exceptions, ni ne conteste, ni ne laisse contester. La Royauté n'est tombée, ni dans les faits, ni dans les idées, mais la personne du Roi, mais la figure, personnelle au Roi, se trouve tout à coup effacée de la vie courante. Et, jusque dans la ma-

nufacture de Sèvres restée manufacture roj-ale et propriété de la Couronne, les artistes cessent de peindre les médaillons de Louis XYl, de Marie-Antoinette et du Dauphin, qu'ils avaient jusque-là, tracés tant de fois aux

flancs des vases, des cafetières et des tasses, au fond des assiettes et des plaques destinées aux meubles, partout enfin où il leur était possible de les loger. Ils peignent maintenant les images de Lafayette, celles de Mirabeau et, bientôt, ce sera celles des trois martyrs de la Liberté que l'on rencontrera sur les objets sortant de leurs mains. Au lieu et place des innombrables bustes de biscuits représentant les Bourbons, voici que les sculpteurs de la manufacture établissent de non moins nombreux bustes de Necker, de Lafayette, de Mirabeau, de Bara, de Desilles, puis de Robespierre, puis de Marat, sans compter les bustes de Rousseau et de Voltaire,

Toutes ces pièces sont — le plus généralement — dune exécution médiocre. A Sèvres, plus que partout ailleurs, sous l'influence de l'Etat devenu maître de la manufacture, le symbolisme courant se manifeste dans toutes les productions. Voyez plutôt ce service à café, à fond blanc, décoré de bluets et de coquelicots, c'est-à-dire, en son ensemble : décoré à la Nation ; voyez, sur ces tasses et au fond de leurs soucoupes, les attributs révolutionnaires, les balances, les niveaux, les bonnets étaient représentés suspendus par de jolis nœuds de rubans tricolores; voyez, sur d'autres soucoupes, les mêmes attributs ou d'autres similaires ; sur lune, l'Œil symbolique entouré de rayons. Sur l'autre, la figure de Mirabeau, dessinée en noir sur fond blanc, accompagnée d'ornements, également noirs, pour porter le deuil du grand

orateur. Et ainsi de suite, dans le même esprit, les productions de Sèvres suivent le cours des événements. Le Musée actuel de la manufacture est là pour témoigner de cet effort si curieux.

Une aventure faillit compromettre la fabrication de la porcelaine de Sèvres. Le 26 mai 1792, les habitants de Saint-Cloud, ayant aperçu une colonne de fumée noirâtre, qui se dressait au-dessus de la manufacture royale, y coururent en toute hâte ; ils découvrirent alors qu'on venait de brûler dans le four à porcelaine, au risque de l'encrasser à tout jamais, une masse de papier. Ils avisèrent l'Assemblée Législative qui appela devant elle Laporte, administrateur de la liste civile. Celui-ci déclara avoir reçu Tordre de faire détruire, dans le plus grand secret, un lot de cinquante-deux balles de papiers, remplissant deux charrettes, et qu'on lui donnait comme une édition d'un libelle contre madame de Lamothe, imprimé en Angleterre et relatif à l'affaire du collier. L'assertion était des plus difficiles à admettre, l'Assemblée appela devant elle divers témoins, et ne parvint jamais à savoir, avec certitude, la vérité sur cet autodafé, exécuté après le départ du personnel, par trois ouvriers ne sachant pas lire, en présence de Régnier, directeur de la manufacture, et : « d'un abbé dont on ignore le nom ».

La manufacture des Gobelins avait eu, tout d'abord, pour directeur Guillaumot, puis Audran. Audran fut arrêté en novembre 1793 et remplacé par Augustin Belle. Le 30 novembre 1793, un certain nombre de tapisseries comportant des emblèmes féodaux ou contrerévolutionnaires furent brûlés dans la cour de la manufacture, devant l'arbre de la liberté qu'on venait d'y

élever. Jamais, à aucun moment, la manufacture ne cessa de produire. Son personnel avait été devant la Convention, jurant d'employer ses talents à l'apologie des principes nouveaux. Le 21 floréal an II, la Convention rendit un décret d'après lequel le Jury des Arts déterminerait les tableaux à reproduire. C'est ainsi que des tapisseries furent exécutées pendant la Terreur, d'après le Brutus et le Serment des Horace de David, d'après la Liberté ou la Mort de Regnault, d'après le Xeiixis de Vincent.

La manufacture de Beauvais et la manufacture d'Aubusson arrêtèrent pour ainsi dire toute espèce de travail, mais alors elles n'avaient rien de commun avec l'Etat. Cétaientdes entreprises privées, et, bien entendu, comme la plupart des industries de luxe, elles subissaient le contre-coup de la misère publique et celui du mauvais vouloir de l'aristocratie étrangère qui ne voulait plus rien acheter à l'industrie française.

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