LES COMÉDIENS DANS LA VIE PUBLIQUE
Comment s'étonner si, par la suite, lorsque les comédiens jouirent des mêmes droits que les autres hommes» nombre d'entre eux se soient placés du côté où Ton manquait de respect à l'Eglise et aux gens qui marchaient de conserve avec elle. Comment s'étonner, par exemple, d'apprendre, qu'au moment le plus violent de la tourmente révolutionnaire, un homme, tel que Monvel, montât en chaire dans l'église de Saint-Roch, devenue une sorte de club, non seulement pour y nier l'existence de Dieu, mais encore pour y établir sa démonstration en ces termes : « Je blasphème, et Dieu ne me foudroie <i pas ; donc Dieu n'existe pas ! »
Sébastien Mercier a écrit que les comédiens s'étaient jetés à corps perdu dansles excès de la Révolution. 11 est étonnant qu'un homme de sa haute intelligente, n'ait pas senti que cela était inévitable. Quand les comédiens furent appelés à prendre part aux mêmes titres que quiconque à toute la vie commune, les plus hardis et les plus exaltés d'entre eux se trouvèrent, ne fût-ce que par le souvenir de l'ostracisme qui les frappait la veille encore, fatalement portés vers les idées révolutionnaires les plus énergiques.
L'un deux, Ronsin, a laissé, dans l'histoire des guerres de Vendée, un nom qu'il suffit de rappeler: mais il ne fut point le seul en son genre, un comédien du nom de Dufresne fut, de même que Ronsin, général de l'armée
révolutionnaire ; il commanda à l'armée révolutionnaire de Lille et on le retrouve, en 1802, avec le titre de général de brigade sous les oi'dres de Bonaparte.
Lun des orateurs qui, le 21 décembre 1789, s'étaient présenté à l'Assemblée Nationale pour y réclamer l'état civil des comédiens, un sociétaire de la Comédie-Française, attaché à l'illustre compagnie depuis 1788, sous le nom de Gramont ou sous celui de Gramont-Roselli, et qui ne s'appelait ni Gramont, ni Rosselli, mais tout simplement Xourry, devint, lui aussi, adjudant général de larmée républicaine de Vendée; il y opéra sous les ordres de son ex-camarade Ronsin. Gramont était, en plus, quelque peu auteur dramatique ; il avait produit en 1790 et 1791 quelques à-propos. Ce Gramont-Roselli en arriva, petit à petit, au paroxysme du sentiment révolutionnaire ; il entraîna dans son orbe son jeune fils, qui devint lieutenant à larmée de Vendée. Le père et le fils se trouvèrent englobés dans le procès des hébertistes, et, tous deux, furent guillotinés le même jour : 13 avril 1794. Le malheureux petit lieutenant n'avait que dix-huit ans.
Parmi les comédiens qui se montrèrent jaloux de prouver leur civisme, on peut citer le citoyen Auvray dit Saint-Preux, comédien-directeur du théâtre de l'Egalité, lequel se vantait de s'être à diverses reprises signalé, soit en montant des pièces patriotiques, soit en prenant part aux fêtes de la Déesse Raison, soit en chantant aux cérémonies des hymnes à la Liberté.
Il avait pris les armes au mois de juillet 1789.
Le 7 septembre 1792, il avait demandé et obtenu, ainsi que ses camarades du théâtre de la Cité, de l'As-
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semblée Nationale, un décret qui les constituait en compagnies franches pour le service du camp près de Paris. Le 12 avril 1793, il avait été requis par le ministre Bouchotte d'aller, en qualité de commissaire du Conseil exécutif, surveiller l'armée d'Italie. Le 12 frimaire an II, il fut chargé, encore par le même Bouchotte, de diriger sur Niort dix mille hommes d'infanterie tirés de l'armée des Pyrénées occidentales.
Le Comité de Salut public, on compensation des pertes qu'il avait subies en abandonnant son théâtre, lui accorda une indemnité de soixante-quinze mille livres ; il en partagea le montant avec ceux de ses camarades que les circonstances avaient lésés comme lui.
Elleseraitlonguc la liste qui contiendrait la citation de tous les comédiens, plus ou moins obscurs, ayant eu quelques droits d'élever des revendications analogues à celles de Saint-Preux. L'un d'eux mérite d'être cité, c'est l'acteur-auteur qui, tout médiocre qu'il fût, eut la bonne chance d'inventer le type à jamais illustre de M"'* Angot. 11 s'appelait de son vrai nom Etienne-François Eve, et faisait représenter des pièces sous le pseudonyme de Maillot : Ce Maillot, qui avait déjà passé la quarantaine au début de la Uévolution, avait été soldat, avait déserté et était allé jouer la comédie en Hollande. Rentré en France, il avait composé une série de pièces sans valeur. Puis, il avait, on ne sait comment ni pourquoi, été nommé commissaire de la Convention dans le département du Loiret. Etant rentré dans son obscurité normale, il avait évité les accidents tragiques que quelques-uns de ses camarades avaient eu à subir, durant la tempête révolutionnaire, et il pouvait se croire définitive-
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ment sauvé, quand, en 1804, il fut arrêté et incarcéré, sans autre grief que ses opinions politiques. Il resta en prison pendant d'ni années, sans que personne osât s'élever contre ce nouveau rétablissement de la lettre de cachet. Quand il en sortit après la chute de Napoléon, en 1814, il avait soixante-sept ans. Il fut trop heureux de pouvoir aller finir ses jours à l'iiôpital.
Si les artistes dramatiques et les entrepreneurs de théâtre ne manquaient point individuellement de participer au mouvement révolutionnaire, ils ne manquaient point, à plus forte raison, de s'y mêler par le choix des pièces qu'ils représentaient. Ils ne devancèrent point les mouvements des esprits, mais ils s'y conformèrent avec rapidité. Ce n'est guère que vers le mois de décembre 1789, c'est-à-dire après les mémorables débats sur les droits civils et civiques des comédiens, qu'on voit apparaître les premières représentations de pièces révolutionnaires, ou tout au moins politiques. L'une des premières fut le Paysan el le magistrat de Collot dllerbois, jouée en 1790, et qui n'était qu'une imitation d'une pièce espagnole. Collot y prodiguait ses plus chaleureux témoignages de dévouement à Louis XVI et à son auguste famille. \jEsclava(je des nègres^ d'Olympe de Gouges, qui vint vers le même moment, avait en vue la libération des noirs ; cette pièce donna lieu à toutes sortes de démêlés entre les comédiens et l'auteur. On peut citer encore parmi les pièces politiques, le drame de Laya : les Dangers de l'opinion et le Réveil d'Epiménide à Paris ou lesEtrennesàla liberté^ par Cabron Flins des Oliviers, joué le 1^"^ janvier 1790. Cette pièce fut reprise comme une œuvre de combat à diverses époques de la Révolution.
306 LES ARTS KT LF.S AUTISTES
Bientôt apparurent dans riiisloire politique du théâtre, deux comédiens, qui étaient en même temps deux auteurs dramatiques, le futur général Cli.-Ph. Ronsin, avec son Louis XTI on le Père du peuple, qui tomba dès le premier jour sous les huées et les sifflets ; et le futur conventionnel Fabre d'Eglantine, avec son chef-d'œuvre, le Philinte de Molière. Mais tout ceci n'était que Tavantgarde d'une grande bataille que la politique allait livrer sur le théâtre, et où elle allait révolutionner totalement la situation des comédiens.
LA B.VTAILLK DE « CHAHI.ES IX »
Cette fois, il s'agissait d'une œuvre déjà connue et signée du nom d'un poète déjà illustre. C'était la tragédie de Marie-Joseph Chénier intitulée : Charles IX.
Interdite par la censure en 17S7, elle avait été publiée accompagnée d'un discours préliminaire, daté du 22 août 1788, énergique protestation de l'auteur contre les prétentions que s'attribuait le pouvoir, d'interdire les ouvrages qui lui déplaisaient, fussent-ils de la plus haute moralité. Aussitôt quil fut possible de reprendre plus vigoureusement encore la défense de la liberté, Marie-Joseph Chénier, qu'on appelait alors le chevalier Chénier,ne perdit pas un seul jour. Dès le IGjuillet 1789, il écrivait à la Comédie-Française pour qu'elle mît à l'étude sa tragédie de Charles IX, sans autrement s'inquiéter des ordres de la censure. Mais le comité de la Comédie, en majeure partie composé d'adversaires des
PENDANT LA PtRIODE HÉVOIA TIOXNAIR E 307
idées libérales, refusa indéfiniment de lui donner satisfaction.
Chénier n'eut pas grand'peine à grouper autour de lui des gens qui montèrent une cabale, pour forcer la main aux comédiens ordinaires du Roi, et le i9 août, au moment où les acteurs entraient en scène, ils furent accueillis par une bordée de cris : Charles IX! la pièce de Chénier!! Charles IX!!! Comme le tumulte allait toujours croissant, Fleury, fort aimé du public, se risqua à parlementer avec les spectateurs. En voulant calmer l'orage, il le fit éclater plus brutal que jamais. Kt comme il disait : « Nous mettrons la pièce à l'élude, dès que « nous en aurons reçu la permission », sa voix fut couverte par les cris du public tout entier : « Non ! Non ! pas de permission! » Puis, lorsque le brouhaha fut un peu modéré, un orateur montant sur une banquette, déclara :
« Nous ne voulons point entendre parler de permis- "sion, nous ne voulons plus supporter le despotisme de « la censure, nous voulons être libres d'entendre et de « voir des ouvrages qui nous plaisent. » Une discussion, des plus courtoises, s'engagea alors entre Fleury, placé sur la scène» et l'orateur, toujours juché sur sa banquette. Fleury fit observer que la Comédie, liée par les règlements, ne pouvait se mettre en état de contravention, mais il ajouta qu'elle allait en référer à la Municipalité.
Dans la soirée de ce même 19 août, paraissait un placard qui fut ou affiché ou distribué à la main. 11 était ainsi conçu :
« Frères,
(( Dans le moment du triomphe de la liberté humaine.
308 LES AHTS ET LES AIÎTISTES
« verrons-nous de sang-froid le génie dramatique suc- « combersous les derniers efforts du despotisme.
« Charles IX on la Saint-Barthélémy^ tragédie natio- « nale, dont la réputation est déjà faite en naissant, « Chatoies IX est arrêté à la représentation ainsi que « plusieurs autres pièces, l'inquisition de la pensée « règne encore sur notre premier théâtre. Secouons enfin « un joug si odieux et réunisssons nos voix pourdeman- « der, au nom de la liberté, la prompte représentation <( de Charles IX. »
Le lendemain, une députation des comédiens se présentait à THôtel de Ville et l'assemblée générale de la Commune de Paris, présidée par Vauvilliers, ordonnait que le manuscrit de Charles IX lui serait apporté pour qu'elle l'examinât. 11 fut fait selon son désir et, très rapidement, elle donna l'autorisation de jouer la pièce.
Les comédiens, en toute hâte, se mirent au travail, et ils étaient parvenus aux dernières répétitions, quand survinrent les événements des 5 et 6 octobre et l'installation de la famille royale et de la Cour aux Tuileries. La tragédie de Chénier ressentit aussitôt les conséquences de ces événements. Le 13 octobre 1789, l'assemblée générale de la Commune de Paris déclarait que maintenant que « la capitale jouit du bonheur de posséder « dans son sein son auguste monarque et la famille <> royale, il n'est pas un de ses sujets qui ne soit jaloux « de voir la paix, l'ordre et le bonheur habiter le palais « de nos rois », et concluait qu'il ne fallait laisser passer aucun écrit qui pût « faire naître des sentiments contraires « à ceux qui animent les sujets fidèles du meilleur et du « plus chéri de nos rois ». La Commune, en conséquence.
s'opposait à la continuation des études et à la représentation « de la pipce déjà- annoncée et affichée sous le titre de Charles IX ». Cliénier protesta inutilement. Le 14 octobre, l'arrêté dinterdiction fut signifié aux comédiens. Mais la poussée de l'opinion publique fut telle qu'il fallut lui céder et, le 4 novembre, la représentation de Charles IX était à nouveau annoncée sur laffiche de la Comédie.
Une bataille, une véritable bataille en règle s'organisa. Les menaces des gens de cour attestaient leurs intentions violentes. Les notes de M. J. Chénier nous en donnent un aperçu : « Le jour de la première, écrit-il, on m'avertit « que je serais sifflé et, que pis est, égorgé. Beaucoup « de gens au parquet avaient des pistolets dans leurs « poches ; un homme eut la bêtise et la méchanceté d'aller « dire à M'°® Vestris (elle jouait Catherine de Médicisj « qu'on tirerait sur elle et sur le cardinal aussitôt qu'ils « paraîtraient. »
« Dès le moment où l'annonce du spectacle fut pla- « cardée dans les rues de Paris, raconte, dans ses « Mémoires, Talma qui jouait le rôle de Charles IX, les « curieux affluèrent devant les affiches et, dès midi, les « portes du Théâtre furent littéralement assiégées par « la foule. Jamais tumulte pareil n'envahit une salle au « moment de l'ouverture des portes, même les jours de « représentations gratis, mais, à peine les trois coups « furent-ils frappés, que le tumulte cessa et que le rideau « se leva sous le plus religieux silence. Le succès se « maintint triomphalement pendant trente-trois repré- « sentations, chiffre énorme pour le temps. »
Charles IX n'était point une pièce violente, ni anti-
310 LES Anxs ET LES ARTISTES
monarchiste, ni même anticléricale, dirait-on de nos jours. C'était une œuvre modérée, à tendances constitutionnelles, dirigée uniquement contre les massacres de la Saint-Bartliélemy. La personnalité royale, même celle de Charles IX, y était traitée avec bienveillance, et l'on pouvait y trouver, à peine voilées, des allusions à la situation de Louis XVI. Son grand tort, celui d'où naissait l'acharnement de ses adversaires, était d'atteindre le parti de la Cour.
C'était avant toute chose une œuvre d'une haute portée littéraire et philosophique. Consciencieusement, laborieusement et passionnément établie, elle contenait nombre de morceaux d'une rare beauté et, entre autres, le discours du chancelier de l'Hospital (acte III, se. ii), qui peut être mis en parallèle avec les plus beaux morceaux de Corneille ou de Victor Hugo. Il n'est d'ailleurs pas téméraire de dire, d'autre part, que la censure, même de nos jours, n'eût pas manqué d'intervenir à certains passages et, en particulier, là où le duc de Lorraine, après avoir dit que l'Eglise et son rang lui défendaient d'opérer de ses propres mains les massacres qu'il conseille, ajoute ceci :
Mais je suivrai vos pas, je serai près de vous
(Montrant et agitant un crucifix)
Et, Dieu même, à la main, je conduirai vos pas
La représentation fut un triomphe sans égal et pour le poète et pour ses interprètes. La violence de l'enthousiasme général fut telle que les malveillants n'eurent pas même la pensée d'essayer de mettre à exécution leurs projets de cabale. Ce fut bien plus une bataille politique
PENDANT LA PÉIUODE nÉVOLUTIONNAI nPi 311
qu'une bataille liltéraire. Toute la gauche de la Constituante était là, doublant par sa présence la portée de tous les mots. Mirabeau, acclamé par le public, dut quitter sa place et s'installer dans une loge d'oîi il semblait présider la représentation. A quelques jours de là, plusieurs districts votaient une couronne civique à Chénier. L'un des premiers effets de cette représentation fut le désabonnement des loges louées par la famille royale ou par les hauts personnages de la Cour, et les comédiens, qui avaient jusque-là, suivant la propre parole de Mole, " l'honneur d'appartenir au Roi ». songèrent à passer, désormais de la dépendance des gentilshommes de la chambre du Roi sous celle du maire de Paris, Bailly. Beaucoup d'entre eux n'acceptèrent ce changement de situation qu'avec un déplaisir non dissimulé. Ils tenaient à leur titre et par des raisons d'intérêt pécuniaire et, aussi, par cet esprit de gloriole, qui faisait dire à Mole : « Le titre de comédiens du roi, c'est notre noblesse à nous. ■> Mais comme, en même temps, il eût été impolilique et maladroit de ne pas donner des gages au gros du public, les comédiens demandèrent, et obtinrent, d'échanger le titre de Théâtre-Français contre celui de Théâtre-National. Puis, par une subtilité ingénieuse, ils se rattrapèrent en rédigeant l'en-tête de leur affiche selon cette formule :
THÉATUE-NATIONAL
Les comédiens ordinaires du Roi donneront...
Cette formule, qui, d'ailleurs, reparut après la Révolution et subsista jusqu'en 1.S70. représentait bien, au fond, l'état d'esprit de la Comédie-Française en particulier,
et, le plus généralement l'état d'esprit de toute une portion des gens de théâtre, au début de la Révolution et même durant la période, pour ainsi dire, préparatoire de la Révolution. Leur façon de ménager, — comme on dit vulgairement, — la chèvre et le chou, donna lieu au couplet suivant :
Les comédiens français très prudemment calculent En citoyens prudents ces messieurs s'intitulent
Théâtre de la Nation Titre qui promet seul à leur amliition
Une recette toujours riche Et comédiens du roi reste encore dans l'affiche
Pour garantir la pension !
Fleury,dans ses Mémoires, nous a laissé une bien jolie page, où il peint le monde auquel il appartenait, tel qu'il le vit, avant la grande querelle qui commença à s'envenimer, à partir du Charles IX.
« En ces temps-là et quand la société française était <« tourmentée de sa longue et douloureuse maladie in- « flammatoire, il eût été bien étonnant que la fièvre se « fût arrêtée aux rampes de théâtre. Aussi, malheureu- « sèment pour notre tranquillité, pour l'honneur de l'art « et presque malheureusement pour la vie de plusieurs « d'entre nous, les événements publics et les passions « qui les amènent, et celles qui en profitent vinrent se « réfléchir dans notre foyer, avec la plus scrupuleuse M fidélité... Bien avant Talma, bien avant Charles IX, « nous nous étions, nous comédiens, rangés sous différents « drapeaux. Bien avant le ministre Roland et la seconde « restauration de Necker, nous nous disions : « Es-tu « Galonné? Es-tu Necker? » Nous blâmions ce que
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« d'autres exaltaient, nous portions aux nues ce que « d'autres dénigraient. Lisette était en guerre ouverte « avec Frontin à cause de l'Assemblée des Notables et « Alceste ne voulait pas croire au déficit, malgré les « assertions de Célimène. »
Le plus souvent, ces dissensions politiques se manifestaient sous des formes badines, et donnaient lieu, au foyer des artistes, à des parodies amusantes. Les partisans de l'idée révolutionnaire, qualifiés à^ avancés par leurs camarades, inventaient des programmes de spectacles. Ils avaient imaginé un spectacle composé de pièces dont le titre résumait leurs opinions, telles que : Les fausses confidences , Le consentement forcé suivi d'un ballet pantomime, de la composition de Calonne, intitulé : Le tonneau des Dana ides.
Les rétrogrades, au contraire, faisaient des enfilades de mots incohérents, des queues de mots, formant la parodie des discours de Xecker et, Dieu sait sur quels tons et avec quelles mimiques, ces comédiens se bafouaient les uns les autres et débitaient leurs bouffonneries.
« Sire. . . Vos enfants. . . le peuple. . . la Nation. . .Vous êtes « son père. . .La Constitution. . . l'équilibre des finances. . . la « gloire de votre règne. ..les yeux del'Europe étonnée... » et ainsi de suite. Et la période finissait, eu cascade de rire, sur ces mots : « L'éclat de votre couronne!... Bé- « nédictionsl... Les vertus de Louis XII!... la bonté de « Henri IV ! Oh ! . ah ! . Sire, douze et quatre font seize 1 »
Tout cela se passait alors en pleine gaîté et avec des bordées de calembours, sur le degré d'aristocratie des rétrogrades. Dugazon, qui savait nettement se prononcer y avait gagné le sobriquet A' Aristocrane l'SXolé, plus hé-
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sitant, avait reçu celui d'Aristojiie, parce qu'il était tantôt pour les blancs, tantôt pour les noirs. Le brave Larochelle, qui s'animait à tel point qu'il ne pouvait parler politique « sans changer deux fois de mouchoir », était gratifié du surnom de Aristoo'acJie. Ces farces n'étaient pas très méchantes au début, mais, à mesure que les événements devenaient de plus en plus tragiques dans la vie publique, les plaisanteries cessèrent d'être anodines et, progressivement, elles devinrent cruelles ; Fépigramme elle-même apparut comme une arme terrible.
x\u Théâtre-Français, la situation fut, par la suite, d'autant plus grave que là, tous, sauf Mole, Dazincourt et Dugazon, étaient jeunes. Fleury qui était le plus âgé, après ceux-ci, n'avait pas quarante ans. Les femmes étaient peu nombreuses; « sur trente-six comédiens dont « se composait notre troupe, dit Fleury, on comptait neuf » femmes, jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, « auraient pu faire encore quelques années de couvent. »
Par suite des événements, ces femmes habituées aux élégances, au luxe, à la délicatesse de manières de l'ancien régime, se mirent bravement et passionnément du côté des aristocrates.
L'esprit de la Comédie resta toujours imbu d'une aristocratie particulière, mais cela ne diminuait en rien son dévouement à la cause des pauvres ni cette commisération qui fut de tout temps l'apanage des gens de théâtre.
L'hiver de 1790 s'annonçait non moins misérable que celui de 1789, et, si l'on avait pu écrire sur l'emplacement de la Bastille : « Ici l'on danse », on n'eût guère su où pouvoir écrire : « Ici l'on mange ». La faim et le froid sévissaient terriblement. La Comédie-Française or-
ganisa deux représentations de Charles IXQi vint en porter le produit, — savoir^6.4o4 livres, — à la Commune pour être, par elle, attribuées aux pauvres de son district et sous déductions, toutefois, de 792 livres, qui étaient la part de droits d'auteur de Chénier. Chénier intervint, dès le lendemain, pour abandonner cette part.
Dazincourt, qui portait la parole au nom de ses camarades, ne manqua point de les présenter, dès le début, sous le vocable de Comédiens français ordinaires du Roi, et de terminer son discours en se déclarant Torg^ane : « du premier des théâtres, du plus épuré des théâtres, « du Théâtre-Français ». L'offre du don fait par les comédiens fut augmentée d'un compliment au président qui était, ce jour-là, Tabbé Mulot et les artistes lui exprimèrent leur reconnaissance pour la bravoure avec laquelle il s'était fait le champion de leur cause.
Par l'inévitable logique de la vie, les événements amenèrent les comédiens, que les lois nouvelles relevaient, pour ainsi dire, du péché originel, à prendre place sur la grande scène où chacun jouait son rôle. L'époque de la Fête de la Fédération avançait et, pour célébrer le premier anniversaire du 14 juillet 1789, ils ne furent point les derniers à venir travailler à la transformation du Champ de Mars, en Champ de la Fédération. Comme on s'y réunissait par sections et par corporations, ils ne manquèrent point d'apporter à celte grande et joyeuse besogne, leurs habitudes de galanterie pittoresque et leur originalité. Il semble, pour dire vrai, que, s'ils étaient d'aimables ouvriers, ils étaient aussi des ouvriers de médiocre valeur : ^ Chaque cavalier, nous raconte « Louise Fusil, dans ses Souvenirs d'une actrice, choi-
« sissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien « légère, ornée de rubans et de bouquets et, musique
« en tête, on partait joyeusement On inventa même,
*< ajoute-t-elle, un costume, qui pût résister à la pous- <' sière car, les premiers jours, les robes blanches « n'étaient plus reconnaissables le soir. Une blouse de « mousseline grise les remplaça. De petits brodequins t< et des bas de soie de même couleur (grise), une légère « écharpe tricolore et un grand chapeau de paille tel « était le costume d'artiste. Une partie de nos auteurs « de vaudevilles se réunirent à nous ; on bêchait, on « brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes « pour se ramener à sa place, tant et si bien, qu'au lieu « d'accélérer les travaux on les entravait. «
Tout ceci était le hors-d'œuvre de la vie, c'était le couplet de vaudeville, mêlé au mouvement de l'existence théâtrale, et n'empêchait en rien la marche des idées et des passions qui gravitaient autour des pièces politiques, et en particulier autour de Charles, IX.
Elle allait bientôt devenir un des éléments même de la Révolution.
Les Gentilshommes de la Chambre et le Conseil de la Commune, n'osant l'interdire officiellement, comme l'eussent voulu les gens de la Cour, signifièrent aux Comédiens ordinaires de Sa Majesté, qu'ils feraient bien de s'en tenir aux trente-trois représentations déjà données de l'œuvre de Chénier, et de céder la scène à d'autres auteurs, en attendant que vînt l'occuper à nouveau le Henri VIII d\\ même Chénier, alors en répétition. Cette incitation, appuyée sur les deux autorités d'où dépendait le sort de la Comédie, équivalait virtuellement à
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un ordre. En fait, on voulait supprimer la pièce, jugée trop violente, et surtout, on ne voulait pas qu'elle fût jouée devant les «[é|)utés'des provinces venus pour les fêtes de la fédération. Chénier ne pouvait s'y tromper et, à la veille de cette fête, pour laquelle il venait de composer un à-propos, il adressa une sorte de requête aux comédiens, pour qu'ils eussent à reprendre les représentations de Charles IX. 11 n'obtint aucune réponse. Il insista avec énergie ; on lui répliqua évasivement. Les comédiens souffraient de ne pas jouer une pièce, qui leur apportait des recettes telles que jamais ils n'en avaient connu d'aussi grosses; mais ils avaient également peur de Bailly, hostile à la représentation, et des Gentilshommes de la Chambre, qui intriguaient contre leur société.
Alors Chénier se décida à agir. Le 13 juillet, au Palais- Royal, dans le célèbre café Foy, des députés des départements, réunis en un groupe nombreux, signèrent une pétition pour réclamer la représentation de Charles IX. L'autorité fît la sourde oreille. Le 15 juillet, nouvelle lettre, signée, cette fois par le président du district des Cordeliers. Même mutisme de l'autorité. Bientôt Mirabeau intervint; il voulait que la représentation eût lieu devant ses commettants, les députés provençaux et ceux-ci, de leur côté, écrivirent aux comédiens que, venus pour les fêtes de la Fédération, et ne pouvant rester à Paris que fort peu de jours, ils insistaient pour être mis à même d'applaudir la pièce de Chénier.
Par rancune contre Chénier, en haine de Talma, dont les succès faisaient ombrage à chacun de ses collègues, et dont l'ambition d'artiste, autant que ses tendances d'art
révolutionnaire exaspéraient la plupart d'entre eux. Les comédiens se sachant, mieux que jamais, soutenus par Bailly, par la Commune de Paris, et par les Gentilshommes de la Chambre, opposèrent à toutes sollicitations une imperturbable force d'inertie.
Le 22 juillet, comme la Comédie donnait une tragédie quelconque, et annonçait, pour le lendemain, un spectacle non moins quelconque et comme les réclamations du président du club des Cordeliers, celles de Mirabeau et celles des députés provençaux restaient lettre morte, il fallut bien établir que, ni l'antipathie des comédiens pour les hommes, et pour les idées de la Révolution, ni l'excessive pusillanimité de Bailly, ni l'animosité des gens de Cour ne devraient, ni ne pourraient plus longtemps prévaloir contre la volonté de l'opinion publique.
Dès le premier entr'acte, l'agitation se produisit dans la salle el l'on vit alors, monté sur une banquette, un spectateur, au buste colossal, au geste large, à l'encolure puissante, portant une tête énorme, au masque tourmenté, affreux, martelé par la variole. C'était le président du district des Cordeliers, c'était Danton, alors fort peu connu au delà de son district. Il dit que les députés de Provence devant partir le surlendemain, l'avaient chargé de prier Messieurs les Comédiens de jouer, le 23, Charles IX. Et deux mille spectateurs l'acclamèrent eu criant : Chnrles IX f Charles IX! ! I Quelques cris : " Non! Non! » furent vile étouffés. Le tapage se calma ; puis, le rideau se releva, comme si rien ne s'était passé, mais, au moment oi^i l'acteur Naudet commençait à jouer son rôle dans le Rc'ceil d'Epiménide^ une voix de tonnerre, la voix de Danton,,
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criant Charles IX.' Charles IX ! lui coupa la parole.
A ses côtés, un jeune homme criant moins fort que lui, mais avec nop 'moins d'animation, réclamait lui aussi : Charles IX.'! Il fut bientôt reconnu par les spectateurs. C'était celui-là même qui, Tannée précédente, à pareille date, presque jour pour jour, avait dans le jardin du Palais-Royal, poussé le premier ce cri : " A la Bastille! » c'était Camille Desmoulins.
Naudet, se trouvant contraint de parler au public, expliquait l'impossibilité déjouer Charles IX., par suite d'une indisposition de M'"" Vestris (Catherine de Médicis) et de Saint-Prix (le cardinal), lorsque, brusquement, Talma, entrant en scène, déclara : « Messieurs, notre « camarade Naudet, en répondant ainsi, obéit aux ordres « secrets de la Municipalité et des Gentilshommes de la (( Chambre, mais moi, qui suis un patriote, je viens vous « dire : Madame Vestris n'est point tellement malade « qu'elle ne puisse jouer et, quant au rôle de M. Saintce Prix, on peut le lire. »
Danton, ayant constaté les faits, dit : « Maintenant Charles IX nous regarde. » La représentation continua, et, pendant un entr'acte, une délégation du public, conduite par Danton et Camille Desmoulins, vint au petit foyer des artistes, pour réclamer une promesse ferme de représentation de Charles IX ; elle obtint à peu près gain de cause. Enfin, le 24, dès le matin, après en avoir conféré avec le maire de Paris, les comédiens décidèrent qu'ils joueraient Charles IX « dans la ctaintc d'un tapage dont on cherche l'occasion ». Sous cette formule anodine ils cachaient une accusation contre Talma. Les camarades de Talma voyaient en lui l'instigateur de tout
le scandale. Il repoussa cette accusation et fît appel au témoignage de Mirabeau qui, en une lettre rendue publique, revendiqua pour lui seul, la responsabilité de tout ce qui venait de se passer. II y signalait le mauvais vouloir des comédiens et y montrait leurs sentiments hostiles à la Révolution. Cette lettre, au lieu de calmer les passions des acteurs, les envenima. La colère des artistes de la Comédie-Française appartenant au parti rétrograde s'en accrut d'autant et ils délibérèrent sur une demande d'expulsion de Talma qui était formulée par Fleury.