‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 26 sur 48 · SCISSION ENTRE LES COMÉDIENS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

SCISSION ENTRE LES COMÉDIENS FRANÇAIS

En attendant une solution définitive, « les rétrogrades » formant la presque unanimité de la compagnie arrêtèrent et signèrent qu'ils ne joueraient plus avec ce Talma devenu, depuis la soirée du 24 juillet, l'ami de Danton, de Camille Desmoulins et aussi de Mirabeau l'aîné. Mais la décision des comédiens, ne pouvait prévaloir contre la volonté du public qui réclama son acteur favori, et cela amena une soirée des plus orageuses qui aient jamais eu lieu. Le rétrograde Fleury et l'avancé Dugazon eurent une dispute en plein théâtre à propos de la rentrée de Talma, sur quoi Bailly, qui n'aimait point le scandale, ordonna aux comédiens français de rendre à Talma son emploi. Ce ne fut point sans peine qu'il parvint à se faire obéir. Les comédiens crurent tourner la difficulté, en faisant jouer à leur

camarade, dans le Brutus de Voltaire, le rôle de Proculus, qui n'avait pas vingt vers.

Talma leur ménagea une surprise en accomplissant l'acte le plus révojutionnaire, au point de vue artistique, qui ai été accompli jusqu'alors. Ce n'était, d'ailleurs, qu'un acte de vulgaire bon sens, mais, d'autant plus stupéfiant, qu'il a])attait, d"un seul coup, des traditions vieilles de plusieurs siècles, et n'ayant d'autre excuse, que la vieillesse de leur absurdité. Il avait bien pu arborer dans Charles IX, un costume de l'époque, sans causer grand scandale ; mais ce fut tout autre chose lorsque, parmi les autres interprètes de Brutus vêtus, selon la coutume jusqu'alors intangible, d'habits de soie, ornés de rubans et de plumes, il osa entrer en scène vêtu d'une toge de laine, drapée comme celles des statues antiques du musée des Petits Augustins, et, comme elles, chaussé de cothurnes ; comme elles, il montra ses bras nus et ses jambes nues. M™*" Vestris, qui lui donnait la réplique, ne put s'empêcher de faire une esclandre à la vue de cet accoutrement. Et il s'engagea entre elle et Talma ce dialogue intercalé, à voix basse, dans le dialogue de Voltaire :

— Mais vous avez les bras nus, Talma?

— Je les ai comme les avaient les Romains.

— Mais, Talma, vous n'avez pas de culotte?

— Les Romains n'en portaient pas.

Alors M"^* Vestris laissa échapper, et de façon à être entendue du public, cette exclamation : « Goret! ! »

Puis, suffoquée, elle sortit brusquement de scène.

Mais l'ovation faite par le public à son acteur favori n'en fut que plus ardente.

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En fait, c'est de ce jour, c'est grâce à Talma, grâce, peut-être aussi, aux petites méchancetés dont i) était l'objet, — peu importe d'où cela vient, — c'est bien de ce jour-là, que le vrai costume antique apparut pour la première fois sur la scène et se trouva du premier coup admis par le public. C'est de ce jour que date la représentation des Romains et des Grecs de Corneille, de Racine, de Voltaire revêtus de vêtements romains ou grecs et conformes à leur vérité historique.

Ce fut, en réalité, toute une révolution dans l'art dramatique, révolution qui venait compléter celle que David et ses dicisples étaient en train d'accomplir dans les arts plastiques. Mais, étant donné le mouvement des passions, une telle révolution ne pouvait s'accomplir dans le domaine purement artistique, sans provoquer, dans le domaine, pour ainsi dire politique, des troubles sérieux. Ils ne furent pas longs à se produire. 11 y eut au Théâtre-Français même, une sorte de pugilat entre l'acteur Naudet, d'une part, et Marie-Joseph Chénier et Talma, de l'autre ; il y eut même un duel entre Xaudet et Talma. Les aristocrates de la Comédie voulurent en chasser d'abord Talma, puis Dugazon, lequel eut un duel avec son camarade Fleury; Grandménil (dont la Comédie-Française possède un si admirable portrait dans le rôle d'Harpagon) fut bientôt mis à l'index et, les choses s'envenimant de plus en plus, tout un groupe d'artistes de premier ordre se sépara du gros de la troupe de la Comédie-Française à partir de la clôture de Pâques de 1701.

Ce groupe composé de : Talma, Dugazon, Grandménil, M""" Vestris, Desgarcins, Candeille et Lange,^

traita avec les sieurs Gaillard et Dorfeuille, alors propriétaires du théâtre du Palais-Royal, c'est-à-dire du théâtre situé au coin du Palais-Royal et de la rue Richelieu, là où se trouve la Comédie-Française actuelle.

Le départ de ce groupe d'artistes devint l'objet d'une série de procès. D'une part, la Société de la Comédie- Française intenta une action à ses sociétaires défaillants, pour rupture de contrats. Elle obtint gain de cause, mais, d'autre part, M""** Vestris et Dugazon obtinrent, par arrêt dejustice, la liquidation de leur pension.

Le 27 avril 1791, la troupe nouvelle inaugura son théâtre. — intitulé, tout d'abord Théâtre-Français, de la rue de Richelieu, — par la représentation de la tragédie de Henri VTII de Marie-Joseph Chénier. qui, naturellement, apportait son concours le plus dévoué, aux artistes qui avaient défendu son Charles /A' contre l'obstruction et le mauvais vouloir des rétrogrades du Théâtre de la Nation.

Une cabale fut montée contre le Henri VII [. Chénier et ses amis du dedans et ses amis du dehors ne manquèrent pas d'en donner la responsabilité à la troupe concurrente. Elle se défendit énergiquement contre l'accusation de cabale, mais Chénier. en personne, intervint dans le débat, rabroua durement les artistes du Théâtre de la Nation ou Théàtre-F'rançais du faubourg Saint- Germain, et ht entendre contre eux les menaces les plus énergiques. L'auteur dramatique Lava, appartenant au parti politique le moins avancé, s'institua le défenseur des comédiens du faubourg Saint-Germain et. là-dessus, une polémique des plus violentes s'engagea entre lui et Marie-Joseph Chénier.

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La lutte politique entre ces doux troupes de comédiens, dont chacune était soutenue par ses auteurs préférés, se continua énergiquement sur la scène. Au faubourg Saint- Germain, on représentait des pièces d'un modérantisme virulent, tandis que dans la salle de la rue de Richelieu, ce n'était, parmi les vers des auteurs de la maison, que déclamations et allusions révolutionnaires.

Les pièces ainsi représentées avaient, de part et d'autre, des succès souvent très bruyants, parce que, dans l'une comme d?ns l'autre salle, le public allait pour applaudir et soutenir la propagande faite à ses propres idées. La chute de la royauté et la grande poussée révolutionnaire qui s'en suivit donna une force nouvelle ii la troupe de la rue de Richelieu, dont la scène prit à partir du il août le titre de Théâtre de la Libcrtv et de V Egalité, qu'elle échangea, après le 22 septembre, contre celui de Théâtre de la République.

La troupe du faubourg Saint-(jermain, loin de se laisser intimider par l'avènement d'une ère nouvelle, semblait y prendre un supplément de courage, auquel n'était pas totalement étranger, le besoin de conserver une clientèle qui trouvait chez elle, sans trop de risques, le plaisir de fronder des gens, dont elle avait peur partout ailleurs qu'au théâtre. Alors, à chaque représentation nouvelle, les anciens Comédiens ordinaires du Roi, donnaient un nouvel assaut contre les pouvoirs démocratiques et le gouvernement républicain.

Durant près de deux ans, la troupe du faubourg Saint-Germain mena une campagne qui ne manqua point de grandeur. Ce fut une véritable guerre, où les artistes et les auteurs jouèrent bravement et délibérément leur

vie et leur fortune ; ce fut un drame, qui devait aboutir, petit à petit, à des conséquences tragiques. 11 prit son maximum d'intensité au jour de la représentation de la tragédie de Lava, l'/inii (^es lois.

L'Ami des lois fut Joué le 3 janvier 1793, c'est-à-dire pendant que le procès de Louis XVI s'achevait devant la Convention, et sa représentation eut même un écho direct et des plus retentissants au sein même de la Convention, en la séance du 11 janvier. Cette pièce comportait une satire énergique, dans laquelle tout le monde reconnut Robespierre, sous les espèces d'un personnage nommé Nomophage, et Marat, en un personnage nommé Duricrane.

Le succès fut immense. Avant trois heures du soir, toutes les rues voisines de la Comédie-Française (actuellement l'Odéon , étaient encombrées de spectateurs, accourus de tous les quartiers de Paris. Ils séjournèrent autour du théâtre pendant toute la durée du spectacle. Dans la salle du théâtre, tous les passages faisant allusion à la politique du jour étaient couverts d'applaudissements frénétiques. Là-dessus, des protestations furent formulées au club des Jacobins, et deux sections de Paris adressèrent à la Commune des délégués, pour l'inviter, « en respectant la liberté de la presse et les « opinions individuelles ». à examiner « s'il n'y aurait « pas lieu, dans les circonstances présentes, de sus- « pendre la représentation d'une pièce qui, en temps « ordinaire, ne mériterait aucune considération, mais " qui, adaptée aux circonstances peut favoriser une di- " vision dangereuse )>.

Tels sont les termes exacts du Moniteur, em-

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ployés sous la date du 10 janvier 17D3. Et, bien que l'aUention fût attirée, à pareille heure, par les voles émis à propos du jugement de Louis XVI, les amateurs de théâtre trouvèrent encore moyen de se passionner et d'accomplir autour de la représentation de l'Aini des Loin une sorte de petite émeute.

Le 12 janvier, un arrêt de la Commune, si^^né Chaumette, défendit la représentation de VAmi des Lois et fut placardé dans i'aris. Mais les comédiens, n'en ayant pas reçu la notification olTicielle, avaient afliché la pièce et le théâtre s'était trouvé, en un clin d'œil, bondé de spectateurs. Quand les acteurs vinrent pour donner au public lecture de l'arrêté d'interdiction, la pièce fut réclamée par lui, avec une violence terrible. Le théâtre était entouré de troupes en armes et, s'il faut en croire Etienne et Martinville, — dont l'impartialité n'est rien moins que constante, — il y avait deux pièces de canon braquées au coin de la rue de Buci. Le général commandant de la garde nationale, le fameux Santerre, apparut dans la salle, en grand uniforme, entouré de son état-major composé d'une vingtaine d'officiers. Sa puissante voix parvint à faire entendre ({ue la pièce ne serait pas jouée, mais elle fut bientôt couverte par des : «^ A la porte ! A bas le général Mousseux! » C'était là un surnom qu'on lui servait assez volontiers, allusion à sa brasserie. Un plaisant lit même circuler son épitaphe

anticipée :

Ci-gît le général Santerre Qui n'eut de Mars que la bière

Santerre, obligé de se retirer, fut bientôt remplacé par Chambon, maire de Paris. Vainement il tenta de par-

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lementer et de ramener le calme; c'était, non point un énergumène que Chambon, mais, tout au contraire, un médecin, très courtois et très pacifique, il était incapable de dominer une foule en furie. Pendant ce temps, la Convention, dont les journées étaient divisées en deux parts : l'une dévolue au jugement de Louis XYl et lautre aux affaires les plus graves de l'Etat, interrompit la lecture et l'étude des correspondances diplomatiques pour entendre une lettre de Lava, que le Président de la Convention crut devoir lire d'urgence. Elle était ainsi conçue :

« Citoyens, président, nous écrivons à la hâte à la « porte de cette assemblée ; le citoyen-maire venant de u porter à la Comédie-Française un arrêté du corps « municipal qui défend la représentation de l'Ami des (' lois. »

L'auteur demandait, de plus, à paraître à la barre pour rendre compte de ce qui s'était passé et pour demander à l'Assemblée de prévenir tous desordres possibles. Une partie de la Convention réclama l'ordre du jour, mais la majorité opta pour qu'on admît Lava à la barre. Le tumulte de l'Assemblée le mit dans l'impossibilité de se faire entendi-e et il se retira. Sur ces entrefaites, arriva une lettre, par laquelle Chambon annonçait sa venue. Après un court débat, l'Assemblée renvoya l'alTaire à la Commune comme étant du domaine de la police communale, mais, tout en stipulant, qu'elle ne connaissait aucune loi qui permît aux municipalités d'exercer la censure théâtrale.

Si la Convention, de son côté, préoccupée des troubles qui pourraient se produire autour des diverses repré-

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sentations, n'avait pas admis, en principe, un arrêté du Conseil général de la Commune qui, invoquant les circonstances, avait ordonné la fermeture des spectacles, elle avait néanmoins donné son approbation au conseil exécutif qui, sous la signature de Roland, ministre de l'Intérieur, avait admis qu'il y avait lieu, >< au nom de la paix publique » d'enjoindre, aux directeurs de théâtre : « d'éviter les représentations ayant, jusqu'à ce jour, oc- « casionné quelques troubles et susceptibles de les rew nouveler dans le moment présent. »

Fort de cet appui indirect, le Conseil général de la Commune persista dans le maintien de son interdiction et, le 14, l'affiche du Théâtre-Français portait, en conséquence, un spectacle où ne figurait pas F Ami des lois. Le public réclama la pièce, les comédiens déclarèrent ne pouvoir la représenter. Une délégation de la Commune, précédée par Santerre, parut dans la salle ; elle lut accueillie par des huées. Santerre prit la parole, pour déclarer ([ue la pièce n'étant point affichée, ne pouvait être jouée. On transigea : des jeunes gens montèrent sur la scène et, très applaudis, firent une lecture de l'Ami des lois, au lieu et place de la représentation, qui comportait VAvor'e et le Médeciti malcjré lia. Ce fut là le premier acte d'un drame qui devait conduire les personnages de la Comédie-Française jusqu'au pied de léchafaud.

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