LA COMÉDIE-FRANÇAISE INCARCÉRÉE
Il y a lieu de supposer que le scandale contre-révolutionnaire occasionné par les représentations de l'Ami
des lois ne fut point étranger à Télaboration d'un décret du 2 août 1793, rendu à la requête de Couthon. La séance était présidée par Danton ; Couthon, dans son rapport, demandait que les théâtres k qui ont trop « servi la tyrannie fassent appelés à servir aussi la Li- " berté». Le décret ordonnait que, durant quatre semaines — et non durant une période indéterminée, comme ou la répété souvent, — les théâtres « désignés par la Municipalité > devraient représenter trois fois par semaine des pièces « qui retraçaient les glorieux événe- « ments de la Révolution et les vertus des défenseurs de u la Liberté ». La Municipalité, en échange de cette obligation imposée aux théâtres désignés par elle, prenait à sa charge les frais de l'une des trois représentations ordonnées.
L'article II et dernier du décret disait, en outre : « Tout théâtre qui représentera des pièces tendant à M dépraver l'esprit public et à réveiller la honteuse su- " perstition de la royauté sera fermé, et les directeurs (( seront arrêtés et punis selon la rigueur des lois, i'
Ce décret ne créait, ni ne pouvait créer, pour la municipalité, le pouvoir d'arrêter par voie administrative, la représentation, mais, par le contre-coup de ses arrêtés, les comédiens ou les entrepreneurs de spectacle devenaient entièrement responsables de leurs actes, ils couraient des dangers permanents, soit du fait des pièces qu'ils joueraient, soit même, du fait de celles qu'ils ne consentiraient pas à jouer, lorsque l'autorité croirait utile de leur en imposer la charge. Une rancune d'auteur refusé, — et chacun sait que l'auteur refusé est le plus rancunier des animaux, — suffisait pour mettre les
théâtres, les comédiens et mêmes les auteurs en péril.
Un décret du 12 août 1793 vint rendre plus dangereuse encore cette situation, déjà si dangereuse. Dans les derniers jours d'août, les choses se gâtèrent tout à fait en ce qui concerne les Comédiens français du faubourg Saint-Germain. Il arriva alors, pour une pièce de François de Neufchateau, Pamëla^ ce qui était advenu au Charles IX^ de Chénier. Cet ouvrage, vieux de plusieurs années, fut considéré comme un pamphlet contre-révolutionnaire, exactement comme le Charles IX avait été traité, en 1790, comme une pièce de circonstances dirigée contre le pouvoir royal. La Commune de Paris crut devoir demander à la Convention un décret, ordonnant la fermeture du Théâtre-Français, sur l'accusation d'aristocratie.
En vérité, si l'on admet que, lorsrjue se passaient ces choses, le fait de prendre parti pour les aristocrates, amis et tenants des émigrés, ait pu constituer aux termes des lois existantes un acte contraire à l'ordre public, on doit logiquement admettre, comme normal, le vote du décret en date du 3 septembre 1793, lequel ordonnait, en vertu des décrets précédents la fermeture du Théâtre- Français. Il y avait là, non point une mesure exclusivement dirigée contre la Pame'la, mais un procès de tendance, fait à une société de comédiens, qui, par le choix des ouvrages représentés sur leur scène, et par la nature du public qu'ils groupaient autour d'eux, pouvaient apparaître comme étant en état d'hostilité ouverte et permanente contre le Gouvernement. Il y avait là une décision, telle, que presque tous les gouvernements en ont prises dans les périodes de crises violentes.
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Il suffit d'examiner avec soin le détail des circonstances qui précédèrent la fermeture du Théâtre-Français, pour se rendre un compte exact de la logique de ceux qui ordonnèrent cette fermeture.
La pièce de François de»Neufchâteau, Paméla, était, €n soi, parfaitement banale; elle eût paru inoffensive en d'autres temps, ou même, si elle eût été, à cette date, jouée par une troupe moins entachée de feuillantisme que celle des Comédiens français. On lui reprochait de metlre en scène des nobles et de ne pas aboutir au triomphe de l'égalité. On avait laissé passer bien d'autres pièces conçues dans le même esprit. Mais l'œuvre de François de Neufchâteau avait été l'objet de discussions particulières, qui en avaient accentué la portée politique.
Profitant de ce que la question était ainsi posée, les royalistes et les contre-révolutionnaires, allaient manifester, à chaque représentation. Et cela avait été, uniquement, pour mettre un terme à leurs défis que la Commune et la Convention avaient pris des mesures de rigueur. Le 29 août, un ordre du Comité de Salut Public avait interdit la neuvième représentation de Pamëla^ où François de Neufchâteau avait fait à son texte, les modifications nécessaires pour que son ouvrage ne prêtât plus à de nouvelles aventures, et il s'en était expliqué en ces termes dans un écrit adressé au Comité de Salut Public : « J'ai changé sur-le-champ, ce qui, en 1793, « avait paru prêter à des allusions, que je n'avais pas « pu prévoir, lorsque je composais ma pièce en 1788, « et que je la lue au Lycée en 1789. »
Le Comité de Salut Public avait approuvé les changements opérés par François de Neufchâteau et l'autori-
sation avait été rendue, d'afficher la pièce pour le 2 septembre. Un avisspécial delà Municipalité, placardé à la porte du théâtre, avertissait le public qu'il ne serait toléré dans la salle ni cannes, ni bâtons, ni épées, ni aucune sorte d'armes offensives. La soirée n'en fut pas moins des plus houleuses et, lorsque Fleury eut prononcé ces deux vers :
Ah! les persécuteurs sont les seuls condamnables Et les plus tolérants sont les plus raisonnables, Tous les honnêtes gens seront de cet avis.
... une voix l'interrompit : « Point de tolérance politique! c'est un crime! » Là-dessus, g'rand tapage. L'interrupteur fut appréhendé et chassé ; il courut aux Jacobins, narra son expulsion, avec force développements, et avec toute l'exagération possible. 11 raconta que, s'étant, au cours de ses explications devant les comédiens, déclaré membre de la Société des Jacobins, il lui aurait été répliqué : « Ah ! vous êtes Jacobin, il n'est « pas étonnant que vous vous soyez récrié au mot « honnêtes gens !»
Robespierre prit alors la parole et déclara que, la Convention ayant ordonné que les théâtres où l'on jouerait des pièces aristocratiques, injurieuses pour la Révolution, seraient fermés, le Théâtre de la Nation, se trouvant dans ce cas, devait être fermé.
Et, sans plus tarder, il se rendit au Comité de Salut Public, il y exposa ses griefs contre les comédiens; le Comité délibéra, séance tenante, et lança aussitôt l'arrêté suivant :
« Le Comité de Salut Public,
" Considérant que des troubles se sont élevés dans la « dernière représentation du Théâtre-Français où les « patriotes ont été insultés ; que les acteurs et les « actrices de ce théâtre ont donné des preuves soute- <( nues d'un incivisme caractérisé depuis la Révolution « et représenté des pièces antipatriotiques,
« Arrête :
« 1° Que le Théâtre-Français sera fermé ;
« 2° Que les comédiens du Théâtre-Français et l'au- « teur de Paméla^ François de Neufchàteau, seront mis « en état d'arrestation dans une maison de sûreté et que <i les scellés seront apposés sur leurs papiers;
« 3° Ordonne à la police de Paris de tenir plus sérieu- ■« sèment la main à l'exécution de la loi du 2 août dernier « relativement aux spectacles. »
Mais l'arrêté du Comité ne suffisait pas pour que la mesure fut correcte et valable. La question revint donc devant la Convention, dès le lendemain. Cette fois, Robespierre qui, comme on vient de le voir, avait été, aux Jacobins et au Comité, l'ouvrier de l'arrestation des comédiens et de François de Neufchàteau, se trouvait placé -au fauteuil présidentiel. Il annonça à la Convention, la décision prise par le Comité et en demanda l'approbation, comparant aux troubles précédemment occasionnés par l'Ami des loi-s\ ceux qui venaient de se produire à propos de Parnéla. Il reprochait à telle pièce, de récompenser, non point la vertu, mais la noblesse" et de faire l'éloge du gouvernement anglais « à un moment où le <' duc d'York ravage le territoire français ». Il fit le récit de l'expulsion du spectateur qui avait protesté contre l'esprit de l'ouvrage et contre l'éloge qu'on y faisait de
Taristocratie anglaise, contre les applaudissements qui soulignaient cet éloge et contre l'exhibition des insignes nobiliaires et de la cocarde noire. Faisant allusion aux tendances, sinon toujours frondeuses, du moins toujours peu sympathiques à la Révolution qu'avaient montré, le plus souvent possible, les ci-devant Comédiens ordinaires du Roi, il terminait par le couplet, obligé en pareil cas, sur les accointances avec l'émigration et le danger du modérantisme. Le Comité conclut donc en demandant de faire arrêter les acteurs et les actrices du Théâtre delà Nation, ainsi que l'auteur de Paméla :
« Si cette mesure paraissait trop rigoureuse à quel- « qu'un, opinait Barrère, qui parlait au nom du Comité, « je lui dirais : les théâtres sont les écoles primaires des « gens peu éclairés et un supplément à l'éducation pu- « blique. »
La Convention applaudit au discours de Barrère, elle approuva l'arrêté du Comité de Salut Public et ordonna toutes perquisitions et mises sous scellés nécessaires. Le Comité de Salut Public n'avait d'ailleurs pas attendu l'approbation de la Convention pour faire incarcérer tous les comédiens et toutes les comédiennes du Théâtre de la Nation, savoir : seize comédiens et quatorze comédiennes. Trois comédiens appartenant à la troupe échappèrent à l'emprisonnement. Par contre, Larive, qui n'en faisait plus partie, fut arrêté dix jours après ses anciens camarades et joint à eux. D'autre part, Dessessarts, alors en traitement à Barèges ne fut pas atteint, mais il fut tellement saisi par la nouvelle de l'arrestation de ses cosociétaires qu'il mourut subitement.
Pour bien vivants que restaient les camarades du dé-
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funt. tant hommes que femmes, ils n'en étaient pas moins dans une situation des plus inquiétantes et des plus pénibles.
Les femmes furent d"abord enfermées à Sainte-Pélagie et les hommes aux Madelonettes, puis, cinq mois plus tard, les hommes furent tranférésàPicpus et les femmes aux Anglaises (rue des Fossés-Saint-Victor, actuellement rue du Cardinal-Lemoine.
Fleury fut l'un des derniers arrivés aux Madelonettes; il y trouva ses camarades, encore tout vibrants des émotions de leurs soirées de bataille. Et, sait-on ce qu'ils lui dirent tout d"abord, pour toute plainte ? Selon lui-même, ils dirent ceci seulement : « C'est égal, c'était « une bien belle représentation ! »
Sans se prononcer sur ce que les procédés inspirés par Robespierre et par Barrère avaient de trop sommaire, il est de toute équité de montrer comment Fleury, fidèle interprète des sentiments de sa compagnie, en exposait les idées, les tendances, le mode d'action. Voici, en effet, comment il s'en explique, en ses Mémoires.
Après avoir cité une pièce de Vigée, la Matinée d'une Jolie femtne, pièce de circonstance, à la suite de laquelle : « tout le Paris mécontent se montra à nos « premières loges et nous eûmes du monde » , il poursuit :
« Lorsqu'une calamité publique pesait tout à coup
« sur la France, on sentait le besoin de se voir, de se ren- « contrer quelque part ; ces affreuses boucheries des « prisons firent sortir dehors quelques honnêtes gens ; ils « cherchaient où ils pourraient trouver leurs pareils. « Nous portions une enseigne qui leur allait, ce qui nous « préservait ailleurs devint un titre pour eux. Nous
« fûmes bientôt leur vaste café Procope. Maintenant, ils <( pouvaient se compter ; ils pouvaient savoir leurs forces. « La politique des meneurs était justement d'empêcher « cela, vingt représentations à douze cents personnes « chaque, douze cents personnes applaudissant ; c'est « vingt-quatre mille personnes en bonne addition, vingt- « quatre mille opposants ; il en fallait bien moins pour « mettre dehors les méchants. Ah! si nos habitués « avaient osé seulement, dans la rue, ce qu'ils osaient « au théâtre! Mais non, la chaleur d'âme qu'ils trou- « vaient moyen de montrer entre quatre murailles s'éva- « porait à l'air libre et, en mettant le pied sur le seuil, « ils semblaient se revêtir de leur peine comme d'un « manteau. »
L'interdiction de Paméla était surtout la suite et la conséquence de toute la série des événements antérieurs.
Après les scandales causés par les représentants et l'interdiction de V Ami des Lois^ les comédiens avaient mis leur coquetterie à jouer des pièces de Marivaux et lion sans quelque malicieuse intention d'opposer à l'art théâtral, brutal et grossier, qui jouissait des faveurs des révolutionnaires, les grâces d'un art né du régime déchu. C'étaient là des retours vers le passé nettement voulus. « Nous et notre public, dit Fleury, nous figu- « rames au milieu de la société nouvelle, comme un « salon bien tenu figurerait au centre de la place Mau- « bert. En cet état de choses, sait-on ce que nous osâmes « encore ? Devant ces preneurs d'égalité, nous repré- « sentâmes des mœurs de cour; devant les fanatiques « d'athéisme, nous prêchâmes la tolérance, devant des
« bourreaux et des assassins nous fîmes appel à a riiumanité, devant les tape-dur, nous affichâmes « l'orgueil du linge blanc. »
A la représentation de Pamela, Taspect même de la salle indiquait l'état J'esprît des spectateurs, aussi bien que celui des comédiens et la formation bien particulière du public. « Jamais salle n'avait été ni plus brillante « ni mieux composée. Si on nous avait désignés pour vic- « times, les bandelettes ne nous auraient pas manqué; « les dames étaient en nombre et quelques-unes avaient « osé se coiffer autrement que de la sordide cornette « symbole d'égalité ; parmi les hommes j'apercevais bien « quelques cheveux noirs et crépus, mais nous avions « en grande majorité de belles lignes de têtes poudrée, « de ces têtes dignes et respectables qui, depuis vingt « ans, avaient suivi et protégé la Comédie-Française, " restes précieux de l'ancien parterre du faubourg Saint- « Germain. 11 y avait certes quelques dangers à se « trouver chez nous ; peut-être est-ce précisément à « cause de cela qu'ils venaient nous voir; peut-être, « aussi, vieux amis de la famille, et mieux au fait que « nous, venaient-ils une dernière fois nous tendre la « main comme à ceux qui partent pour une périlleuse « traversée et qu'on vient encore, de la rive, regarder « lever l'ancre. »
Ceci étant établi, on comprendra sans peine que, en une période où les partis étaient en état de guerre ouverte, le Comité de Salut Public ne voulût point laisser durer la réunion d'une véritable armée d'opposants groupés autour d'une compagnie de comédiens, l^a suite des événements, et les agissements de la .Jeunesse
dorée, notamment, ont prouvé que ce n'était point là une chimérique précaution.
L'incarcération des comédiens français était, pour nombre d'entre eux, chose prévue et, comme dans leur monde, il était et fut, de tout temps, d'usag-e de ne pas prendre au tragique les éventualités dangereuses, certains groupes d'acteurs s'amusaient à jouer au tribunal révolutionnaire. C'était autant pour rire des dangers que pour s'habituer à les contempler sans eiïroi. Chez Talma, on distribuait les rôles de cette sinistre comédie, et c'était un gros terre-neuve du nom de Bonliomme qui représentait le président. On lui pinçait la queue ou l'oreille et, alors, il aboyait. Cela voulait dire : « A la guillotine! » C'était généralement un certain Marchenna, espagnol, ami de l'acteur-auteur Riouffe, l'auteur des Souvenirs d'un détenu, si pleins de renseignements sur les prisons révolutionnaires, qui se chargeait de ce jeu. C'est ce Marchenna qui, arrivant à ces séances de tribunal révolutionnaire postiche, disait : « Je suis venu par « les rues détournées parce que la guillotine court après « le monde. »
De même qu'ils riaient de la prison avant d'y être internés, les comédiens y firent Ijonne contenance, dès qu'ils s'y trouvèrent bouclés ; ce qui n'empêcha point qu'il s'en fallût de peu qu'ils ne fournissent une charrette de Thespis à la guillotine. Ce fut même un comédien, devenu membre du Comité de Salut Public, qui se montra le plus acharné à la perte de ses anciens camarades.
Ce comédien n'était autre que le trop fameux Collot d'Herbois. Ancien acteur, réalisant le type complet du cabotin e'iflé de vanité, boursouflé de prétentions gro-
tesques; il avait joué un peu partout en province, sans succès, et avait même été sifflé un peu partout. Quand, en novembre 1793, il revint à Lyon, investi d'une partie de la puissance publique, le pénible souvenir de ses mésaventures scéniques, qiieles Lyonnais n'avaient point oubliées, lui revint plus cuisant que jamais.
Comme auteur dramatique, il n"avait pas eu beaucoup de chance, mais il avait eu l'occasion de montrer jusqu'où allait son âpreté au gain. On possède un contrat passé entre lui et la direction du théâtre de Madame, en mars 1791, à propos de deux pièces, dont il était l'auteur, les Portefeuilles et le Procès de Socrate, où l'on peut constater qu'il entendait lart de soigner, exagérément, ses intérêts pécuniares. Dans son Procès de Socraie, écrit avant la création du Tribunal révolutionnaire, Collot nous présente, comme un sujet d'horreur, le tribunal qui condamne le philosophe ; la brochure imprimée de la pièce porte cette note : « Remarquez la <' composition du Tribunal des anciens temps : un fat (> présomptueux, un ignorant crasse, plusieurs hommes « nuls et un Cristias cruel par habitude. »
Or ce Cristias, après avoir entendu des hommes du peuple émettre contre Socrate des accusations sans aucun fondement, articule brutalement ceci : « Les crimes « sont prouvés, je conclus à la mort » ; et un autre juge, en qui Collot semble avoir pressenti ceux qui jugèrent après la loi de prairial, s'écrie : « A la mort, c'est le (( plus court ! on ne comprend rien à la défense de So- " crate. » Un autre. — comme s'il devinait les jugements, rendus par de pareils juges, à l'époque des fêtes de l'Èlre suprême, formulait cet arrêt : ■ Il est athée et
« conspirateur : A la mort. » Enfin, encore un autre des juges nés de Timagination indignée de Collot, en 1791, proférait ou à peu près, les paroles prononcées par Vouland allant, en 1794, de compagnie avec Fouquier, voir guillotiner la fournée de ce procès des Chemises rouges dont le point de départ avait été une tentative d'assassinat, d'un certain Ladmiral, contre Collot, et dont le mobile était une histoire d'ordre absolument privé.
Collot d'Herbois ne lâchait pas prise contre ses camarades ; il excitait sans cesse la vigilance du Comité de Salut Public, il alla jusqu'à écrire à Fouquier Tinville pour qu'il hâtât le jugement de ceux des sociétaires de la Comédie-Française, considérés par lui comme les plus coupables. Chacun des dossiers portait, selon la coutume, une annotation à l'encre rouge destinée à indiquer, par avance, le sentiment du Comité de Sûreté générale : G, signifiait : guillotiné; — D, déporté; — R, relâché. Les six dossiers en question portaient les mentions suivantes :
Dazincourt, G; Fleury, G; Louise Contât, G; Emilie Contât, G ; M""^ Raucourt, G; M"»' Lange, G.
Les pièces étaient accompagnées d'un avis d'envoi ainsi conçu :
« Le Comité t'envoie, citoyen, les pièces concernant « les ci-devant comédiens français ; tu sais, ainsi que « tous les patriotes, combien ces gens-là sont contre-ré- « volutionnaires, lu les mettras en jugement le 13 mes- M sidor. A l'égard des autres il y en a quelques-uns, « qui ne méritent que la déportation, au surplus, nous « verrons ce qu'il en faudra faire après que ceux-ci « auront été jugés. Signé : Collot d'Herbois. »
Mais guillotiner la Comédie-Française n'était pas chose facile. Fleury donne, avec beaucoup de finesse et beaucoup de justesse, la raison véritable d'une telle difficulté.
« L'amour du pçuple pour le spectacle est le gage de <( l'intérêt qu'il porte aux acteurs, il ne peut nous voir « sans nous associer à la sensation théâtrale, à cette « fascination qui le transporte ; nous sommes pour lui « le signal d'une fête, d'un plaisir vif, nous sommes les « amis de ses yeux et de ses oreilles, si nous ne pouvons « l'être de Tespritet du sentiment... Tuer un comédien, « c'est tuer une illusion qui peut-être ne se représentera <( pas dans l'histoire des plaisirs. »
La première personne qui fut délivrée fut M"* Devienne ; elle dut cette bonne chance au terrible Vouland, et surtout aux instances d'un citoyen Gevaudan, entrepreneur de charrois pour les armées, elle devint, par la suite, M""^ Gevaudan et quitta la Comédie. Ce fut, au dire des contemporains, une perte irréparable pour l'art dramatique.
Quant à Fleury, il eut l'occasion de s'évader et refusa d'en profiter. Une soi-disant M"* Brûlé, marchande à la toilette, était venue le trouver à la prison où elle pénétrait sous prétexte d'y exercer son commerce. Grâce à son carton, plein de hardes, elle pénétrait dans tous les mondes et chez les plus influents personnages, et jusque chez Robespierre. Cette soi-disant dame Brûlé n'était autre qu'une certaine lady Mantz, qui avait été l'une des célébrités mondaines de l'ancien régime, et qui, sous son déguisement de brocanteuse, espionnait la République au profit du parti royaliste. Cela, dail-
leurs, Fleury l'ignorait alors. Fleury déclina ses offres, disant que, lorsque ses camarades étaient tous détenus, et, sans doute, voués à Téchafaud, son départ serait une désertion. Deux jours après celui où lady Manlz avait joué sa vie, en venant se mettre à la disposition de Fleury, elle était arrêtée et enfermée à la prison du Plessis. La chute de Robespierre, son ancien client, Ten fit sortir.
Quelques-uns des comédiens avaient été relâchés en janvier et en mars 1794 ; la plupart ne sortit de prison que le 5 août 1794 (16 thermidor an II). Ceux-là avaient passé trois cent trente jours en prison.
Si ce fut un comédien, Collot d'Herbois, qui se montra le plus acharné à la perte des comédiens français, ce fut un autre comédien, Charles de La Bussière, qui, au péril de ses jours, fit l'impossible pour les sauver et les sauva.
De La Bussière, fils d'un officier, avaitlui-même été officier durant peu de temps, puis, on ne sait trop, ni comment, ni pourquoi, il entra au théâtre. Il avait fait partie de la troupe des Variétés en 1787, 1788, 1789, puis, au cours de la Révolution, il avait pris rang parmi la troupe du petit théâtre Mareux installé rue Saint-Antoine, n" 46, au fond d'une cour. Ici, comme là, il jouait des rôles de Niais, et de Jocrisses. Partout, aussi bien au théâtre que dans la vie ordinaire, il prenait tout au comique et s'adonnait aux mystifications les plus bouffonnes, les plus extravagantes et les plus dangereuses. Maintes fois, il faillit avoir maille à partir avecla justice révolutionnaire; mais, toujours, par quelque farce, il se sauvait des conséquences d'une autre farce. C'est ainsi que, une fois, ayant en guise de plaisanterie, brisé les bustes de Marat et de
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Lepelletier qui se trouvaient au théâtre INlareux, il sortit de l'aventure quasiment porté en triomphe par les farouches citoyens de la section devant laquelle son méfait avait été porté. On le trouva si amusant qu'il finit par recevoir les amhrassades des sectionnaires.
Et pourtant on ne plaisantait pas avec les bustes de Marat et de Lepelletier ; dont un couplet de vaudeville disait que " les aristocrates les avaient chez eux comme un paratonnerre ». ils servaient, en effet, comme témoignage de civisme, et c'est ainsi que Sophie Arnould, qui n'était point, et pour cause, du parti de la Révolution, se vit bien notée dans son quartier, parce que, au cours d'une visite domiciliaire, on avait trouvé chez elle un buste de Marat coiffé d'un turban. Alors, le bon sans-culotte qui faisait cette perquisition poussa cette exclamation : « Tiens! t'as Marat! t'es donc une patriote toi! »
L'aventure arrivée à La Bussière à propos des bustes brisés n'est qu'un exemple des amabilités du public envers les comédiens, et particulièrement pour les comiques. L'acteur Michot en eut, lui aussi, le bénéfice. Un jour, par on ne sait quelle fantaisie de la foule, frappée par sa belle prestance, il avait été pris pour un fermier général. On cria : « A la lanterne! » et il avait déjà la corde au cou. lorsqu'un passant s'écria : « Mais c'est le porichinelle de la République ! n Vite on lui retira la cravate de chanvre, et << le poricJnnelle » fut porté en triomphe par ceux qui allaient pendre le fermier général.
Le cas de La Bussière, quoi qu'il se fût tiré d'embarras, laissait derrière lui un souvenir très dangereux. Comme, d'autre part, le théâtre ne le nourrissait pas, il se mit entête d'un autre gagne-pain et, non sans hésitation, il
accepta un emploi dans les bureaux du Comité de Salut Public.
Ici commence le rôle historique de La Bussière, mais nous ne le connaissons, en réalité, que par le petit livre intitulé Charles ou les me'moires de M. de La Bussière écrit par Liénard. Or Liénard était tout le contraire d'un écrivain sérieux et La Bussière, qui eût mystifié Dieu et diable, n'a certainement pas manqué de donner à son historiographe les renseignements les plus fantaisistes. De cette combinaison de fantaisies entremêlées, il ne peut résulter que des renseignements de tous points sujets à caution.
Lorsque Ch. de La Bussière entra, le 20 avril 1704, au bureau de la Correspondance, il y trouva le service assuré par un groupe d'employés, encore plus contrerévolutionnaires que lui-même et placés sous les ordres d'un jeune écrivain, Fabien Pillet, ancien collaborateur des Actes des Apôtres et du Journal de la Cour, c'est-àdire de deux des organes les plus violents du parti de la royauté.
La Bussière fut employé comme enregistreur pour les pièces accusatrices et chargé de la tenue du registre où étaient inscrites les pièces destinées à l'accusateur public, et qui était surnommé le Registre mortuaire.
Parmi les employés du bureau où travaillait La Bussière, c'était à qui trahirait le gouvernement dont il était le fonctionnaire, et La Bussière, tant par son goût pour la farce, que par son envie de sauver qui que ce fût, s'évertuait à mélanger, à égarer, à embrouiller, tous les dossiers qui lui passaient par les mains. Cette œuvre de désordre eut parfois, eut souvent, l'avantage de sauver
la vie à des accusés, mais elle eut aussi pour conséquence d'exaspérer les pourvoyeurs du Tribunal révolutionnaire, entravés, à chaque instant, par Timpossibilité de rien comprendre, ni aux dossiers qui leur passaient par les*mains, ni à la défense incohérente, affolée et furibonde des accuséfj, à la charge desquels on mettait des faits et des pièces qui n'avaient aucun rapport avec ce qui pouvait les concerner. Dans quelle mesure les manœuvres des bureaux de la Correspondance, ou autres bureaux, ont-elles été cause de la folie furieuse, qui produisit et la loi de prairial et les criminelles exécutions qui s'ensuivirent? Il sera, à jamais, impossible de le savoir. 11 reste en tous cas acquis à l'histoire que, par suite des manœuvres de La Bussière, de Fabien Pillet et de leurs amis, des dossiers désordonnés et indéchiffrables, ont causé la mort de nombre d'accusés mis hors d'état de se défendre.
La Bussière ne se contentait point d'embrouiller les pièces; il les détruisait lorsqu'il en avait le pouvoir et, en particulier, quand elles concernaient des gens dont le salut l'intéressait personnellement. C'est ainsi que, s'il faut l'en croire, dans la nuit du 9 au 10 messidor an II, il aurait volé le dossier des Comédiens français. Après une série dincidents assez vaudevillesques, il serait parvenu à le détruire, en le pétrissant dans l'eau chaude d'une baignoire et en le jetant ensuite, sous forme de boulettes, dans la Seine. Et ce serait ainsi qu'aurait été sauvée la Comédie-Française tout entière, par l'ancien pitre des Variétés, par l'ancien jocrisse du Théâtre- Mareux. Ce fait, tout au moins, paraît définitivement acquis à La Bussière.
La Comédie-Française, qui, en somme, était née de l'ancien rég-ime et avait vécu de l'ancien régime, ne pouvait être qu'une aristocrate, et elle avait eu, au risque des pires dangers, l'orgueil et la vaillance de l'être; elle avait combattu pour ses idées, chacun y fit le sacrifice de sa vie et c'est avec respect qu'on doit saluer son souvenir. Parmi les autres théâtres, si nombreux qu'ils fussent, aucun n'imita son exemple. Aucun, non plus, ne défendit plus bravement que la Comédie Française la dignité de son Art, gravement atteinte par d'autres troupes de comédiens.