LE THÉÂTRE, INSTRUMENT DE RÈGNE
Le 10 août 1793, sur un rapport de Couthon déclarant, au nom du Comité de Salut Public, que le théâtre avait trop souvent « servi la tyrannie pour qu'on ne l'obligeât point à servir la liberté », et qu'il était bon qu'il formât « ...de plus en plus chez les F'rançais le caractère et le sentiment républicain », la Convention rendit un décret ordonnant que, jusqu'au 1" septembre : « sur les théâtres «. de Paris, qui seront désignés par la m.unicipalité, seront « représentées, trois fois la semaine, les tragédies repu-
PENDANT LA PERIODE REVOLUTIONNAIliE 359
« blicaines telles que celles de Brutus, Guillaume Tell, (( Caïus Gracchus^ et autres pièces dramatiques qui re- « tracent les glorieux événements de la Révolution, et « les vertus des défenseurs de la liberté. Il sera donné, « une fois la semaine, une de ces représentations aux frais « de la République. »
Bientôt après parut un arrêté du Comité de Salut Public, signé Barrère, Collot d'Herbois, Saint-Just, Prieur, qui ordonnait la réouverture de la salle de la Comédie- Française du faubourg Saint-Germain et, du même coup, donnait, à l'avenir, aux communes, qualité, pour, leurs territoires respectifs diriger tous les spectacles dans un sens républicain ; comme au Théâtre-Français, — devenu Thédlre du Peuple, des représentations « Par et pour le Peuple » y devaient être données.
Les sociétés d'artistes des divers théâtres étaient requises de jouer, à tour de rôle, au Théâtre du Peuple : u décoré au dedans de tous les attributs de la liberté », et de participer aux représentations qui y seraient données trois fois par décade. Nul citoyen ne pouvait entrer au Théâtre du Peuple^ s'il n'avait une marque particulière, qui : « ne sera donnée qu'aux patriotes». Voici pour Paris, où un arrêté de la municipalité réglait les détails d'exécution.
Quant au reste de la France, l'article 6 du décret disait :
« Dans les communes où il y a spectacle, la munici- « palité est chargée d'organiser sur les bases de cet « arrêté des spectacles civiques, donnés au peuple gra- « tuitement, chaque décade. Il n'y sera joué que des « pièces patrotiques, d'après le répertoire qui sera ar-
(( rêté par la municipalité, sous la surveillance du dis- « trict qui en rendra compte au Comité de Salut Pu- '< blic. »
Par la suite, comme sanction à cette série démesures, qui mettaient des dépenses à la charge des entrepreneurs de théâtre et réquisitionnaient, pour ainsi dire, les artistes, la Convention, en date du 13 janvier 171)4, vota l'allocation d'un crédit de cent mille livres, pour servir d'indemnité aux gens que la loi mettait à la disposition de ce nouveau service public qu'était devenu le théâtre.
Voici la liste des répartitions de ce crédit de cent mille livres. Elle donne une idée générale de l'importance relative des vingt théâtres de Paris qui, en janvier 1794, en eurent la charge :
Opéra national, 8.500 livres ; — Théâtre-Français, 7.000 1. ; — République, rue de la Loi, 7.500 1. ; — de la rueFeydeau, 7.0001. ; — Comique-National, rue Favart, 7.000 1.; — National, rue de la Loi, 7.000 1.; rue cidevant Louvois, 5.500 1. ; — Vaudeville, 4.500 1. ; — Montansier, jardin de l'Égalité, 4.600 1. ; — Palais- Variétés, 5.000 1. ; — National de Molière, 4.8001. ; — Délassements-Comiques, 4.800 1. ; — Ambigu-Comique, 4.800 1. ; — de la Gaîté, 3.600 1. ; — Patriotique, 3.600 1. ; — Lycée des Arts, 3.200 1. ; — Comique et Lyrique, 3.200 1. ; — Variétés-Amusantes, 3.200 1. ; — Franconi (spectacles d'équitation), 2.400 1.; — Républicain, de la foire Saint-Germain, 2.800 1.
Les comités invitèrent David à composer un projet de rideau de théâtre destiné à une représentation extraordinaire « Par et pour le Peuple » qui devait se donner à rOpéra. 11 composa à cet effet un dessin dont
Alexandre Lenoir, qui en était devenu propriétaire, a laissé la description la plus complète.
Ce dessin « pur d'exécution, d'un grand caractère et « d'une riche ordonnance, représente le Triomj^lie de la w Liberté et du Peuple; il se compose de trente figures « au moins. Au centre on voit un char antique sur le- « quel est assis Hercule, symbole delà Force et figurant « le peuple : il s'appuie sur sa massiie. La Liberté et « rEgalité, représentées par deux jeunesnymphes, égales « en beauté et entailles, placées entre lesjambes du triom- « phateur se trouvent naturellement sous sa protection « immédiate. Sur le devant du même char tiré par « quatre taureaux fougueux et caparaçonnés, sont quatre « figures assises, groupées ensemble; étroitement unies ; « elles désignent par les attributs qu'elles portent : « le Commerce^ V Abondance, les Sciences, les Arts. La « principale paroi du char est décorée de bas-reliefs « représentant les neuf Muses, formant entre elles la « chaîne de l'Union ; elles annoncent à une mère, qui « tient deux enfants dans ses bras, que les discussions po- « lifiques vont cesser, et que la concorde incessamment « va renaître. Le char est en mouvement, les roues '< passent indistinctement sur les attributs de la royauté, " de la féodalité et du fanatisme, représentés par des « chartes, des mitres et des croix; le tout est épars « sur le sol. La Victoire, portant une lance de la main « droite, tient, de la gauche, une branche de laurier, des « palmes et des pervenches, fleurs consacrées à Apol- « Ion ; elle paraît dans le ciel, poursuit les ennemis de « la Révolution et plane au-dessus des hommes du « peuple, armés de sabres, dont ils percent la troupe des
« rois coalisés et des fanatiques renversés et foulés <( aux pieds. »
« Les victimes de la liberté des temps antiques et « modernes suivent le char. La mère des Gracquesavec « ses deux enfants est en tête; Junnius Brutus la suit, « ayant à la main l'arrêt qui condamne ses deux fils « à mort. Derrière le consul romain paraît Guillaume « Tell, tenant dans ses bras son plus jeune fils vainqueur « du tyran Hermann Gessler; le jeune triomphateur est (( désigné par la flèche et la pomme au sort desquels « était attachée laliberté de la Suisse. Viennent ensuite : « Maratqui découvre sa blessure, puis Félix Lepelletier : « celui-ci montre le coup mortel dont il fut frappé ; « Chalier lève le fatal couperet qui fit tomber sa tête ; " un autre tient à la main la fiole de verre contenant « le poison qu'il prit pour se soustraire à l'échafaud; « d'autres encore paraissent dans l'éloignement de ce « groupe principal ; chaque victime semble se glorifier « de son martyre, présente l'instrument de son supplice « et rend grâce au Dieu protecteur de laliberté. Enfin, « tous ces individus, selon le sentiment qui les animait « sont des portraits reconnaissables.
« Ce dessin énergiqueetextraordinaire, dessin digne en «■ tout du génie qui l'inventa, — conclut Alexandre Le- « noir, — peut figurer à côté de celui du Jeu de Paume. >>
Le système inauguré par les décrets sur l'art théâtral eut les conséquences les plus lamentables.
On se ferait difficilement une idée du degré d'ineptie où le genre dit patriotique avait fait tomber les Arts de la scène. Ce fut une sorte d'épidémie. La pièce, demeurée comme le type de ce genre de littérature sans nom, fut
le Calvaire des rois dont l'auteur était Sylvain Maréchal, €t qui fut représentée, avec un immense succès, le 30 octobre 1793. Ça se passait dans une île déserte, on y voyait l'impératrice de Russie, représentée par Tacteur Michot, se battant avec le Pape, représenté par Dugazon qui s'y montrait d'une bouffonnerie épique; les autres rois se battaient entre eux aussi, et tous pour se partager un tonneau de lard, devenu leur unique commune ressource.