CHAPITRE PREMIER LE VANDALISME RÉVOLUTIONNAIRE
Parmi la grandeur des événements politiques et patriotiques qui remplissent l'histoire de la période révolutionnaire proprement dite (1789-1795), la transformation qui, dans le domaine des Arts, s'effectua par le contrecoup du mouvement des idées, semble bien peu de chose. Et pourtant elle fut infiniment plus importante qu'un examen superficiel le pourrait laisser croire. En réalité, à cette date, une nouvelle conception d'Art s'est manifestée, très différente de celle qu'on a coutume d'appeler l'Art du xviir' siècle. Elle s'est installée avec toutes les exagérations, avec toutes les injustices, qu'on doit toujours attendre des doctrines nouvelles: elle a fait table rase de tout ce qui était contraire à son avènement et a voulu rejeter dans le néant des choses parmi lesquelles il en était d'exquises. Le Temps a opéré la résurrection de ce qui devait survivre et laissé disparaître ce qui n'était que le fruit mal venu de modes passagères. Les institutions artistiques de l'ancien régime furent alors,
pour la plupart, jetées à bas, mais l'expérience sut reprendre, après la première tourmente, ce qu'il y avait de bon dans les choses du passé.
Et si la France du xix* siècle a quelque droit d'être fière de son extraordinaire floraison artistique, elle a pour simple devoir de justice de faire leur légitime part de gloire aux hommes qui, au milieu de la plus épouvantable tourmente politique qui ait jamais secoué le genre humain, ont trouvé le temps de fonder le Musée du Louvre, d'établir, de compléter ou de préparer des institutions telles que le Cabinet des Médailles, l'Ecole des Beaux-Arts, l'École des Arts décoratifs, le Conservatoire de Musique, de décréter et d'accomplir d'une façon nouvelle et pratique les concours pour le prix dit de Rome {Peinture, Sculpture, Achitecture), de fonder la liberté de représentation du répertoire classique, d'instituer la propriété littéraire et la propriété artistique, d'abolir les privilèges artistiques des Académies, d'organiser la mise au concours avec primes des projets d'Art dépendant de l'État et le fonctionnement du jury populaire applicable à ces concours, de décréter pratiquement, et de faire exécuter sous leur direction immédiate cette œuvre colossale que fut la décoration sculpturale du Panthéon.
Et le tout, sans préjudice d'essais et d'efforts tentés, soit dans les manufactures d'art de l'Etat, soit dans les théâtres, soit dans les projets d'embellissement de Paris, partout enfin où, avec des conceptions esthétiques plus ou moins heureuses, ils crurent servir la cause de l'Art.
Mais ils ont fait plus et mieux encore. Ils ont lutté avec vaillance contre les dilapidations et les destructions des œuvres d'art, ou du moins de celles dont la beauté
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correspondait à la notion du Beau telle que leur temps la concevait. INIais, comme l'admiration est de toutes nos facultés celle qui est le plus souvent et la victime et la complice de la mode, ils n'échappèrent ni à aucune des injustices, ni à aucune des fautes que, tour à tour, la mode impose aux ^dôctrinfs d'art de chaque époque.
De ceci, il n'est généralement question nulle part. Une formule, commode à retenir, a remplacé toute connaissance de la vérité. Des gens — et des plus écoutés souvent — s'en servent. Pour eux : Vandalisme révolutionnaire est le « Tarte à la crème » de toute justice historique. Et pour appuyer leurs dires, ils jettent à la tête des badauds le rapport de Grégoire. Or, de deux choses l'une : ou ils n'ont pas lu le rapport de Grégoire, ou ils le dénaturent de parti pris. Sinon, ils sauraient et déclareraient ce que Grégoire a dit (31 août 179.5), à savoir, que ce sont des spéculateurs qui, au mépris de toutes les précautions prises par les pouvoirs publics, ont commis les méfaits sur lesquels ils ont étayé « des fortunes colossales ».
Et Grégoire stipule ceci : « La Commission tempo- « raire des Arts, dont le zèle est infatigable et qui « regarde comme des conquêtes les monuments qu'elle « arrache à l'ignorance, à la cupidité, à l'esprit contre- « révolutionnaire, qui semblent ligués pour appauvrir « et déshonorer la nation... etc. »
Les autorités constituées, et la Convention en particulier, ne cessaient de lutter non seulement contre la cupidité, mais encore et surtout contre un mélange imbécile, mais fatal, d'ignorance, d'indifférence et de colère. Trop souvent, interprétant à faux, exagérant par
excès de zèle des décisions et des instructions, telles que de tous les temps tout régime politique succédant à un autre régime en a édicté et en édictera encore, on confondait les institutions bannies avec les objets inanimés, honnêtes, innocents qui les représentaient; et ce n'étaient pas seulement les ignorants, les illettrés, qui avaient perdu le sens exact de la différence qui existe entre les institutions réputées mauvaises et leurs effigies ou leurs symboles, c'étaient parfois des hommes d'une haute culture qui contemplaient des actes barbares sans en être autrement froissés ou émus.
Le graveur Wille, un artiste hors de pair et, de plus, un savant, écrivait dans son Journal, et comme la chose du monde la plus naturelle : « \S) juin 1792. Ce jour, une immense quantité de volumes de noblesse fut brûlée à la place Vendôme devant la statue de Louis XIV. J'y allai le jour et vis encore la cendre ardente. Il y avait beaucoup de monde à Fentour qui s'y chauffait les pieds et les mains. Car il faisait un vent du nord très froid, et je m'y chauffai comme les autres. »
Mais il s'en faut de tout que Grégoire ait pris les choses avec une pareille philosophie. En cela, il était l'interprète du sentiment le plus général de la Convention, aussi écrit-il en son Rapport :
« ... Il n'est pas de jour où le récit de quelque des- « truction nouvelle ne vienne nous affliger ; les lois con- « servatrices des monuments étant inexécutées ou « inefficaces, nous avons cru devoir présenter à votre « sollicitude un rapport détaillé de cet objet. La Con- « vention nationale s'empressera sans doute de faire <( retentir dans toute la France le cri de son indignation.
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« d'appeler la surveillance des bons citoyens sur les « monuments des arts pour les conserver, et sur les « instigateurs contre-révolutionnaires de ces délits, pour « les traîner sous le glaive de la loi. >>
Celte expression : '< le glaive des Lois » n'avait pas, même en 1794, la sjgliificalion sinistre qu'elle peut provoquer dans notre souvenir. 11 ne s'agissait, en l'espèce, de tuer personne. On n'avait pas, néanmoins, attendu septembre 1794 pour ordonner le châtiment de ceux qui mutileraient des œuvres d'art. La loi du 10 avril 1793 portait contre ceux-ci une peine de deux années de détention, et en son article 5, elle disait :
»< Tout individu qui a en sa possession des manuscrits, « titres, chartes, médailles, antiquités provenant des « maisons ci-devant nationales, sera tenu de les remettre « dans le mois au directoire de district de son domicile, « sous peine d'être traité et puni comme suspect. »
En septembre 1794, Grégoire, appuyant encore sur la sévérité du législateur de 1793, voyait dans les actes de vandalisme quelque chose de plus qu'un méfait privé. 11 les signalait ainsi, comme étant, en quelque sorte, un crime contre la Nation elle-même :
« Anéantir tous les monuments qui honorent le génie « français et tous les hommes capables d'agrandir « l'horizon des connaissances, provoquer ces crimes, « puis faire le procès à la Révolution en nous les attri- « buant, en un mot nous barbariser, pour crier aux « nations étrangères que nous étions des barbares pires « que ces musulmans qui marchent avec dédain sur les « débris de la majestueuse antiquité : telle était une des « branches du svstème contre-révolutionnaire. »
Les lois et les décrets destinés à la préservation et à la sauvegarde des œuvres d'art furent, dans leur ensemble et leur succession, l'œuvre de la Constituante, de la Législative et de la Convention. Le premier en date, parmi les décrets les plus importants, est celui du 10 octobre 1790 qui ordonne d'apposer les scellés, d'inventorier les livres et les tableaux provenant des divers établissements du Domaine national et d'en envoj'er l'inventaire au Comité d'Instruction publique. Ce décret n'ayant pas été observé, des livres et des tableaux furent indûment vendus et à vil prix, au bénéfice des Administrations locales. La loi du 10 octobre 1792 vint, à son tour, pour tenter d'arrêter ce désordre : <> Et, malgré « cette loi, dit le rapport de Grégoire, on vendit encore « dans les districts de Lure, Cusset, Saint-Maixent. La « plupart des Administrations qui ne vendirent pas, « laissèrent les richesses bibliographiques en proie aux « insectes, à la poussière et à la pluie. Nous venons « d'apprendre qu'à Arnay, les livres ont été déposés dans « des tonneaux. »
Et encore n'est-ce là que la moindre stupidité des municipalités ignorantes. Quand ordre fut donné (:22 germinal an I) aux municipalités d'envoyer des inventaires, celles-ci, trop souvent, trouvèrent plus expéditif de mettre le feu aux objets que, par paresse et ignorance, elles ne voulaient point inventorier. La bêtise humaine, qui n'avait pas plus de bornes en ce temps-là qu'elle n'en aura jamais, vint ajouter un fléau à ceux que l'ignorance et la cupidité avaient accumulés déjà.
Un personnage de Beaumarchais pousse cette exclamation : « Que les gens d'esprit sont donc bêtes! »
les gens d'esprit d'alors semblent avoir voulu justifier largement cette parole de leur contemporain.
La vertu était à Tordre du jour, comme l'on disait alors, et l'on ne saurait s'en plaindre, mais c'était peutêtre aller trop loin que vouloir loger la vertu là où elle n'avait certes qua faire, et détruire des œuvres d'art qui témoignaient glorieusement en faveur dune époque sans vertu, soit, mais non sans talents, ni même sans esprit. Des hommes, dont plusieurs avaient une réelle valeur intellectuelle, eurent des accès de puritanisme véhément, que leurs contemporains trouvaient tout naturels et qui nous semblent aujourd'hui grotesques ; Ion vit en effet, sous leur impulsion, des assemblées locales ordonnant la mutilation et la destruction d'un certain nombre de livres qui, en dehors de la valeur intrinsèque des textes, — en général parfaitement inoffensifs au point de vue même de la rénovation des mœurs, — contenaient des illustrations dues au burin de ces artistes incomparables, et sans équivalents, ni avant eux, ni depuis lors, qui avaient nom Cochin, Eisen, Saint-Aubin, Gravelot, Fragonard, Coypel, etc., etc. Des censeurs malencontreux et bornés, trouvant que les sujets par eux traités et que les formes données à leur composition étaient trop légers, crurent devoir procéder à des destructions totales ou partielles.
Avant de leur jeter trop brutalement l'anathème, souvenons-nous de ce que nous avons pu voir de nos jours. Ce n'est point en temps de révolution, c'est en l'an 1869 qu'un puritain imbécile lança une énorme bouteille d'encre qui macula à tout jamais le groupe de la Danse de Carpeaux et que des fanfarons
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de vertu n'eurent pas assez de mots pour l'en féciliter.
L'abbé Grégoire, qui était en lui-même le modèle de la pureté, avait bien raison de s'indigner contre l'idée de ce qu'il appelait « un tribunal révolutionnaire qui prononcerait des arrêts de mort contre des œuvres ».
Etant donné que la pudeur mal placée aboutissait à de telles destructions, il était normal que le fanatisme irréligieux etla haine des rois en commissent d'autres. Parmi ceux-ci Grégoire cite notamment le cas du « missel de « la chapelle de Capet à Versailles, qui allait êlre livré (( pour faire des gargousses, lorsque la Bibliotlièque (( Nationale s'empara de ce livre dont la matière, le « travail, les vignettes et les lettres historiées sont des « chefs-d'œuvre ».
Arrivant aux choses d'art proprement dites ; il écrit :
« Je passe à des dilapidations d'un autre genre : les « antiques, les médailles, les pierres gravées, les émaux « de Petitot, les bijoux, les morceaux d'histoire natu- « relie d'un petit volume, ont été fréquemment la proie « des fripons. Lorsqu'ils ont cru devoir colorer leurs *< vols, ils ont substitué des cailloux taillés, des pierres « fausses aux véritables. »
Souvent les vols étaient rendus faciles par la négligence avec laquelle les scellés étaient apposés par les agents des municipalités. L'un des principaux éléments de dilapidation résultait le plus généralement de la qualité des gens choisis comme commissaires chargés de faire un tri parmi la foule des objets et de réserver ceux qui présentaient un intérêt au point de vue de la science, de l'art ou de la curiosité.
Et il advint inévitablement ceci, poursuit Grégoire :
«... La plupart des hommes choisis pour commissaires « sont des marchands, des fripiers, qui étant par état « plus capables d'apprécier les objets rares présentés u aux enchères, s'assurent des bénéfices exorbitants. »
« De toutes parts s'élèvent contre des commissaires (( les plaintes les pki^ amètes et les plus justes. Comme « ils ont des deniers à pomper sur les sommes produites « par les ventes, ils évitent de mettre en réserve les « objets précieux à l'instruction publique. »
Le résultat fut doublement désastreux. Des objets qui n'eussent pas même dû être mis en vente et eussent dû être recueillis directement par les Musées furent éparpillés chez des amateurs et, de plus, par une série de manœuvres indélicates, ils ne rapportèrent au Trésor national qu'une faible part de leur valeur effective. Parfois le Comité d'Instruction publique se trouvait trop heureux de pouvoir les racheter, fût-ce à un prix élevé. C'est ainsi que les quatre fameuses tables de bois pétrifié ayant appartenu à Marie-Antoinette, admirées pour la rareté de leur matière, pour la pureté de leur forme, le précieux et le fini de leurs bronzes et qui avaient été vendues aux enclières pour 8.000 livres, puis revendues à un marchand pour 12.200 livres, furent rachetées à celui-ci par l'État moyennant 15.000 livres.
On ne se contentait point de racheter les objets vendus à vil prix, on empêchait, autant que possible, que des objets d'art précieux sortissent de France : c'est ainsi que l'embargo fut mis à ^Marseille sur la galerie Choiseul qui allait passer à l'étranger. Deux Claude Lorrain et un Van Dyck furent de même saisis chez un banquier au moment où il allait les expédier en Angleterre.
Le pillage, accompli par des spéculateurs sans vergogne, n'était que le moindre des maux signalés par Grégoire. En outre de cela, et tout d'abord, il y avait les vols. Lorsqu'ils laissaient les objets intacts, le malheur n'était pas irréparable ; c'est ainsi que les délicieuses statues d\Hîppomène et d'Atala7ite, qui furent volées à Marly, ont été retrouvées par la suite. Elles sont placées aujourd'hui dans le jardin des Tuileries. Mais trop souvent, hélas! des mutilations étaient commises par des brutes et faute de savoir. Grégoire en cite une grande quantité et, notamment, la mutilation des deux merveilleuses statues de Germain Pilon, la Prudence et la Justice, qui entouraient l'horloge du Palais de Justice de Paris. Elles y ont été rétablies, le mieux possible, au milieu du xix*" siècle.
Ce n'était point seulement le Comité des Arts, séant à Paris, qui s'efforçait de préserver de la destruction les trésors du Beau communs à tous, utiles à l'éducation de tous, c'étaient, avec le concours des municipalités éclairées, des groupes d'hommes instruits. Il s'en était formé sur tout le territoire français. Ces citoyens, bien intentionnés, arrivaient souvent trop tard pour sauver ce qui méritait de l'être, mais souvent aussi, armés de la loi d'avril 1793, ils arrêtaient le mal en temps utile. Leur tâche était parfois plus difficile et plus délicate qu'on ne pense. Bien des gens prétextaient le service national pour se faire livrer des objets qu'ils convoitaient. Grégoire cite un individu qui allait vraiment trop loin dans ses audacieuses prétentions patriotiques : « A « Sedan, on est parvenu à conserver un tour en « quelques morceaux d'ivoire et d'ébène qu'un maître
«■ de forges voulait se faire livrer sous prétexte de service « national. »
Ce qui était moins extraordinaire, et de beaucoup le plus fréquent, c'étaient les destructions qui avaient toute l'apparence de choses légitimes et que des gens, parfaitement estimables,* exécutaient avec une entière bonne foi, croyant agir pour le mieux dans l'intérêt de la chose publique.
On manquait totalement des métaux nécessaires aux arts de la Guerre, y compris l'or, et c'est ainsi que les autorités de la ville de Lyon, trouvant des collections de médailles antiques en or, n'eurent pas un seul instant l'idée qu'elles appauvrissaient la Nation en les faisant fondre pour les transformer en monnaie courante. Ailleurs on brûla des étoffes et des tapisseries anciennes largement brodées de fils d'or pour en tirer quelques livres du précieux métal. Ces faits de sauvagerie révolutionnaire étaient nés de l'initiative privée. Grégoire s'efforça de les flétrir et d'en éviter le retour. Qu'a-t-ilpu penser et dire quand, en plein Directoire, du fait de gens qui se qualifiaient hommes d'ordre et de modération et ne cessaient de fulminer contre les déprédations des terroristes, deux arrêtés (l'un de floréal l'autre de prairial an V), eurent ordonné que les plus vieilles tapisseries de la collection royale, que les hommes de la Terreur avaient épargnées, seraient brûlées.
Et elles le furent dans la cour même de la Manufacture nationale des Gobelins, et uniquement, cette fois encore, pour retirer de leurs cendres les parcelles d'or et d'argent qui se trouvaient mêlées à la laine et à la soie. Le tout formait seize tapisseries complètes formées de
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cent quatre-vingts pièces d'une incomparable beauté. Pour faire des canons, on fondit des cloches. Pour une immense majorité, elles ne valaient guère plus que le métal; mais, dans la masse, il s'en trouvait qui présentaient un intérêt historique ou un intérêt artistique ; or, il arriva que les directoires de départements parvinrent à en recueillir quelques-unes. Un arrêté de la Commune de Paris spécifie qu'une cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sera conservée comme type de « l'art campanulaire « aussi précieux par la beauté de sa forme que la beauté « du son qu'elle produit ». Les ouvrages de plomb, tels qu'on en trouvait dans les sarcophages, les antiques gouttières et les gargouilles des cathédrales, les statues très anciennes ou, presque toutes, datant de la période gothique ou antérieure à la période gothique, mille et mille objets de cuivre, provenant de ces mêmes époques, furent considérés, même par les gens de goût, comme dénués de toute valeur artistique, et l'on fut trop heureux de les utiliser pour la défense nationale. On les envoyait, le plus naturellement du monde, à l'Arsenal, et il faut voir, dans le Jouma/. d'Alexandre Lenoir, combien de fois lArsenal, à bout de ressources, n'ayant plus de matières pour fournir l'armement, réclamait du plomb, de l'étain et du cuivre au dépôt des Petits-Augustins. Et, réciproquement, maintes fois Alexandre Lenoir, sachant ({ue des bronzes avaient été portés à l'Arsenal pour être transformés en canons, s'enquérait de leur mérite, les réclamait et sans difficulté obtenait de Chaumette d'en prendre possession, à charge seulement de les remplacer par le même poids d'un métal équivalent.
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Ni Chaumette, ni Alexandre Lenoir ne détruisaient ou ne laissaient détruire sciemment des objets qui eussent été dignes de survivre. Chaumette n'avait lieu de s'en occuper que très incidemment.
Alexandre Lentur, qui à cette époque était encore fort jeune ''il avait environ une trentaine d'années), n'était pas encore un savant ; il avait plus de flair que de goût et son instinct des belles choses était son guide principal; aussi ne saurait-on lui reprocher de n'avoir point compris telles ou telles beautés incompréhensibles pour ses contemporains. 11 lui était difficile, en tous cas, de s'y reconnaître parmi la masse d'objets qui lui parvenait, recueillis qu'ils étaient dans les domaines royaux ou dans les riches collections d'émigrés, ou, enfin, dans les communautés religieuses évacuées ou dans diverses églises. 11 y avait dans tout cela beaucoup de bon. et surtout beaucoup de médiocre. Un grand nombre d'objets n'avaient de valeur autre que la valeur de leur matière brute. Comme le choix n'était, dans tout ceci, qu'afTaire d'appréciation personnelle, subordonnée aux influences du savoir et aussi aux incitations, aux admirations et aux dédains à la mode, on comprend sans peine comment maintes choses ont sombré dans la tempête qu'il eût été souhaitable de voir lui survivre. Par contre, d'ailleurs, beaucoup ont été épargnées qui furent al>andonnées par la suite ou mises au rebut.
On ne voit point que, à l'époque où Lenoir a opéré, les objets de basse matière, tels que le plomb, l'étain, le bois, aient été tenus en haute estime. Par ailleurs, vu la pénurie du numéraire et l'impérieuse nécessité de faire face aux besoins urgents de la guerre, les objets
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d'or et d'argent n'étaient conservés que lorsqu'ils étaient considérés comme de toute première beauté. Pour le reste des métaux précieux, on l'envoyait grossir le Trésor public où régnait la plus désespérante pauvreté, et cela servait à payer tout ce que l'on était contraint d'acheter hors de France et partout où le paiement en assignats était impossible.
Lenoir, que l'on ne peut point quitter lorsqu'on parle des essais de sauvetage des œuvres d'art, vivait en bénédictin dans son entrepôt des Petits-Augustins, auquel il consacrait tout son temps et tout son dévouement. 11 était pauvre et la plus grande partie de ses faibles émoluments — trois mille livres par an — était parluiemployéeenachatsd'objetsd'art. 11 avaitpour auxiliaire dévoué un marbrier, sans aucune fortune non plus, du nom de Claude Sellier, qui se chargeait, gratuitement, du transport des cho.ses lourdes et qui, de ses deniers, achetait, un peu partout où il en pouvait rencontrer, des sculptures en marbre ou en pierre ; il les payait d'après leur poids, et les repassait à Lenoir qui, de son côté, non moins dénué d'argent, était obligé d'enlever ses propres tapis, les tentures de son mobilier et jusqu'à ses couvertures de laine, pour garantir les statues pendant leur transport. Comme le dépôt des Petits-Augustins était très grand et tout à fait glacial, on prenait ce qu'on pouvait pour le chauiïer ; on faisait de même pour chauffer également le logis personnel de Lenoir attenant au dépôt, et c'est ainsi que des objets en bois sculpté, que nous serions probablement très fiers de posséder, furent mis en cendres sur la demande d'Alexandre Lenoir lui-même. Ceci était chose courante, et nul n'y
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voyait rien que de tout naturel et de tout simple, ainsi qu'en témoigne, entre tant d'autres pièces, la lettre du 22 nivôse an III, signée Clément de Ris, par laquelle le Comité de Tlnstruction publique de la Convention autorisait Alexandre Lenoir à utiliser pour le chauffage de son dépôt, savoir : « trois anges venant de Sainte-Opportune, trois grands saints pris aux Carmélites, trois figures de religieuses et autres prises à la Charité ».
L'entrepôt des Petits-Augustins n'était pas, du reste, un musée ; il n'était qu'un lieu de passage pour les objets livrés à l'État; il était, de plus, non seulement un dépôt public, mais encore une salle de vente aux enchères au profit de l'Etat. Il advint même maintes fois que l'Etat, n'ayant pas d'argent, offrait à ses fournisseurs des matières tirées du dépôt des Petits-Augustins et que l'Etat lui-même, en certain cas, y prélevait des pierres ou des marbres destinés à ses propres travaux. Ces prélèvements étaient faits au nom de l'Etat sur Tordre du beaufrère de David. Hubert, architecte général des travaux publics. Lenoir. alors, donnait les matériaux qui lui semblaient les moins intéressants. Il choisissait, le plus souvent, des pierres tombales ou des plaques, funéraires ou autres, portant des inscriptions ; et, certainement, aujourd'hui la science historique demeure incomplète sur bien des points, faute des renseignements qu'avec ses nouvelles méthodes de travail, elle aurait pu trouver sur ces pierres. Par ailleurs, les ornements dont étaient revêtus une partie de ces pierres, — et particulièrement les ornements gothiques, — ont ainsi disparu, et, avec eux, d'utiles enseignements pour nos écoles d'art décoratif.
La destruction d'objets d'art, précieux parleur beauté en même temps que par la valeur intrinsèque du métal, date des premiers jours de la Révolution, et l'exemple en était venu du roi lui-même. En effet, lorsque, en 1789, l'Assemblée nationale eut reçu une série de dons patriotiques, parmi lesquels figuraient des objets d'art et, entre autres, des monnaies anciennes et rares, le roi, le 21 septembre 1789, c'est-à-dire juste dans la quinzaine qui suivit l'offrande des femmes d'artistes, qui, les premières, avaient apporté leurs bijoux pour venir en aide à la Nation, le roi, dis-je, annonçait à l'Assemblée nationale qu'il venait d'envoyer à la Monnaie sa propre argenterie, c'est-à-dire l'argenterie de la (Couronne. Un député se leva alors et fit une motion, par laquelle l'Assemblée : « suppliait respectueusement le Roi >' de renoncer à un tel sacrifice, qui amènerait la destruction d'une masse d'objets d'orfèvrerie : « formant un ensemble « impossible à reconstituer jamais, capable de fournir à « l'art de l'orfèvre et à celui du ciseleur des enseignements << qui, eux disparus, leur manqueraient à tout jamais «. La motion fut d'abord mal accueillie par l'Assemblée, chez qui le respect de la volonté royale remplaçait encore, le plus souvent, le respect de la chose publique, mais, en fin de compte, elle vota la motion. Elle eut tort, car on a toujours tort quand on prend, en pareille matière, une décision inutile. Et celle-ci le fut pleinement, puisque le roi ne changea rien aux ordres qu'il avait donnas tout d'abord. Et l'argenterie de la Couronne fut fondue. Par surcroît, aussitôt après le vote delà motion, la reine Marie-Antoinette fit envoyer un complément de 600.000 francs d'argenterie destinée à être, à son tour,
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jetée au creuset comme celle qu'y venait d'envoyer son auguste époux.
L'exemple ne fut point perdu, et, à la même date du 21 septembre, l' AssjBrablée Jiationale recevait la notification suivante :
« Les dames de Versailles envoient toute l'argenterie qu'elles ont chez elles. » Et l'Assemblée nationale reçut leur don. Il est impossible de deviner quel trésor de l'art de l'orfèvre, les fourneaux de la Monnaie ont dévoré en cette circonstance ; mais il reste certain que, parmi les vieilles argenteries des antiques familles versaillaises, il ne pouvait point ne pas exister des objets du plus haut intérêt artistique et historique. La somme provenant de la vente de l'argenterie des dames de Versailles revint au Trésor. De celle qui résulta de la fonte de l'argenterie de la Couronne, le Trésor ne vit jamais rien. Elle entra tout entière dans la cassette particulière du roi et dans la cassette privée de la reine.
L'anéantissement de l'argenterie royale, en 1789, ne saurait nous consoler des destructions qui suivirent et, notamment, de celle des nombreux objets provenant des églises et qui furent livrés à la Convention en 1794 par des prêtres et des évèques.
Un malheur n'annuUe pas un autre malheur.
D'autres destructions non moins graves et d'un caractère plus brutal ne tirent pas défaut par la suite. Des édifices entiers furent jetés à ras de terre pour parer à des nécessités urgentes et notamment pour en extraire du salpêtre.
En temps normal, ce serait évidemment le dernier mot de la vulgaire bêtise, d'abattre de vieux monuments
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pour en récolter le salpêtre, et cependant, si nous nous plaçons dans la situation qui existait en 1793-171)4, rien ne nous parait plus légitime. A cette heure tragique, le salpêtre était chose de toute première nécessité. 11 fallait, coûte que coûte, fournir de la poudre aux armées qui repoussaient l'invasion étrangère, et c'est ainsi que des bâtiments anciens se trouvèrent démantelés, sans autre respect de leur valeur artistique, dont ceux qui les détruisaient n'avaient aucune notion.
Dans la détresse oii se trouvait la chose publique, il fallait, toute autre préoccupation, toute autre pensée, mise à part, alimenter les salpètreries et les poudreries. L'ignorance fut cause de bien des méfaits de toute nature, mais on ne saurait assez admirer les efforts accomplis par les Directoires départementaux, — institution qui tient à la fois, dans une assez large mesure, de nos conseils généraux et de nos conseils de préfectures actuels — pour enrayer les actes de vandalisme commis contre les édifices. Et encore, si l'on s'en était tenu à la recherche du salpêtre, leur tâche eût été infiniment moins pénible ; mais, ayant commencé à abattre pour chercher du salpêtre, les patriotes dévoués, mais dénués de toute instruction, en arrivèrent rapidement à prendre, dans les édifices ci-devant royaux ou seigneuriaux, sans distinction d'aucune sorte, des matériaux de toutes natures, tantôt pour les utiliser, tantôt pour assouvir sur ces ol)jets les rancunes accumulées contre les castes, qui jusqu'alors les avaient possédés. Dans ce dernier cas, les manifestations populaires prenaient le caractère le plus stupide et le plus odieux. C'est ainsi que l'admirable cerf du château dAnet par Benvenuto
Cellini, qui figure actuellement au Musée de la Renaissance au Louvre, fut mis à mal par des gens qui, en 1793, ne lui attribuant aucune valeur, même marchande, voulaient le détruir^,sous prétexte que les droits féodaux étaient abolis et que, par conséquent, la chasse, le plus honni de tous les droits féodaux, devait disparaître. Un cerf, même en bronze, paraît-il, représentait pour ces cerveaux obtus une survivance du droit de chasse et devait, par conséquent, être anéanti. Les paysans tourangeaux s'appuyaient, pour ainsi raisonner, sur la loi qui ordonnait la destruction des signes de la féodalité, et il fallut, selon l'expression de Grégoire, « leur prouver ') que « les cerfs de bronze n'étaient pas compris dans la loi ».
Ces mêmes paysans étaient lamentablement ignorants. — Partout où l'on instruit ce procès de vandalisme, c'est toujours l'ignorance qui est le principal auteur du crime, et les champions de l'ignorance sont toujours les véritables criminels. — Ces mêmes paysans, dis-je, n'avaient pas même la notion de la valeur des choses qu'ils auraient dû le mieux comprendre. Pour eux, il devait exister, sûrement, des plantes nobles et des plantes roturières et ils le croyaient si bien, eux, qui pourtant, passaient leur vie dans les bois et dans les champs, qu'ils trouvèrent tout à fait normal de mettre les scellés sur des serres chaudes et de s'attaquer à de pauvres cactus et à de pauvres Heurs, qui n'avaient, personnellement, rien de bien aristocriiticjue ni de bien féodal. L'autorité départementale arriva heureusement à temps pour délivrer des arbustes précieux, dont l'un ou l'autre verdit peut-être encore dans les serres du Jardin des
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Plantes, où, par ordre de la Convention, tous furent transportés. Autre exemple ; dans le déparlement de T Indre avait eu lieu une vente en un lot de cent vingt-quatre superbes orangers, dont quelques-uns étaient haut de dix-huit pieds; ils avaient été adjugés à des prix variant entre six livres et dix-huit livres, y compris les caisses, pour la plupart bardées de fer et valant à elles seules plus que le prix de l'adjudication totale. Et savez-vous quelle raison, entre autres, les gens donnaient pour expliquer Tavilissement de la valeur de semblables objets? Les procès-verbaux du sauvetage opéré par les autorités départementales de l'Indre, nous ont transmis la réponse faite par les paysans aux membres du Directoire qui eurent la bonne chance de sauver la vie à ces cent vingtquatre orangers arborescents et, par conséquent, d'une extrême rareté pour l'époque. Les gens qui les voulaient anéantir n'avaient aucune idée ni de lucre ni de spéculation; ils politiquaient à leur façon, ils disaient tout simplement ceci : « Les répiihlicains ont besoin de pommes et non d'oranges. » Pour eux, l'orange était une aristocrate, et la pomme était un fruit démocratique. Il y avait dans cette niaiserie une part de vrai qui explique l'idée simpliste de ses auteurs, au temps où, à peu près seuls, les grands mangaient des oranges.
En feuilletant les archives, on peut multiplier à l'infini les anecdotes de même calibre, et, plus on les étudiera, et plus souvent on rencontrera, pour faire face à l'œuvre de" destruction, les arrêtés, les décrets, les ordonnances de toutes sortes issus du pouvoir public en vue de sauvegarder les trésors d'art de la nation.
Le premier des actes importants destinés à préserver
les trésors d'art de la France a pour auteur une Commission dite ((Commission d'aliénation des biens du clergé» au profit de l'Etat, instituée en octobre 1790, par l'Assemblée nationale, et présidée par le duc de la Rochefoucauld. Les directoires des départements et la Commune de Paris étaient tenus d'envoyer à cette Commission l'inventaire des objets qu'elle tenait pour susceptibles d'être vendus. A Paris, notamment, oîi ces objets étaient en grande abondance, il fut créé une Commission de savants et d'artistes, chargée d'opérer les études et les recherches nécessaires en l'espèce. En décembre de la même année 1790, les deux Comités fusionnèrent et constituèrent la Commission des Monuments, composée de vingt-trois membres et qui fonctionna jusqu'au 10 août 1792. Le lendemain même de l'envahissement et de la prise de force des Tuileries, l'Assemblée législative, par décision du 11 août, forma une Commission de huit membres, dont quatre nommés par elle et quatre nommés par la Commune de Paris qui, adjointe à la Commission des Monuments, eut charge de prendre possession du mobilier de la Couronne, y compris, bien entendu, les œuvres d'art faisant partie du Cabinet du Roi, et d'en dresser l'inventaire. Parmi les fonctions dont était investie la Commission, figurait le triage des objets d'art provenant des demeures royales et des édifices nationaux reconnus dignes d'être conservés. A la date du 15 décembre 1790. il avait été publié un fascicule contenant des instructions relatives à la conservation des monuments, chartes, sceaux, livres, etc., etc., tant anciens que modernes, provenant du mobilier des maisons ecclésiastiques et faisant partie des biens natio-
naux. Cet opuscule fut adressé à toutes les communes et, comme cela ne semblait point suffisant pour éviter les désordres et les méprises, le Comité d'Administration ecclésiastique et celui d'Aliénation des biens nationaux se réunirent pour formuler les instructions spéciales d'abord (15 mai) relativement aux catalogues des bibliothèques, et ensuite plus précises (l'"'' juillet) apour lama- « nière de faire les états et notices des 7nonicmenls de 2'>&in- « tiire, sculpture, gravure, dessins, etc., provenant du « mobilier des maisons ecclésiastiques supprimées». Les deux Comités réunis insistaient pour que les états ainsi dressés lui fussent envoyés dans le plus court délai possible. Si bons que fussent tant d'avis et de conseils, ils ne pouvaient suppléer à l'ignorance d'un trop grand nombre de personnes, préposées à des travaux toujours très délicats, et moins encore pouvaient-ils refréner l'ardeur révolutionnaire mal comprise et mal placée, qui inspirait, contre des choses dignes de subsister, des colères— justes ou injustes — applicables aux hommes ou à des idées d'où dérivaient ces choses.
En octobre 1791, dans un mémoire, lu à une société pour l'examen des monuments publics, l'archéologue très distingué, et particulièrement intéressant, Puthod de Maison-Rouge, trace un tableau assez vif, de l'état de confusion qui régnait même à Paris, « centre de l'érudi- <i tion et des lumières» dans les travaux d'inventaires des comités de classement et de choix des monuments : « Très « peu d'indications et jamais de suffisantes dans ce c( qu'elles sont ; le compte des marbres et pas un mot des « choses intéressantes qui s'y trouvent; de minutieux « détails et rien de ce qui annonce la grandeur des objets.
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" Quelquefois on prend de la pierre pour du bois, de la « terre cuite pour du marbre, des caractères incrustés « de plomb pour des lettres ordinaires, le style lapidaire « pour des vers, un français écrit en gothique pour du « latin. .1 Putliod (le .Maison-Rouge reconnaît, du reste, les difficultés d'exécution d'un tel travail, quand surtout il est confié à de simples commis des administrations communales ou départementales, alors que le concours d'érudits y suffirait à peine : il estime alors qu'il y aurait même à solliciter le concours des savants dont la plupart travailleraient pour le seul amour delà science.
Mais tant de soins n'apportèrent point les résultats qu'on eût pu en espérer, aussi voit-on que la Convention, en un décret daté du 18 octobre 1793. contresigné par Monge et par Garât, forma la Commission chargée de la conservation des Monuments des Arts et des Sciences. Réunissant les Commissions déjà formées par la Constituante et par la Législative, il porta à trentetrois le nombre des commissaires. Parmi les noms de ces commissaires, on relève entre autres ceux de Boizot, de Dufourny, de Mercier, de Moreau (le jeune), de Pajou, de Regnault et ceux des conventionnels Barrère, Guyton de Morveau et Dussaulx. Les fonctions de commissaires étaient gratuites ; on se réunissait au Louvre, dans le local destiné à contenir le Musée. La Commission avait à se concerter avec le Comité des Finances, chargé de l'aliénation des biens nationaux et des biens des émigrés, afin de faire part à la Convention de la distraction des objets d'art ou des trésors scientifiques qu'elle jugerait dignes d'être réservés aux musées. Cela même était encore loin de ne donner lieu à aucune
critique car, bientôt, la Convention eut lieu d'entendre et d'approuver un rapport (18 décembre 1793) aux conclusions sévères, où Mathieu de Mirampal proposa la suppression de la Commission des Monuments, l'accusant d'avoir dilapidé les fonds à l'achat ou à la conservation d'objets peu précieux et d'avoir mis dans l'exercice de sa fonction, une négligence coupable. La suppression de la Commission des Monuments fut donc décrétée et la Commission temporaire des Arts, qui fonctionnait à côté de la Commission des Monuments, la remplaça complètement. Plusieurs membres de celleci furent d'ailleurs adjoints aux membres de celle-là.
Les tâtonnements, comme on le voit, furent nombreux et la recherche du meilleur résultat possible fut passionnément poursuivie par la Convention, à partir du moment où, par suite de la chute de la Royauté, elle prit, au nom de la Nation, possession des biens de la Couronne. Dès le 11 août 1790, une Commission avait été chargée de dresser l'inventaire du mobilier de la Couronne et de placer en lieu sûr les tableaux, les statues, les meubles d'art, qui en faisaient partie. Deux jours plus tard, les locaux du Louvre étaient mis, par décret, à la disposition de cette Commission, et des artistes; de plus, des experts étaient, dès le 14, adjoints aux commissaires. Du même jour, un décret ordonnait la transformation en canons de tous les monuments de bronze élevés à Paris, «élevés à la tyrannie», mais il ordonnait en même temps que la Commission veillât à la sûreté de ceux de ces objets qui auraient, à son avis, une valeur artistique appréciable. Ce décret fut bientôt renforcé par un décret nouveau (16 septembre) et, de
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plus, à la demande de la municipalité de Versailles, les tableaux et autres objets d'art contenus dans le palais de Louis XIV furent transportés à Paris, pour y former le premier noyau du Muséum national et pour être joints à la collection, en cours de formation au Louvre. Sur la demande de cette même municipalité versaillaise, les statues, les vases et autres objets d'art, placés dans les jardins et dans le parc, y furent laissés.
Le décret de l'Assemblée relatif à la fonte des bronzes qui — dit le décret — « convertis en canon serviront « utilement à la défense de la patrie », a été maintes fois malencontreusement interprété par les citoyens qui avaient à en faire l'application et, volontairement ou involontairement, ceux qui ont eu l'occasion d'en parler en ont maintes fois entièrement dénaturé le sens. Ils ont répété que c'était là un décret de vandales. Tout au contraire, ce décret dit, dès son article 1", que les objets seront enlevés par les soins des représentants des communes qui veilleront à leur conservation provisoire ; l'article 2 édicté que la Commission des Armes, ainsi que celle des Monuments, serontcliargéesdes'assurerdecette surveillance. Celle des Monuments était investie par l'article 4 du devoir : « de veiller à la conservation des « objets qui peuvent intéresser essentiellement les arts et « d'en présenter la liste au Corps législatif poiir être « statué par qui il appartiendra. »
La Commission des Armes avait, de son côté, mission d'élaborer un projet du meilleur emploi possible des matériaux provenant d'objets considérés comme sans autre valeur précieuse (jue celle de leur métal. Chaque jour l'Assemblée législative avait cherché à consolider
son œuvre de préservation des œuvres d'art. Son sentiment est nettement spécifié dans les considérants de son décret du 16 septembre 1791. Là, on peut voir qu'elle n'entend point exercer sur les œuvres de valeur des représailles contre les idées qu'elles symbolisent et représentent :
« L'Assemblée, dit l'en-tête du décret, considérant qu'en livrant à la destruction les monuments propres à rappeler le souvenir du despotisme, il importe de préserver et de conserver honorablement des chefs-d'œuvre des arts si dignes d'occuper les loisirs d'un peuple libre, décrète :
« Article premieiî. — Il sera procédé sans délai, par la Commission des Monuments, au triage des statues, vases et autres monuments placés dans les maisons cidevant dites royales et édifices nationaux qui méritent d'être conservés pour l'instruction et la gloire des Arts.
« Art. 2. — Du moment où ce triage aura été fait, les administrations feront enlever les plombs, cuivres et bronzes jugés inutiles, les feront transporter dans les ateliers nationaux... »
Et, comme cela ne suffit point encore, le même jour est proposé et décrété la réunion des diverses Commissions chargées « de conserver aux beaux-arts et à l'ins- « truction publique les chefs-d'œuvre épars sur la surface « de l'empire... ». Le même décret, en outre, décide que les membres de ces Commissions seront logés au Louvre. Le Ministre de l'Intérieur est, du même coup, autorisé à puiser dans les fonds destinés annuellement aux Arts, toute somme qu'il jugera nécessaire pour mener à bonne fin l'œuvre confiée aux Commissions chargées de la
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recherche des œuvres dignes d'être recueillies par l'État.
Ayant ainsi décidé par un décret du 19 septemhre 1792, la Législative termine sa carrière en ordonnant la réunion, dans le palais du Louvre, des tableaux et autres monuments précieux relatifs aux beaux-arts, placés dans les maisons royales et dans les édifices nationaux.
Cela ne signifiait point, d'ailleurs, que tous les objets d'art seraient envoyés à Paris et demeureraient au Louvre. Loin de là. Il était bien entendu que, en même temps que serait fondé à Paris un grand Musée national, on se garderait soigneusement de déposséder les autres villes de France de leur droit de créer à leur tour des Musées.
Pas plus en province qu'à Paris il n'existait des Musées ouverts au public. Quelques villes seulement possédaient de rares objets d'art, logés dans les édifices communaux; là ils fournirent, lors de la Révolution, les premiers éléments des collections municipales. Lorsque les Directoires des départements eurent reçu mission de sauver de la destruction et de recueillir les objets d'art provenant des églises, monastères, maisons d'émigrés, les Musées se trouvèrent fondés et placés sur leur territoire, les municipalités estimèrent que leur devoir était d'en faire profiter le public. Une grande partie des objets précieux ainsi placés sous la sauvegarde des Directoires départementaux durant la période révolutionnaire fut, par la suite, rendue à leurs anciens pro-
priétaires et, pour la plupart, les objets d'art anciens existant actuellement dans les églises ont été de la sorte sauvés de l'éparpillement chez des particuliers. Il est resté, néanmoins, dans les Musées ceux qui provenaient de propriétaires disparus ou insouciants et des communautés supprimées. Il est donc inexact, et par conséquent injuste, de dire que le Gouvernement révolutionnaire ait dépouillé les églises de tous leurs tableaux ou de leurs statues précieuses. Quant aux «ornements, ustensiles et effets nécessaires au culte », comme dit le décret du 14 septembre 1792, ils ont une attribution spéciale : « Les uns, dit-il, sont destinés à être « envoyés à la Monnaie, les autres à être détruits ou « vendus à l'exception de ceux qui devront passer aux « églises conservées ou nouvellement établies confor- « mement au décret du 6-15 mai 1791. »
Vers l'an XI, une sorte de loi des restitutions permit de remettre aux églises les objets sur lesquels elles établirent leur droit effectif de propriété.
Les efforts et les précautions prises par les pouvoirs publics ne pouvaient cependant faire que les ignorants pussent deviner la valeur de choses dont ils n'avaient aucune notion ni, moins encore, que des interprétations malencontreuses du sentiment révolutionnaire, enfantines et par conséquent féroces, n'amenassent des pratiques désastreuses. Les hommes qui avaient charge de la chose publique s'employaient de leur mieux à parer aux pires accidents. Grâce à leurs efforts on parvenait, dans une certaine mesure, à arrêter le mal, à calmer les excès de zèle de gens, dont les intentions étaient plus bêtes que méchantes, et à enrayer les entreprises des
citoyens moins bien intentionnés, qui spéculaient ou volaient, sous le couvert d'un civisme ou d'un patriotisme contestables. 11 est intéressant de recueillir le texte de cette Notice intitulée :