‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 5 sur 48 · SUR LA NÉCESSITÉ DE CONSERVER ET DE PROTÉGEH LES MONUMENTS DES ARTS · texte numérisé non relu

SUR LA NÉCESSITÉ DE CONSERVER ET DE PROTÉGEH LES MONUMENTS DES ARTS

« Pendant que des personnes recommandables par « leur civisme et par leur instruction, choisies par les « districts de concert avec les sociétés populaires sont « occupées du recensement et de la conservation des « objets qui doivent servir à l'enseignement, il ne faut « pas que des citoyens tout à lait étrangers à l'étude des « arts se permettent de renverser les monuments, dont « ils ne connaissent ni la valeur ni des motifs, sous le <( prétexte qu'ils croient y voir les emblèmes de supers- « tition, de despotisme ou de féodalité. Lorsque le « peuple, armé de sa massue, vengeur de ses propres « injures, et défenseur de ses propres droits, a rompu « sa chaîne et terrassé ses oppresseurs, plein, alors, <( d'un juste courroux, il a pu tout frapper; mais au- « jourd'hui, qu'il a remis le soin de sa fortune et de ses « vengeances à des législateurs, à des magistrats « auxquels il se confie, aujourd'hui, que des citoyens « éclairés ont été nommés par lui juges et conservateurs « des chefs-d'œuvre des arts, qui sont en son pouvoir, « ne lui suffît-il pas de surveiller leur conduite, et ne « doit-il pas, au moins, les entendre toujours, avant <( de se déterminer. Ces maisons, ces palais, qu'il regarde « encore avec les yeux de l'indignation, ne sont plus à « ses ennemis; ils sont à lui. Ces décorations contre les-

« (juelles des mains égarées se soulèvent, ce sont de « simples feuilles d'acanthe ou de lierre; ce sont des « masques <, des chimères antiques^. Ce sont des lions (( égyptiens^, ce sont des groupes d'enfants, que l'on « menace et que l'on détruit. Tu crois rencontrer l'effigie « d'un roi : ici c'est la statue de Linneus, de cet immortel « ami de la nature ' ; là, c'est le dieu des bergers ; plus « loin, c'est une tête de Minerve^ que tu mutiles. Le « trident de Neptune, le caducée de Mercure, le thyrse « de Bacchus" te semblent être autant de sceptres, et tu « les brises ! Dans ce bosquet, ce ne sont point des '( tyrans rassemblés que tu vois; ce sont des dieux (( champêtres et bienfaisants, dont tu réduis les statues en « poussière'. Ailleurs, l'ignorance, la cupidité sacrifient « les chefs-d'œuvre du Titien** et de Léonard de Vinci''. u Le fanatisme est chassé de nos temples, et l'histoire « consacrera cetle époque mémorable dans les fastes

« 1, 2, 3. A Auteuil, près de Paris, on a pris ces simples déco- « rations pour des signes de féodalité, et le propriétaire a été obligé « de présenter une pétition fi la Convention nationale pour en « empêcher la démolition ; la Commission des Arts y a envoyé des « commissaires, qui en ont fait un rapport.

« 4. Au Jardin des Plantes, on a mutilé le buste de Linneus, que « l'on a pris pour celui d'un de nos tyrans.

« 5. On voit une tête de Minerve parmi les décorations qui ont « été si fortement menacées à Auteuil.

« 6. Au ci-devant château de Praslin, près de Melun, on a mutilé « une belle statue de Bacchus.

« 1. Dans la même maison, on a brisé de belles statues ijue l'on <' a cru être la reiirêsentation du Conseil de Louis XIV.

« 8. On a brûlé tous les tableaux qui ornaient le ci-devant château « de Caumartin. Parmi ces tableaux était un Titien d'un grand prix.

« 9. A Fontainebleau, on a brûlé im tableau d'un grand prix et on « a mutilé un fleuron en bronze, exécuté sous les yeux de Léonard « de Vinci.

« Des chefs-d'œuvre de sculpture ont été détruits dans les parcs « de Marly et de Brunoy.

<i Des statues ont été mutilées dans le jardin même des Tuileries.

« de la philosophie. Mais comment a-t-on souffert que « des malveillants aient mutilé des ouvrages d'un grand « prix' qui leur servaient d'ornement?

« Lorsque les Romains eurent soumis la Grèce, ils « enlevèrent avec les plus grandes précautions les statues « de ses dieux, et les riches dépouilles de Rome furent « souvent respectées par ses conquérants barbares. « Citoyens, amis et frères, vous tous qu'un zèle aveugle « a conduits, apprenez donc à vous défier de ces vils « suppôts des rois coalisés, de ces implacables ennemis « de votre gloire, qui vous donnent l'exemple de la des- « truction et des désordres. Lorsqu'ils déposent le « masque du patriotisme sous lequel ils s'offrent à vous, « on les entend s'applaudir de leurs succès ; on les « entend vous reprocher leurs crimes; et, leur joie « féroce, à la vue des monuments qu'ils ont fait tomber « sous vos coups, montre assez avec quel mépris vous « devez repousser leurs conseils, avec quelle énergie « vous devez punir leur audace.

«Et toi, peuple français, peuple protecteur de tout ce « qui est utile et bon, déclare-toi l'ennemi de tous les « ennemis des lettres. Couvre surtout les arts de ta « puissante égide, et sois le conservateur de leurs « travaux, afin que tu puisses dire un jour comme « Demétrius Poliorcète : « .l'ai fait la guerre aux tyrans, « mais les arts, les sciences et les lettres n'ont jamais « en vain réclamé mon appui. »

« 1. On a brisé, dans la ci-devant église de Saint-Xicolas-du- << Ghardonnet, le beau Christ, la Vierge et le saint Jean, sculptés en « bois par Pontliier. sur le dessin de Lebrun, et on a détruit le « beau saint Jérôme de l'église de Saint-Pierre-aux-Bœufs, par « Lagarde. »

^2 LES AIITS BT LES AUTISIBS

Les ignorants, qui accomplissaient ces actes stupides et sauvages, n'avaient que trop le droit d'invoquer l'excuse d'un exemple venu de l'Assemblée Constituante ellemême, et voici dans quelles circonstances.

Le 19 juin 1790, elle avait admis à sa barre une députation composée d'étrangers, Anglais, Prussiens, Siciliens, et autres délégués de tous les peuples, y compris, disent les journaux du temps des " Avignonais et des Chaldéens » . Le fameux baron prussien Anacliarsis Cloots, qui conduisait ce groupe, parla en son nom, puis un Turc s'efforça de prononcer un discours, touten s'excusant de son ignorance de la langue française.

Ces étrangers venaient demander l'autorisation de iigurer dans le cortège des Fêtes de la Fédération, comme un témoignage vivant des sympathies de leurs compatriotes. Il leur fut fait l'accueil le plus chaleureux.

Pour surenchérir sur l'enthousiasme de l'Assemblée, Alexandre de Lamelh présenta une motion d'après laquelle il réclamait l'enlèvement, avant le 14. juillet, des quatre figures enchaînées représentant les provinces : « dont les députés ont toujours été comptés comme les « plus fermes appuis des droits de la Nation », c'est-àdire « les quatre figures enchaînées qui sont au bas de la *< statue de Louis XIV à la place des Victoires »>, œuvres maîtresses de Desjardins.

Les purs royalistes s'élevèrent contre cette proposi-

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lion, elle fut d'abord abandonnée, mais, en fin de séance, Alexandre de Lameth la reprit et l'aggrava, en demandant la destruction de « tous les emblèmes de la servitude », parmi lesquels les quatre groupes se trouvaient fatalement compris.

Le marquis de Foucault fit voir les dangers d'un tel précédent. Prieur consentit à l'enlèvement des groupes, mais réclama le remplacement des attributs guerriers par des symboles voués à la gloire des Arts qui avaient honoré le règne de Louis XIV. Boucliotte demanda que les statues, fussent précieusement recueillies. Mais, en iin de compte, l'Assemblée vota en principe les destructions demandées.

Bientôt l'Assemblée Constituante trouva devant elle, et soutenue avec la plus grande autorité, la courageuse résistance des artistes. A la séance du 28 juin, il lui fut donné lecture d'une adresse « dos représentants des Beaux-Arts » qui ayant, disait l'adresse : « tremblé pour les chefs-d'œuvre de l'Art, sortis de la main de Desjardins '>, proposaient un moyen de conserver les quatre statues, tout en faisant aux peuples qu'elles représentent la juste réparation que l'Assemblée leur voulait faire. Ils offraient leurs soins et leurs talents pour conserver les statues tout en enlevant les chaînes et autres « accessoires flétrissants ». En tète de l'adresse étaient les signatures de David, Keslout, JuUien.

Le Président leur répondit que la « Liberté prêterait « aux Beaux-Arts une nouvelle tlamme, réchaufferait '< leurs talents » et que « le siècle de la Grande Nation » ne le céderait en rien au « siècle du Grand Roi ». C'était là de l'eau bénite de Cour et de la plus mauvaise. Le

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décret de destruction, qui comptait Lafayette parmi ses partisans, s'y trouvait confirmé. Il fut maintenu tel qu'il avait été rédigé et voté les 20 et 23 juin. Il ne restait donc plus qu'à le mettre à exécution.

Alors parut, dans les journaux, une lettre ouverte signée par Caffîeri, datée du 27 juin 1790, dans laquelle il expliquait tout d'abord que le monument de la place des Victoires, formait un tout harmonique et que déposséder la statue des statues, qui ornaient sa base, était mutiler la statue elle-même, en faire un objet incomplet, la réduire au rôle de Fragment, de quelque chose d'inconnu. Pour expliquer cet état de choses, Caffîeri écrivait : « Celui qui détacherait quatre « chanls d'Enéide, ne pourrait plus dire qu'il possède ce « poème ».

La lettre de Caffîeri était adressée au maire de Paris, Bailly, lequel avait la charge de mettre à exécution le décret de l'Assemblée, et Caffîeri s'efforçait de faire valoir les raisons qui inciteraient Bailly à mettre quelque tempérament à cette brutale exécution. Il plaidait que les fîgures de Desjardins ne représentaient point d'une façon positive les nations vaincues et qu'il suffîsait de les étudier, une à une. pour leur attribuer un autre sens allégorique. Sa lettre très passionnée, très éloquente, prenait, par anticipation, la défense de tous les monuments que l'on pourrait penser à détruire plus tard, sous des prétextes analogues.

Il citait, enfin le Siècle de Louis XfV, de Voltaire, et demandait qu'on fît, selon le vœu de Voltaire, le contraire de ce qu'on proposait pour l'instant : « Achevons ce qui « est commencé depuis si longtemps ; réparons ce qui

« est dégradé ; mais ne détruisons rien de ce qui est « grand et beau. »

Si grande que fut l'autorité de Caffieri, quelque peine qu'il eût prise pour vulgariser sa lettre en la faisant paraître en brochure^et en la distribuant lui-même partout où elle pouvait porter, il ne put obtenir le maintien à leur place des statues de Desjardins. Toutefois, grâce à son concours et à celui de ses confrères, elles ne furent point fondues. Elles furent mises de côté. Plus tard, rendues à l'Art du temps de Louis XIV, elles furent logées sur les ailes de la façade principale des Invalides.

Quand, le 11 Août 1792, le peuple jeta bas le groupe allégorique, dont la principale figure était celle de Louis XIV, et lorsque les débris en furent livrés à la fonte, on ne fît qu'achever le massacre proposé par Alexandre de Lameth et ordonné par l'Assemblée Constituante.

Ce même jour, le Louis XIV équestre de Bouchardon, fondu à cire perdue, d'un seul jet, par Balthazar Keller, ainsi que les figures de Coustou et de Coysevox qui l'accompagnaient, jonchèrent le sol de la place Vendôme. De même, le Louis XV du même Bouchardon, également à cire perdue, accompagné de bas-reliefs de Pigalle situé place Louis-XV, devant l'entrée du jardin des Tuileries, subit un sort analogue.

Le lendemain 12, Wille vit de sa fenêtre la chute de « la statue à cheval de Henri IV ». « II s'éleva, ajoute (( Wille, une fumée aussi considérable que celle d'un « coup de canon. » Le Henri IV était de Dupré, et le cheval était de Jean de Bologne. Le Henri IV actuel,

œuvre de Lemot, ne suffit pas à nous consoler de la perte de Tœuvre de Jean de Bologne.

S'il était souvent vrai, comme le prétend Grégoire, qu'une large part des déprédations qui se commettaient fût l'œuvre des agents de la contre-révolution, il n'était d'autre part nullement exact que toutes vinssent de là. Cavaignac, après s'être signalé par des actes de cruauté envers les personnes, comparables à ceux par lesquels se déshonorèrent Fouché ou Tallien, ne craignait point de s'attaquer aux choses : c'est ainsi que le 10 frimaire an 111, ayant ordonné de détruire « les traces du fanatisme », il fit, en conséquence, brûler en place publique à Auch, les Vierges à miraclea et autres objets d'art. A Cahors, le conventionnel Bô rendit un arrêté, ordonnant qu'on abattît, au nom du principe d'égalité, les clochers ou autres parties des églises qui dépassaient la hauteur du toit de l'édifice principal. Mais rien ne fut abattu. Un arrêté du Directoire de Montauban donne une explication de tels actes de vandalisme qu'il commit, en se référant à ridée de retour à la simplicité de Jésus. L'arrêté dit : AUendii que^ bon Sans-culotte, le fils de Joseph a toujours été opposé à la richesse des temples, etc. Et, en conséquence, le Directoire de Montauban fit enlever les précieuses boiseries sculptées qui ornaient la cathédrale. Il y fut célébré d'abord le culte de la Raison, puis, bientôt après, par les mêmes gens, celui de l'Etre suprême. Mais là, toutefois, l'arrêté qui ordonnait l'enlèvement de ces boiseries n'ordonnait nullement leur destruction, et celles-ci sont probablement du nombre de celles qui furent retrouvées par la suite en si grande quantité.

Cette lutte pour la conservation des œuvres d'art, et

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notamment la lutte de la Convention, était de tous les instants ; les décrets succédaient aux décrets avec toute la rapidité possible, y compris ceux qui — notez bien ceci — ordonnaietit de respecter jusqu'aux signes de la féodalité et de la royauté. Ils se contentaient d'interdire d'appliquer ces signes à des ouvrages nouveaux.

Voici, d'ailleurs, un décret, qualifié en son texte à" impératif , destiné à arrêter les abus de la destruction ; mais, tout impératif qu'il fût dans son texte, il n'en était pas moins accompagné d'explications destinées à éclairer la conscience de ceux qui étaient tenus de lui olîéir. Il disait donc :

« Considérant qu'en donnant à ce décret une extension « que la Convention n'a pas voulu lui donner, on le « rendrait destructif des monuments des Arts, de THis- « toire et de l'Instruction.

« Considérant que l'industrie et le commerce de la « France perdraient bientôt la supériorité qu'ils ont « acquise dans plusieurs branches, sur l'industrie et le « commerce de nos voisins, si l'on n'empêchait, dans « cette circonstance, les écarts de l'ignorance et les « entreprises de la cupidité et de la malveillance, « l'Assemblée décrète ce qui suit :

« Article premier. — Il est défendu d'enlever, de « détruire, mutiler ni altérer en aucune manière, sous »< prétexte de faire disparaître les signes de la féodalité « ou de la royauté, dans les bibliothèques, les collections, « cabinets, musées publics ou particuliers, non plus que <c chez les artistes ouvriers, libraires ou marchands, les « livres, imprimés ou manuscrits, les gravures, dessins, « tableaux, bas-reliefs, statues, médailles, vases, anti-

« quités, caries géographiques, plans, reliefs, modèles, « instruments et autres objets qui intéressent les Arts, « l'Histoire et l'Instruction.

« Art. 2. — Les monuments publics Iransportables, « intéressant les Arts ou l'Histoire, qui portent quelques- « uns des signes proscrits, qu'on ne pourrait faire dis- « paraître sans leur causer un dommage réel, seront « transférés dans le Musée le plus voisin, pour y être « conservés pour l'instruction nationale. »

Il n'est pas besoin de chercher loin pour montrer que cette prescription de l'art. 2 n'était point un vain discours. Comme au fronton du pavillon central de la façade est de la Cour carrée du Louvre se trouvait un tympan, portant un haut-relief allégorique d'une beauté sculpturale remarquable, oii figuraient les armes de Louis XIV, placées parmi des rayons développés en auréole, les architectes firent enlever avec soin les pierres où était sculpté l'écusson royal, enchâssèrent, dans l'espace qu'ils venaient de vider, de nouvelles pierres et là, on sculpta un coq aux ailes déployées, un beau coq gaulois, un joyeux chante-clair. On lui donna pour perchoir un anneau formé du serpent symbolique qui se mord la queue. Depuis lors il se détache sur des rayons d'Aurore faits du raccord de ceux qui accompagnaient les armes de Louis XIV. Ce petit coq, venu là accidentellement, n'est pas l'une des moindres merveilles de cette Cour carrée où, depuis plus de quatre siècles, les merveilles s'accumulent. Ce petit coq, Barye eût été fier de le signer. Si l'on veut bien prendre la peine de le regarder, on constatera que, ni dans sa conception, ni dans son exécution, il ne présente rien de commun

avec les œuvres de sculpture, ni duNvii% ni du Nvm^siècle.

Aux artistes contemporains qui croient avoir inventé le réalisme, la vue de ce petit coq prouvera qu'ils n'ont rien inventé de i^ouveau? Par sa mise à cette place, il est arrivé ce fait presque comique, que la Révolution a marqué son effigie sur lantique palais de la monarchie française et dans une formule démocratique d' \rt qui lui appartient en propre.

11 serait oiseux de poursuivre mot par mot la citation des huit articles qui complètent le décret en cause ici.

Qu'il suffise d'en indiquer les principales prescriptions.

Ils ordonnaient de faire disparaître des objets ménagers courants les insignes prohibés, défendaient de placer ces insignes dans de nouvelles éditions d'ouvrages non plus que d'y réimprimer les privilèges du roi ou les dédicaces aux princes ; ils proscrivaient les fleurs de lys et les armoiries aussi bien des filigranes du papier que de tous ornements que produiraient, par la suite, les imprimeurs, les relieurs ou les artistes. Enfin, par ce même décret, le Comité d'Instruction publique et celui des Monnaies étaient chargés d'examiner les médailles et les monnaies placées dans les dépôts publics pour séparer et conserver celles qui intéressent les Arts et l'Histoire, de ce qui était sans valeur historique ou artistique et pour livrer à la fonte toutes les non-valeurs d'art ou de science.

C'était surtout des églises que provenaient les objets de la plus grande valeur intrinsèque et souvent parfois de la plus grande valeur artistique. Chaque jour, la Convention assistait à des scènes d'abjuration imitées de celle de Gobel, évèque de Paris.

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Et ici, une parenthèse s'impose : c'est à tort — les admirables travaux de M. Aulard l'ont nettement prouvé — c'est à tort qu'on a mis à la charge de Gobel les scènes ignobles auxquelles se livra la tourbe qui l'accompagnait, lorsqu'il se rendit à la Convention, uniquement, exclusivement, pour y renoncer à a-es dignile'-s ëpiscopales et à sa qualilé de ^wêlre^ et nullement pour y jouer une comédie malpropre d'abjuration.

Fermons la parenthèse.

Ce qui est totalement indiscutable, c'est l'odieuse et idiote mascarade qui faisait cortège à Gobel, et c'est aussi la contagion de son exemple. Ce qui ne l'est pas moins, c'est que des fortunes énormes, immobilisées dans le trésor des églises, se trouvèrent rendues à la circulation et mises à la disposition de la Patrie en danger.

Les objets provenant des églises étaient d'abord portés à la Convention, et voici en quels termes le rédacteur du Moniteur du 14 novembre 1793 (22 brumaire an II) nous donne le tableau de l'arrivée de dépulalions apportant de tels objets à la barre de la Convention.

« Des députations sont introduites, elles annoncent « qu'elles sont chargées par plusieurs sections de Paris « pour [sic) apporter à la Convention les richesses d'un « culte proscrit. La superbe arche de Saint-Paul, un « grand nombre de châsses, presque d'une égale valeur, w douze brancards portant des calices, des candélabres, « des chapes et mille autres objets provenant des églises « de Paris, de Saint-Paul, de Saint-Sulpice ; des caisses « pleines de sacs d'argent, des bustes dorés, d'évêques, « de moines, des Saint-Esprit, une longue sacoche rem- « plie de numéraire, un caisson plein d'écus traîné par

dix hommes et le contenu d'un chariot plein d"or et » d'argent venu du département de la Nièvre, entrent « dans la salle des séances de la Convention au bruit « des applaudissenjCHts universels et des cris de : Vive « la République ! »

» Et le Moniteur ajoute : >* Sergent annonce que le « Comité d'inspection et celui de la Commission des Arts

« étaient encombrés de trésors pareils Il demande

>< que neuf membres soient adjoints à ces Comités pour « aider à classer les objets précieux qu'ils renferment.

« La proposition de Sergent est adoptée en ces termes :

■ Article premier. — Il sera adjoint au Comité huit

membres qui seront chargés de recevoir avec lui « les matières précieuses d'or et d'argent qui seront

déposées dans le sein de la Convention provenant des « dépouilles de la superstition.

*( Art. 2. — Ces huit membres seront chargés avec « les commissaires-inspecteurs de remettre à la Monnaie « ces objets, d'en dresser procès-verbal, d'assister à la « vérification de leur poids et d'en donner décharge aux « députés des communes.

« Art. 3. — La Commission des Monuments char- « géra trois de ses membres de se transporter soit au « Comité d'inspection, soit à la Monnaie, pour distrairi'

les objets précieux d'art qui deviendront de ces matières " déposées et en dresseront proces-terhal conjointement « avec les commissaires d'inspection. >-

Le même membre fait rendre le décret suivant :

« Article premier. — 11 sera créé une Commission « composée de douze membres. Le Comité des Finances « nommera deux do ces membres ; le Comité de Légis-

« lation, deux; les Comités d'Instruction et des Monu- « ments, chacun deux. Ces douze membres composeront « chacun la Commission.

« Art. 2. — Cette Commission est spécialement et uni- « quement chargée de proposer un projet de loi conser- « vatoire, au moyen de laquelle les objets offerts à la « Patrie, les matières d'or et d'argent et autres objets « précieux dont la Nation se trouve et se trouverait mise « en possession, soient fidèlement recueillis ou vendus « ou convertis en monnaie, et que la responsabilité des « agents employés à la manutention de ces objets ne « soit pas illusoire. »

Ce décret n'empêcha pas ce qui était inévitable, et quand, à un an de là (brumaire an III), Cambon rendit un compte d'ensemble des opérations dont il avait cure, en tant que chargé du Trésor public, il objecta l'impossibilité d'obtenir partout des comptes réguliers, et il montrait quelle était lillusion du public et des Commissions départementales sur la valeur des objets d'art recueillis.

D'après ses indications, on pouvait voir que le mouvement, qui amenait les municipalités à porter à la Convention l'argenterie de leurs églises et tous les objets qu'elles tenaient pour précieux, venait de cette idée, très répandue dans la masse du pays, que, toutes ces valeurs réunies, formeraient une somme de 2 ou 3 milliards, chiffre ridiculement, fantastiquement exagéré. D'après le calcul fait, en 1795, par Cambon, — et il avait qualité pour le faire, — il fallait réduire la valeur de l'argenterie des cinquante mille paroisses existantes à 25 ou 30 millions. Volontiers le populaire attribuait aux objets du

culte une valeur intrinsèque énorme et tout à fait fantaisiste; ainsi la châsse de Sainte-Geneviève devait fournir, selon la tradition, un rendement colossal ; elle produisit, en tout, :àlrOOO livres.

Les apports d'objets étaient le plus généralement escortés par des députations, en tête desquelles un orateur manifestait à haute voix, devant l'Assemblée, les sentiments de ses camarades. Prétendre qu'il n'y eût point beaucoup de redites, serait prétendre l'absurde ; mais, si le fond* était toujours le même, si les ornements, ampoulés du discours, variaient à l'infini, tous les propos émanaient d'un même sentiment patriotique, d'une seule et même volonté d'aider à la défense nationale.

Pénétrons, si vous le voulez bien, dans la salle des séances de la Convention, au moment où diverses sections de Paris viennent d'y déposer des trésors importants et où apparaissent, à leur tour, les délégués de Saint-Denis, ou plutôt, pour conserver au récit son caractère de témoignage direct, copions-le dans le Moniteur :

<■ Une députation de la commune de Franciade (ci- « devant Saint-Denis) est introduite. Parmi les dons « qu'elle fait, on remarque une grande croix de vermeil, " la tête de saint Denis et plusieurs fastes de saints, " également de vermeil et garnis de pierres précieuses.

<< Les pétitionnaires sont accueillis avec leur offrande « par les plus vifs applaudissements.

« L'orateur s'avance et dit entre autres choses ceci : " Citoyens représentants, nos prêtres ne sont pas ce « qu'un vain peuple pense. Notre crédulité fait toute « leur science. Tel est le langage que tenait autrefois ■« un auteur dont les écrits ont préparé notre Révolution,

« les habitants de Franciade viennent vous prouver qu'il <i n'est étranger ni à leur esprit, ni à leur cœur. »

i( Puis, montrant les objets, il poursuit:

« Vous jadis les instruments du fanatisme, saints, « saintes, bienheureux de toute espèce, montrez-vous « enfin patriotes ; levez-vous en masse, marchez au « secours de la Patrie ; partez pour la Monnaie et « puissions-nous, par votre secours, obtenir dans cette « vie le bonheur que vous nous promettiez pour une « autre.

« On ne pouvait mieux faire escorter les bienheureux « que par le maire de notre commune, qui, le premier « de tous les prêtres du district, a sacrifié à la philo- « Sophie les erreurs sacerdotales en se déprêtrisant '< et en se mariant, et par les deux cavaliers jacobins c< armés et équipés par notre Société républicaine, que « nous vous avions annoncés dans notre adresse du « 30 vendémiaire et que nous \ous présentons en ce <( moment. »

Et apparaissent alors les deux cavaliers républicains équipés par la ville de Saint-Denis.

Des mesures étaient prises pour empêcher que ce qui était vendu le fût à vil prix.

Sur l'initiative de Sergent, la Convention, en date du 21 août 1793, rendit un décret où il était dit :

« Tous les objets d'art et de sciences, tableaux, (( estampes, dessins, bronzes, vases, porcelaines, mé- <( dailles, meubles précieux provenant des biens des émi- « grés ou des biens nationaux ne pourront être vendus « en des ventes particulières ; ils devront ne l'être que « réunis et après afficliage, publication de catalogues

PENDANT LA PÉRIODE HÉVOLUTtONNAIRE 45

« dressés par les soins du Directoire des départements. » La raison donnée par Sergent, et acceptée par la Convention, était que tel objet précieux passerait inaperçu dans une vente annoncée et rendrait, tout au contraire, au profit de l*Éfat le maximum de sa valeur dans une vente suffisamment préparée. Et. pour enrayer les fraudes, il fut ajouté que nulle adjudication ne pourrait être faite au-dessous du prix d'estimation des experts.

La sollicitude de Sergent, qui fut le principal ouvrier du sauvetage des objets d'art et des souvenirs historiques, ne se démentait jamais. C'est ainsi qu'il rédigea et signa, de concert avec Panis, à titre d'administrateurs au département de la Police, le 30 juin 1792^- c'est-à-dire avant la chute de la royauté — une affiche par laquelle il conseillait à la population de se défier des gens qui l'invitent à faire tomber « les murs des châteaux comme « on a abattu ceux de la Bastille ». 11 l'invitait à dénoncer à la police les agents provocateurs qui faisaient circuler une pétition conçue dans ce sens; il y insista même, après la chute de la royauté.

Sergent, qui était originaire de Chartres, avait maintes fois risqué sa popularité, dans sa ville natale, pour faire face aux malheureuses gens qui parlaient de s'attaquer à la cathédrale, et il l'avait sauvée de toute atteinte. Elle n'en fut pas moins violée et détériorée gravement, et non par des ignorants et des fanatiques d'irréligion, mais par des hommes de sens rassis, agissant en pleine période de calme. Ce fut en effet en septembre 1798, que s'établit une entente avec l'architecte du département d'Eure-et-Loir, en vertu de quoi fut démoli le " jubé du Saint-Père ». Les morceaux furent

transportés au Musée des Pelits-Augustins et figurent au catalogue d'Alexandre Lenoir ^ .

Lorsqu'il fut investi des fonctions qui comportaient la surveillance des abords de la Convention, Sergent prit la parole (13 avril 1793) pour déclarer à l'Assemblée que des malveillants ont dégradé des objets d'art placés dans le jardin des Tuileries, et il obtint le vote d'un décret par lequel, quiconque aura détérioré les objets d'art placés dans un jardin public sera puni de deux années de détention. La Convention ordonna, en outre, sur sa demande, que des patrouilles auraient lieu dans le jardin des Tuileries et seraient chargées d'arrêter les délinquants.

Les abords du Palais National où siégeait la Convention étaient d'ailleurs singulièrement encombrés, tout au moins du côté de la cour, par une série de bâtisses de toutes sortes, en grande partie occupées par des cabarets ; l'on avait que trop souvent lieu de craindre les méfaits que pourraient commettre les ivrognes ou les gens logés en garni, qui étaient de passage dans les auberges attenant à ces cabarets. De plus, nombre de petits employés avaient profité de ce que certains appartements du Palais étaient vides, pour y établir, sans aucun droit, leur domicile. Il fallut (en novembre 1793) que les inspecteurs de la salle (dont la fonction était analogue à celle des questeurs du Sénat ou de la Chambre des députés) fissent rendre un décret d'expulsion contre cette foule d'intrus. Pour obtenir leur renvoi, ils donnaient pour raison principale les dangers d'incendie qu'ils fai-

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