TROIS CORTÈGES FUNÈBRES
Les grands événements de Tannée 1792 se succédaient avec une extraordinaire rapidité.
La prise des Tuileries eut pour corollaire une cérémonie funèbre et l'érection d'une pyramide dédiée à la mémoire des citoyens morts le 10 août 1792. Cette cérémonie fut organisée par la Commune de Paris. Les invitations portaient la signature de Sergent qui, selon toute apparence, fut l'auteur du programme qui ne se distingue des cortèges précédents par rien de bien particulier. La statue de la Liberté, une fois de plus, y prend part, les drapeaux sont ornés de couronnes de chêne et voilés de crêpes.
Parmi les objets que comportait cette fête, un seul lui survécut, pendant plusieurs années, c'était la pyramide dont le modèle fut déposé sur la place des Victoires là où s'élevait, avant le 10 août, la statue de Louis XIV jplée bas le 12 août et que, du reste, la Constituante avait déjà dépouillée, en 1790, des groupes symboliitres qui flanquaient son piédestal. Cette pyramide en bois peint était haute de plus de douze mètres, elle portait cette inscription : Aux citoyens morts dans la journée du 10 aoiit, la Patrie reconnaissante. Quatre allégories peintes en grisaille, et formant trompe-l'œil, ocu'.ipaient les quatre faces de l'obélisque, elles représentaient : 1° la
Liberté portant une couronne civique, elle tenait d'une main le bonnet phrygien, de l'autre une massue; 2" l'Égalité; 3" la Concorde; 4° la Force. On y voyait, en diverses places, et toujours sous la forme du trompel'œil, des bas-reliefs symboliques dédiés, soit à Guillaume Tell, soit à Brutus, soit à la Philosophie, soit à la Raison. On y voyait, de plus, un char, portant une image de la Bastille, suivie du Peuple s'élançant sur l'Aristocratie, qu'il traîne par les cheveux derrière lui.
Un peu partout, on avait inscrit des devises. Sur l'ancien piédestal de la statue de Louis XIV, on avait gravé la Déclaration des Droits de l'homme et, sur la frise de ce piédestal, se lisaient diverses maximes parmi lesquelles celle-ci :
Les jours se pèsent et ne se comptent pas.
En 1796, cette pyramide existait encore, mais lamentablement délavée par la pluie. Elle fut abattue à cette date seulement.
Une circonstance tragique, la mort de Lepelletier, amena une cérémonie funèbre à laquelle les artistes prirent largement part. Sur un rapport de Chénier, en date du 23 janvier 1793, la Convention avait rendu un décret ordonnant que le lendemain, à huit heures du matin seraient célébrées les funérailles de Michel Lepelletier et que le Conseil exécutif de la Convention s'entendrait avec le Département de Paris et le Comité d'instruction publique, relativement aux détails d'organisation du cortège. La Convention ordonna, en outre, que le rapport de J.-M. Chénier serait onvové aux
quatre-vingt-quatre départements et aux armées. Dans ce rapport Chénier disait que le « génie de David et celui « de Gossec » auraient mission de donner à la triste manifestation toute la majesté et toute la pompe nécessaires. De son côté. David proposa, et fit adopter, l'érection d'un monument en marbre, érigé en souvenir de Lepelletier. Il offrit, en même temps, à la Convention un buste de Lepelletier dû à lébauchoir dun tout jeune sculpteur du nom de Fleuriot et demanda : « que le buste de Michel « Lepelletier soit placé à côté de celui de Brutus, et que « le président pose, sur la tête de ce buste, la couronne « qu'il a placée sur la tête de Michel Lepelletier au mo- '< ment de sa pompe funèbre ».
La pompe funèbre de Lepelletier ne fut point seulement célébrée à Paris ; elle le fut à peu près dans toutes les grandes villes révolutionnaires de France. Chacune l'embellit, selon ses ressources artistiques; c'est ainsi que, à Valenciennes, elle donna lieu à un cortège très imposant, organisé parColiez. lise distinguait des cortèges vulgaires par la présence d'une haute statue de la Liberté, suivie d'une statue figurant Lepelletier, placé sur un lit de repos, laquelle était portée " par huit des « plus anciens fédérés de 1790, côtoyés des vétérans pla- <' ces sur deux lignes ». Le défilé circula par la ville et la statue stationna sur la place d'Armes. Là s'élevait, sur une estrade de huit pieds de hauteur, l'autel de la patrie, surmonté d'un baldaquin très orné, et tlanqué de quatre vases où brûlaient des parfums.
Coliez fut l'un des plus brillants parmi les artistes qui organisèrent des fêtes civiques et nationales. Il était, de son état, peintre décorateur attaché au service du théâtre
de Valenciennes et possédait les meilleures traditions de Fart des cortèges, tels qu'ils furent pratiqués en Flandre. Il brossait les ornements et les décors, organisait le montage des chars, réglait la mise en scène des groupes. Il avait pour collaborateur un sculpteur, Cadet de Beaupré, élève de Clodion, qui se chargeait de modeler les figures destinées à être moulées en carton-pàte et appliquées sur les chars ou autres accessoires des fêtes.
La mort de Marat donna lieu, comme celle de Lepelletier, à une cérémonie qui lui ressembla par plus d'un point, bien que beaucoup moins décorative. Un petit monument fort curieux fut installé dans le jardin du Luxembourg; le corps de Marat fut exposé dans l'église des Cordeliers, étendu sur le sommet dune estrade haute de douze mètres, à la base de laquelle on avait placé la baignoire, le billot sur lequel reposait l'encrier dont Marat se servait, au moment où il fut tué, et la chemise ensanglantée du défunt. En haut de l'estrade, le cadavre, nu jusqu'à la ceinture, laissait voir la plaie ouverte par le couteau de Charlotte Corday. C'était d'un art un peu primitif et passablement macabre, on doit l'avouer.
La cérémonie funèbre ne dura pas moins de six heures : savoir de six heures du soir à minuit. Le cercueil était porté par douze hommes et entouré de groupes de jeunes filles et de jeunes gens, ayant à la main des branches de cyprès, mais cette fois, la cérémonie ne comporta aucune espèce d'attributs allégoriques. Inutile d'ajouter que ce fut le gros du peuple qui composa l'immense majorité du cortège.
A partir de la mort de Marat, les bustes de Marat, déjà si nombreux, et ses médaillons et ses portraits se multiplièrent et donnèrent de l'occupation à beaucoup d'artistes, mais aucun d'eux n'a laissé à la postérité une œuvre définitive. Par un hasard singulier, le moulage du masque de Marat, pris peu d'instants après sa mort, présente tous les caractères d'une œuvre d'art et à tel point qu'on se demande si quelque artiste habile ne l'a pas vivifié après coup.