LA PREMIÈRE FÊTE CIVIQUE ET LAÏQUE
Jusqu'alors les circonstances avaient été les réelles promotrices des fêtes populaires. Ce fut seulement la Convention qui s'occupa d'en généraliser l'usage et d'en faire un complément de son œuvre d'éducation nationale. Les projets les plus importants furent élaborés par elle et le plus important de tous fut celui que le Comité d'instruction publique soumit à la Convention en juin 1793. Il faisait partie d'un plan général d'éducation nationale, dressé par Lakanal et dans lequel les fêtes tenaient une place des plus considérables.
D'après ce plan, les élèves des écoles nationales devaient être exercés à la gymnastique et particulièrement au chant et aussi à la danse « de manière à pouvoir « figurer dans les fêtes nationales ». Une place spéciale leur était réservée dans toutes les fêtes soit nationales, soit de cantons, soit de communes; ces fêtes avaient, au dire du décret, « rapport aux besoins de la Nature, à celle « de la nature humaine, à celle de la Nation française».
Les articles 54, oo, 56, 57 énuméraient les fêtes attri- ■biiées à chacune de ces catégories. Le lieu où siégeait l'Assemblée devait célébrer quatre fêtes particulières; celle de la Fraternité, celles du 14 juillet, et du 10 août et de la promulgation de la Constitution. Les édifices publics étaient mis provisoirement à la disposition des autorités chargées d'organiser les fêtes. Chaque canton (art. 60 et 61) devait avoir un théâtre, pour la libre réunion des citoyens ; les hommes s'y exerceraient à la musique et à la danse « et autres parties de la gymnas- « tique » {sic), les femmes, à la musique et à la danse, et tous dans le but de donner aux fêtes nationales plus de beauté et plus de solennité. « Les citoyens instruits « (art. 02) s'exerceront aux représentations historiques « pour donner à leurs concitoyens des notions d'histoire « nationale. » Ces théâtres étaient ouverts aux gens qui voudraient bien réciter des morceaux de littérature et faire au public des lectures instructives.
Des récompenses consistant en palmes décernées par les vieillards, étaient instituées en l'honneur des cantons qui auraient montré la plus belle population et la plus instruite dans la musique, la danse, etc. Les frais des fêtes étaient à la charge de la Nation suivant les subsides votés par la Convention,
Ce projet fut, sauf quelques détails, adopté en son tout.
Le 5 novembre 1793, Marie- Joseph Chénier présenta un rapport par lequel il demandait que l'architecture, la peinture et la sculpture joignissent leurs efforts à ceux de la musique et de la poésie, pour embellir les fêtes que le peuple se donnerait à soi-même : « Tels sont, disait-il, « les matériaux qui s'offrent aux législateurs lorsqu'il
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" s'agira d'organiser les fêtes du peuple, tels sont les « éléments auxquels la Convention nationale doit impri- « mer le mouvement et la vie ».
Par ailleurs, Sergent agissant comme membre du Conseil général d'Eure-et-Loir, présentait à cette assemblée locale un vaste rapport où il observait que les « cérémonies patriarcales », ne pouvaient « servir qu'à « une petite société, composée d'hommes qui sortent, en " quelque façon, des mains de la nature » et qu'il fallait établir « des fêtes pompeuses qui plaisent tant au peuple, « qui y est habitué. Pour l'empêcher de regretter une t( chose, il faut la remplacer par une autre qui ne lui « soit pas inférieure. Ce qui flatte les sens l'attache. »
Un temps vint où, les fêtes nationales étant une institution d'État, il fallut recueillir le matériel qui y avait été employé; cela formait à Paris un tout très considérable, très encombrant, composé, non seulement du matériel roulant, mais encore d'échafaudages de toutes sortes et de charpentes, de meubles divers, d'innombrables échantillons de trophées et de bannières. Pour loger tout cela, on dut aménager un grand dépôt, divisé en un certain nombre de magasins. On y employa un terrain dépendant de l'ancien hôtel des Menus-Plaisirs et situé au coin du faubourg Poissonnière actuel et de la rue Richer. On se trouva même obligé de procéder à une sorte toute spéciale de constructions, comportant des baies énormes où pouvaient passer des chars allégoriques de dimensions invraisemblables. Ce magasin subsistait encore dans les dernières années du xix" siècle et servait, à cette époque à un usage analogue ; là était le dépôt principal des décors et de tous les
accessoires encombrants du théâtre de TOpéra. Magasins et décors furent détruits par un incendie enl89i. Après Thermidor, le dépôt des fêtes nationales avait été organisé d'une façon définitive et cela évita les emplois et les dépenses doubles que le renouvellement des fêtes avait occasionnés. Un temps vint, oîi TÉtat tira profit de ce matériel, en le louant à des particuliers.
Par suite de la cérémonie funèbre de Marat, la fête du 44 juillet 1793 fut sans éclat. Au Palais-Koyal, on dressa un échaffaudage très élevé sur lequel on établit, en pyramide, un trophée disposé avec un art comparable à celui des beaux trophées décoratifs, des compositions ornementales du temps de Louis XIV et où figuraient les attributs de la féodalité et de la royauté, des écussons, des armoiries, un trône, des panneaux héraldiques, etc., et on y mit le feu.
La véritable fête nationale, celle qui, comme l'a fait observer si justement M. Aulard, fut la première fête entièrement civique et laïque de la Révolution, était fixée à la date du 10 août. La Convention avait, en effet décide', sur un rapport de David, en date du 11 juillet 1793, de célébrer de la façon la plus éclatante l'anniversaire de la chute de la Royauté. La fête fut intitulée : Fête de la Réunion, pour bien affirmer Funité et l'indivisibilité de la République.
D'après le plan de David, une fontaine représentant la Nature pressant ses mayneïles, fut érigée sur l'emplacement de la Bastille. Là, au son de la caisse et de la trompe, le président de la Convention, les représentants
des communes, firent des libations à la mode antique et, au son du tambour et de la trompe, ils burent les uns après les autres à la même coupe. Une arche ouverte, portée sur un brancard, ^Dar huit membres de la Convention, supportait les tables des Droits de l'homme et un tableau de la Constitution. Tous les membres de la Convention tenaient à la main des bouquets dépis et des fruits. Les envoyés des Communes des quatre-vingts-six départetements, ayant chacun à la main une pique munie d'une banderolle indiquant leur département respectif, marchaient côte à côte. Ils étaient reliés entre eux par un ruban tricolore. Les aveugles, placés sur un plateau roulant, faisaient partie du cortège ; auprès deux étaient les enfants de l'hôpital des Enfants-Trouvés. Un char de triomphe, formé d'une charrue, sur laquelle étaient assis deux vieux époux et que traînaient leurs enfants venait ensuite. Un groupe, formé des enfants et des parents, des héros morts pour la patrie, arrivait aussitôt après. Ils avaient la tête ceinte de couronnes de fleurs et entouraient un nouveau char attelé de huit chevaux et sur lequel figurait une urne funéraire dédiée à leurs parents défunts. Sous un bel arc de triomphe, placé boulevard Poissonnière, on voyait les femmes du 5 et 6 octobre assises sur des canons et brandissant des branches d'arbres. Place de la Révolution, on inaugura une statue colossale de la Liberté, entourée de chênes aux branches ornées de rubans tricolores et de bonnets rouges. Au pied de cette statue, on brûla, sur un bûcher les insignes de la Royauté et, aussitôt après, on vit sortir de la fumée des milliers d'oiseaux portant au col des rubans tigurant les attributs de la Liberté rendue au monde.
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Place des Invalides apparaissait la fameuse statue colossale du Peuple terrassant le Fédéralisme.
Enfin, au Champ de Mars, sur l'autel de la Patrie, les délégués des départements et les citoyens formant le cortège apportèrent, comme des offrandes semblables à celles des fêtes antiques, des échantillons de leur travail. Puis, tous prêtèrent serment à la Constitution et à la Loi. Enfin les commissaires des quatre-vingt-six départements défilèrent, porteur chacun d'une pique que le président de la Convention recueillit, pour les réunir et les lier par un ruban tricolore, en une gerbe, dont il fit le faisceau de l'Union.
Un temple funèbre décoré à l'antique avait été construit et l'on y déposa la grande urne contenant les cendres des martyrs de la Liberté ; sur cette urne, en présence du peuple assemblé, le président de la Convention plaça une couronne de laurier. Il prononça alors un discours, où il donnerait ces citoyens héroïques en exemple à leurs compatriotes. Un banquet fraternel réunit les citoyens. Le plan de David fut exécuté d'une façon à peu près fidèle et sous sa direction immédiate.
Bien entendu on fit de nombreux discours et partout on voyait des banderolles ornées de devises.
Ce qui donnait à cette fête un caractère d'art tout à fait particulier, c'était la présence, et ceci avait lieu pour la première fois, dans une fête publique, des artisans « si longtemps privés de s'honorer de leur métier — — (ce sont ici les propres termes du procès-verbal de la Convention) — « quelquefois même condamnés par « l'orgueil, à en rougir et qui portaient leurs instuments « et leurs outils comme une des plus belles décoralions
« de celle pompe sociale ». Par antithèse, on avait placé, après eux, un tombereau grossier rempli des défroques de la Royauté et de TAristocratie.
On aurait plaisir à raconter en détails les incidents de la journée du lOaoût 1793, car le programme officiel n'en donne vraiment qu'une notion très incomplète. En plus des deux documents que je n'ai pas le courage de laisser de côté, parce qu'ils ont à mes yeux le charme de la chose vue, j'aimerais à citer ou à résumer le livret de la pantomime intitulée le Bombardement de Lille et qui fut représentée au Champ de la Réunion (Champ de Mars) ce même 10 août 1793, Mais il faut bien savoir se borner.
Je citerai donc, d'abord, la description pittoresque d'un coin de la Fête écrite par Wille avec son habituelle bonhomie.
« Le 10 août 1793, je sortis de bon matin, écrit Wille, « accompagné de mon domestique et je me rendis sur « la place des Invalides ; c'est là que nous vîmes la fi- « gure colossale, haute de vingt-quatre pieds. Deboul, « sur un rocher plus haut encore, cet Hercule avait le " pied gauche posé sur la gorge de la contre-révolution, " figurée, moitié femme et moitié serpent, cherchant à ' s'accrocher aux faisceaux des départements sur les- <' quels Hercule était appuyé du bras gauche, tandis " qu'il paraissait frapper d'une massue qu'il tenait à la « main droite. »
« Comme j'étais bien aise de parcourir le Champ delà « Fédération avant que la foule fût trop grande, nous y <( allâmespromptement. Devant l'autel de la Fédération, « il y avait une colonne d'une hauteur considérable ;ony «. travaillait encore, et je crois qu'une figure, représen-
:< tant la Liberté, devait être posée sur le sommet. Plus haut, vers l'école, on travaillait à force à un temple circulaire, dont les colonnes étaient figurées de marbre blanc et couronnées, au dehors, comme au :< dedans, de têtes en relief, qui devaient représenter les têtes des guerriers morts en défendant la liberté. Plus près de l'école, il y avait deux thermes à Fégyptienne, d'une hauteur énorme, et peints comme étant de porphyre. » Et le bon Wille ajoute naïvement : «Je contemplais ces deux objets avec plaisir en m'imaginant être au bord du Nil. >^ Puis Wille assiste à la construction d'un simulacre de forteresse et, pour bien voir la fête, il monte « sur un « théâtre, construit avec des planches presque pourries» « sur des tonneaux fort délabrés, et dont un crieur pro- « posait à quinze sols la place ». Les camelots du xx^ siècle n'ont donc rien à envier à leurs ancêtres les camelots de l'an II. Wille ajoute même, qu'il ne resta que quelques minutes sur cette estrade branlante : « car « on n'y voyait presque rien de ce que je désirais voir », et il termine : « Nous descendîmes donc promptement <( et je dis au maître : Adieu, Seigneur, je vous fais « présent de trente sols. »
Voici maintenant, une description plus pompeuse de certaines parties de la fête du 10 août 1793 qui se trouve jointe à une estampe dessinée et gravée par Debucourt. « Au milieu des débris mutilés des odieux monu- « ments de la tyrannie renversés par le courage du « peuple français, les droits sacrés de l'homme et du « citoyen ensevelis depuis tant de siècles reparaissent « dans tout leur éclat. C'est par cette base impérissable
« qu'est élevée la République française couronnée des « étoiles de l'Immortalité, et ayant à ses côtés les « statues de la Liberté et de l'Égalité, ses compagnes « inséparables. Elle^est assise sur un siège environné u d'épis et de ceps, qui indiquent l'heureuse fertilité de « son territoire; d'une main, elle tient la foudre pour '< anéantir les ennemis de son indépendance et des lois : « de l'autre, elle s'appuie sur le faisceau de l'unité, « qu'elle accompagne d'une branche d'olivier, symbole « de l'Union et de la Paix. Sur son front est écrit Sagesse, « sur sa poitrine Pudeur, sur sa ceinture Tempérance. « A sa droite, est un livre qui renferme les hommages à « l'Être Suprême ; le joug brisé sous ses pieds indique « ses triomphes sur le despotisme et la nature de son « gouvernement, qui ne reconnaît pas plus d'esclaves « que de maîtres. Une ruche d'abeilles, placée près « d'elle, au milieu des instruments de l'agriculture et « des attributs des sciences et des arts offre l'emblème « intelligent et laborieux qui distingue le peuple fran- « çais. De l'autre côté, un génie rend la liberté à des « oiseaux qui, emblème des peuples dont la République « a brisé les fers s'empressant de faire usage de ce <( premier des biens pour se réunir autour d'elle. »
Il est resté de cette fête du 10 août 1793 une admirable médaille, dont le modèle, en exécution d'un décret, avait été dessiné par David et gravé par Dupré. 11 était interdit d'en faire aucun exemplaire en métal précieux. Elle avait été distribuée, frappée en bronze, aux membres de la Convention et aux membres de toutes les Assemblées primaires, elle avait, en outre, été instituée pour remplacer l'insigne porté jusqu'alors par les vainqueurs
de la Bastille ; elle leur fut distribuée. Le décret qui instituait cette médaille interdisait à quiconque de porter, ni celle-ci, ni aucune autre, comme une décoration, sous peine, dit le décret, « d'être regardé comme « traître à la République ».
Voici qui est bien loin de la course aux rubans des temps actuels.
Le programme d'exécution de la médaille avait été formulé par la Convention en un décret portant :
« Art. 2. — Cette médaille aura deux pouces de diamètre, elle présentera : sur une de ses faces la figure de la Nature et la Scène de la Régénération, sur l'autre face, on verra l'Arche dé la Constitution et le faisceau, symbole de l'unité et de l'indivisibilité avec ces mots
constitution ACCEPTÉE INDIVroUELLEMENT PAR LES FRAN- ÇAIS, PROCLAMÉE LE 10 AOUT 1793, l'aN DEUXIEME DE LA RÉPUBLIQUE UNE ET INDIVISIBLE.