EPILOGUE
(24 Octobre i8ç8)
La fresque, éducatrice sublime, a perdu son rénovateur. Pierre Pu vis de Chavannes vient de mourir, après avoir écrit dans l'Histoire de la Peinture un chapitre que nul n'oubliera. Le premier parmi les modernes, il avait compris que la fresque est un album à feuilleter par les siècles, et qu'elle seule, accessible au plus grand nombre, constitue la peinture des foules.
Il vint s'installer au n°n de la Place Pigalle, à Paris, le 15 juillet 1852 et a narré lui-même comment son existence d'artiste fut pendant quarante-cinq ans enclose entre ces quatre murs. Que de souvenirs datent de ce petit atelier, où la verrière montre les ailes maigres du Moulin de la Galette profilées sur la nue ! Il n'était pas alors question de fresques, Puvis n'y songeait guère, et ses envois aux Salons annuels, impitoyablement refusés, s'empilaient dans les coins.
Le vent des destinées fondit rageusement sur lui. Mais cinquante ans de travaux, de luttes et de chefs-d'œuvre n'avaient point abattu son courage. Il se croyait toujours jeune, et l'était vraiment. Dans un de ces entretiens matinaux qui furent mes joies, voici déjà deux lustres ! il me demanda paternellement mon âge. Je le lui dis pour excuser mes audaces. « Et le vôtre ? » ajoutai-je. « Oh ! moi, répliqua-t-il, je suis un jeune : je débute »
En effet, cette étonnante magie de paysages, où s'agitent d'idéales sociétés, commençait seulement à imposer le nom de leur auteur. Les fresques sereines d'Amiens firent ricaner, la critique irréductible s'acharna sans répit sur le peintre philosophe, Puvis m'avoua un jour que pendant trente-cinq ans ses pinceaux ne lui avaient pas rapporté un sou. Il n'en continuait pas moins l'œuvre à laquelle il s'était voué, dont rien ne pouvait le détourner. Cinquante ans il s'y consacra, de Paube au crépuscule, déjeunant d'un verre d'eau, enfermé dans son atelier de Neuilly. Le malheur et la mort le saisirent les pinceaux en mains, alors qu'il achevait le complément de ses légendes du Panthéon.
Cependant, à cet inoubliable banquet de Janvier 1895, où mi^e de ses admirateurs lui offrirent sa moisson de gloire, il avait pu se croire sauf et respirer enfin sur les lauriers conquis. Son union avec la princesse Cantacuzène, amie au
sûr dévoûment, le classait à jamais parmi les heureux de ce monde — s'il en existait de réels. Cette promesse de bonheur n'eut pas de suite. A peine le ménage de l'illustre peintre eut-il quitté la place Pigalle pour s'installer avenue de Villiers (1) que Madame de Chavannes tomba dangereusement malade, et que les amis de la maison purent suivre sur le front soucieux du robuste vieillard les souffrances de sa compagne. La saine gaîté dont il ne craignait pas de se parer dans le cercle des intimes devenait chaque jour plus hésitante, le destin avait enfin trouvé le point vulnérable de cette patience semi-séculaire, il l'avait frappée au cœur !
C'était atteindre Puvis aux sources mêmes de la vie. Car cet homme, si longtemps foulé aux pieds, était un tendre, un croyant, non seulement d'art, mais aussi d'amitié. Ce que nos pères appelaient « le sentiment », et dont se moquent nos fils, trouvait encore en lui un fervent. Rien n'était si doux à l'âme oppressée que la consolation un peu altière de ses enseignements. On a pu dire de lui « qu'il avait beaucoup de cœur » sans crainte de le faire sourire. De nos jours c'est une qualité peu marchande et que d'aucuns affirment ridicule. Lui s'en enor-
(1) Une plaque de marbre apposée sur la façade de l'immeuble sis au 89 de l'avenue de Villiers à Paris porte cette inscription : « P.-C. Puvis de Chavannes, né à Lyon le 14 Décembre 1824, est mort en cette maison le 24 Octobre 1898 ».
vieillissait. Si sa foi dans l'éducation supérieure de l'art l'armait d'une persévérance inébranlable, il vivait beaucoup aussi par le cœur.
Et depuis deux mois il ne subsistait plus que du souvenir d'une morte aimée. Le chêne privé de sa mousse favorite peut-il reverdir, la terre peut-elle encore fleurir sans soleil ? Il errait désormais comme l'antique bûcheron au milieu de sa forêt dévastée.
« 11 semblait pourtant si robuste et de belle santé ardente ! m'écrivait M. Léon Duvauchel, et la douleur, en deux mois, l'abat! . . . Je comprends la cause profonde, passionnelle, de sa disparition si brusque. » L'art aurait pu sauver cette âme soudain bouleversée, si ce demi-siecle de labeurs méconnus n'avait usé une santé en apparence indestructible. Ainsi les orages ébranlent le chêne et en rompent les racines, (i)
fi) M Octave Mirbeau a raconté les derniers jours de l'illustre' peintre : « Se sentant malade, très malade, il fit venir son médecin : - Mon cher ami, lui d.t-il, je veux savoir pour combien de temps j'ai encore a vivre. . Depuis des semaines, pour me soigner inutilement, d ailleurs, je néglige mon travail... Or, je ne voudrais pas mourir sans avoir achevé ma fresque. . . Je vous demande la venté le veux la vérité. - Eh bien ! répondit gravement le médecin, vous en avez peut-être pour huit jours ! - Merci
» Ce jour-là même, lui qui ne sortait plus, il se rendit à son atelier et se mit au travail avec acharnement. Durant toute une semaine, il peignit dix heures par jour, n abandonnant sa toile que lorsque la faiblesse lui faisait tomber sa brosse des mains. »
Chez lui les amis défilaient comme jadis, plus pressés que jadis, la parole voilée, la poignée de mains plus expressive et plus sincère, mais le silence des tristes attentes jetait comme une ombre sur les conversations cordiales d'heures à peine écoulées. Les amis ? les anciens, ceux qui depuis trente ans apportaient leur réconfort à ce labeur opiniâtre, les nouveaux, aux flots toujours grossissants, les uns naïfs et passionnés, conquis ou ralliés à cette pure gloire, les autres, intéressés, calculateurs venant glaner au champ de froment ensemencé par autrui. Des noms? Que de noms ! Je ne veux en citer aucun, il faudrait les citer tous.
Son œu:re ? Elle est vaste comme le monde, elle s'étend a^r origines de la beauté aux bornes de l'humanité. La lumière triomphante s'y étale, et rien ne l'affaiblira. Hors du temps et de l'époque, elle demeurera, encore et toujours, cette sereine clarté aimée des dieux, enchaînée aux murs durables de nos monuments. Toutes les victoires de l'espèce, l'amour, la maternité, le travail, le courage, y florissent et y clament l'enchantement de vivre. Des laboureurs s'y livrent aux jeux paisibles sous le péristyle des forêts, les femmes sont mêlées à ces adolescents qui n'ont vidé leurs flancs que pour goûter à leur sein et à leurs lèvres, et, sous les colonnes de verdure qui soutiennent la voûte azurée, des enfants associent leurs chansons naïves aux remembrances des vieillards.
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Son œuvre ? On la connaît tant déjà, mieux chaque jour. Elle est si énorme à nos regards éperdus elle plane si haut, à peine l'esprit peutil la suivre ! L'étudier, c'est toute une existence et près d'elle on entend la plainte éternelle qui monte du fond des abîmes. A Amiens prosternez-vous sous la Paix et la Guerre, le Travail et le Repos, la Contemplation, cette tille des étoiles, Ave Picardia nutrix, une eglogue, Pro patria ludus, une épopée ; à Lyon, rêvez devant Y Inspiration Chrétienne, le Bois sacre, Vision anHque, le Rhône et la Saône, l Automne ; à Marseille, admirez la naissance de la bourgade et l'éclat de la cité moderne ; a Poitiersfchantez « Gloire à Dieu 1 » avec Charles Martel vainqueur des Sarrazins. et grisez-vous avec Radegonde, de l'ombre discrète du couvent de Sainte- Croix.
A Rouen, le musée céramique s enorgueillit à' Mer artes et naturam ; à Boston, par delà l'Océan, l'escalier de la Bibliothèque est illuminé par Les Muses acclamant le Génie messager de Lumière. A Paris, voici la Sor bonne \ts "sciences, les lettres et les arts voici le Panthéon et ses légendes chrétiennes, Geneviève, 1 enfant de Nanterre aux cheveux blonds, bénie par les évêques voyageurs, la voici en prière la voici, vieille, ravitaillant Paris, la voici veillant dans sa pieuse sollicitude sur la ville endormie : la lune épanche ses larmes claires sur les maisons
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blotties au bord de la Seine, où les collines bleuâtres flottent comme des rêves ; une flamme tremble derrière la sainte femme attentive, qui s'avance sur une aérienne terrasse. — L'illustre peintre achevait ce noble geste miséricordieux quand il tomba, frappé par la mort. A PHôtel-de-Ville, contemplez ces deux synthèses de V Hiver et de V Eté, cette apothéose, Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris.,. Avez-vous suivi ces ondes humaines qui coulent en rivière paisible ? Avez-vous respiré avec cette vivante nature dont le cœur généreux bat dans les ramures, dont l'haleine mystérieuse caresse votre front, où les monts et les gouffres se répondent, où les cimes envoient en gage d'amour aux abîmes les cascades arrachées de leurs flancs, et dont elles sont remerciées parle sourire des arcs-en-cieL? Alors vous avez vu, vous avez respiré, vous avez vécu.
Son œuvre ? Je ne saurais assez l'identifier avec la beauté de la vie et de l'humanité. Elle roule à pleins bords la philosophie pure des cœurs sains. C'est la clarté, tour à tour répandue sur nos têtes lasses, du soleil et de la lune, c'est un fleuve de pierreries où chacun peut puiser, c'est l'infinie multitude en marche vers le bonheur, ce sont des rayons de joie au front mélancolique des cités. Quand Puvis de Chavannes parut au milieu des arts, dédaigneux des écoles qui se partageaient la souveraineté,
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deux continents séparés par un océan de haines ! c'est à qui, des académiques et des réalistes, hurla plus fort. Les deux camps s'unirent dans une commune réprobation et assemblèrent leurs fureurs contre le téméraire voyageur. Alors il continua d'avancer seul, faisant ruisseler l'eau fraîche de la vertu dans les arides misères, et les clameurs grandissantes des sauvages poursuivants n'endurcirent que sa volonté. Quelles délices ! quand il rencontra enfin l'oasis de la gloire, où la Mort ne lui laissa nul loisir.
A vez-vous jamais rêvé, le soir, le long des prairies désertes, où pleure le vent, écouté les herbes frémissantes et l'âme de la solitude ? Les derniers rayons du soleil s'ouvrent dans le crépuscule comme des yeux rougis de larmes. Il semble que la terre douloureuse, piétinée par mille siècles d'humanité, exhale un long cri de souffrance, et que rien ne pourra désormais l'apaiser et la guérir. Voici le consolateur. D'un geste il évoque les ivresses de la nature, l'amour, la vie. Il fait jaillir la lumière, source de l'espoir, il rend la terre transformée pour le bonheur. Et nul ne pourrait nier la charité sereine d'un tel enchantement.
Son œuvre ? Je la rencontre partout, et malgré les reproches dont on l'accable encore, je m'agenouille dévotement devant l'immensité d'un effort, à nul autre pareil, et qu'aucun n'égalera. L'ensemble de toutes ces pages, de rêve
et réalité mêlés, peut seul donner la mesure de leur procréateur, et ce ne sera pas en vain, je le répète, qu'il aura laissé de tels enseignements à la postérité !
Ce fut son frère qui le révéla. Ayant fait construire une maison de campagne, il y mena le futur auteur du Bois sacré en lui disant : « Ne pourrais-tu pas mettre quelque chose sur les murs ? » La voie était ouverte. Et comme après la pluie le ciel s'illumine de clartés, comme la forêt muette s'emplit de chansons, l'art entier secoua sa torpeur. Son œuvre ? N'est-elle donc pas aussi dans ce mouvement formidable provoqué par une persévérante audace, d'où devaient surgir toutes les hardiesses et les beautés de la peinture lumineuse ! Lui-même avait défini son effort dans l'intitulé de cette fresque qui franchit l'Atlantique pour orner la Bibliothèque de Boston : Les Muses acclament le Génie, messager de lumière, et l'Histoire devait lui donner raison par la voix des poètes.
La lumière, il sut partout la retrouver, il sut l'enchaîner au front de nos monuments. C'était pour lui le germe de la beauté, l'essence même de la vie humaine. Levé dès l'aube, il détestait les veilles et se couchait avec le soleil. Il aimait les jours clairs parce qu'ils font l'âme riante. La lumière est la grande vertu de ce monde. Cette
théorie guida ses pas dans un art qui pour être la plus haute expression de la philosophie picturale n'en est pas moins réel, tangible et compréhensible des foules. C'est pourquoi elles, qui passaient indifférentes, iront à lui, et le respecteront, et le vénéreront comme il convient, cet art d'un maître puissant et bon. Certes, on peut l'affirmer, au seuil de cette tombe inoubliable qui verdoîra chaque année, Puvis de Chavannes revivra dans la mémoire des peuples. Et les critiques de tous les temps viendront s'agenouiller à son autel, car il était enclos dans cette affirmation que j'ai déjà relatée et que je ne me lasserai pas de citer : « J'adore l'art en quelque lieu qu'il se manifeste, je n'ai pas d'autre loi ni d'autre dieu. » C'était le credo d'un homme libre.
Et je n'en connais pas dont l'influence sera plus considérable, car s'il est des peintres moins difficiles à comprendre et à admirer, il n'en est pas qu'on puisse aimer autant quand on les a connus.
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