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Ses historiens critiques. — Conclusion

Parmi ceux qui commentèrent la fresque de Puvis de Chavannes, dès l'origine nous trouvons les mêmes noms : la critique des uns demeure

constante, l'admiration des autres irréductible, mais le camp de ceux-ci augmente, tandis que les troupes de ceux-là se débandent peu à peu. Du jour où le peintre a couru vers sa conquête de lumière idéale, le nom de Castagnary se présente sous la plume, ses Salons sont une mine inépuisable de jugements hostiles qui sont encore intéressants à citer parce qu'ils renferment la moelle de toutes les attaques qui fondirent sur l'auteur de la Paix et de la Guerre. Aussitôt après ces deux maîtresses pages, à propos du Travail et du Repos (Salon de 1863), il trouve que M. Louis Duveau se fait trop oublier, et que M. Puvis de Chavannes fait trop parler de lui !...

« Il ne me paraît pas avoir été heureux cette année. Pourquoi s'est-il imaginé que ses peintures décoratives du dernier Salon avaient besoin d'un complément (1) ? En quoi le Travail et le Repos d'ailleurs sont-ils le complément de la Paix et de la Guerre ? Est-ce que la Paix et la Guerre ne forment pas les deux termes d'une antinomie dont la solution est la justice ?. . . Si donc il voulait donner un complément à son idée, ce complément ne pouvait être autre que le tableau de la Justice. Mais ce tableau est si

(1) On aurait pu répondre qu'il arrive qu'une salle ait quatre murs à décorer, objecte humoristiquement M. Durand-Tahier clans le numéro de la Plume.

difficile et si complexe que je ne conseille pas au peintre de le tenter encore... Quand on veut faire de la philosophie en peinture, il faut la faire correctement.

»... Est-ce bien le Travail que M. Puvis de Chavannes a représenté là ? Je vois des forgerons qui battent le fer, des laboureurs qui défrichent un champ, des bûcherons qui équarrissent un tronc d'arbre, une accouchée qui présente le sein à un nouveau-né. Passons sur ce calembour de la femme en travail pour ne nous attacher qu'au surplus du tableau.

» Est-ce là l'allégorie du travail, envisagé dans son unité rationnelle et absolue ? Vous ne le pensez pas. Je n'y vois, pour ma part, qu'une énumération de travaux qu'il vous était loisible d'arrêter là ou 3e prolonger plus loin. A vos forgerons, à vos laboureurs, à vos bûcherons, vous auriez pu, vous auriez dû même ajouter, pour que l'idée fût complète, des vendangeurs, des moissonneurs, des maçons, des mécaniciens, des ingénieurs, que sais-je encore ? des architectes et des aquafortistes. Le propre de l'allégorie, c'est d'être conçue si rigoureusement qu'en dehors d'elle il n'y ait pas de place pour une autre interprétation. Or, je ne saisis pas le rapport possible entre le tableau et l'objet que s'était proposé le peintre.

» M. Puvis de Chavannes se présente comme un penseur, il ne veut rien devoir au coloris ;

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ses grisailles boueuses sont d'un aspect triste et répulsif... Il ne veut devoir que peu de chose au dessin... Il ne demande rien à la nature, au modèle vivant : ses personnages sont imaginaires, sans caractères de races, sans type individuel ; ses paysages sans heures, sans climat, sans lumière...»

M. Castagnary n'avait pas encore vu Y Été, Tardent panneau de l'Hôtel de Ville de Paris. Cela lui aurait peut-être valu de ne pas se mettre en contradiction flagrante avec ses pseudoprophéties, de ne pas médire hier de ce que nous goûtons aujourd'hui, de ne pas baptiser défauts ce qui est qualités, et de montrer ainsi qu'il ne savait pas pénétrer l'esprit de l'art, en se basant sur la seule opinion de l'époque fugitive. Et, ô illogisme de la critique ! cet amoureux de la vie « réelle » chicane sur les incidents journaliers, usuels, par lequel le peintre la représente, et prétend les coordonner sous forme de détails allégoriques ! Combien démolir tous ces arguments qui se détruisent eux-mêmes serait aisé, si ce n'était cette chose inacceptable en l'espèce : faire la critique de la critique !...

« Est-ce là vraiment de la peinture, continuet-il. On a parlé de fresques... toiles qui ressemblent à des tapisseries trop lavées... M. Puvis de Chavannes est dans une mauvaise voie. Il se livre à un travail gigantesque sans grande utili-

té. S'il veut vraiment tenter la fresque, et s'il sait dessiner, que ne se borne-t-il à faire des cartons? »

Voilà la première explosion du sentiment public vis-à-vis de cette peinture nouvelle. Ces objurgations deviendront plus aigres, plus acerbes encore, mais on n'en sentira que mieux le chemin parcouru, et combien sincère l'admiration d'aujourd'hui et de demain. En 1869, pour Massalia, colonie grecque, et Marseille, porte de V Orient, une attaque plus violente encore, où la politique même se mêle :

« De loin ces coloriages fantastiques font l'effet de cartes de géographie teintées ; de près, on s'aperçoit bien que ce sont des toiles à l'huile, mais peintes d'une main si novice et si pauvre que leur modelé n'atteint pas le relief d'un devant de cheminée...

» . . .Parce que Marseille est la patrie de M. Emile Ollivier, ce n'est pas une raison suffisante pour la condamner à devenir le déversoir de la mauvaise peinture ; et puis l'amour de Part n'est pas tellement enraciné dans notre pays qu'on puisse se croire en droit d'imposer aux amateurs des épreuves préparatoires. En plaçant à l'entrée d'une galerie de piteuses décorations, en obligeant le public à en affronter la vue décourageante, on risque fort de refroidir le zèle et de faire reculer les visiteurs... »

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Suit une longue digression sur la fondation des villes. M. Castagnary en veut à Puvis d'avoir supposé que Massilia ait pu se construire du jour au lendemain et d'avoir synthétisé cette fondation. Il eût accepté n'importe quel thème mythologique, mais il ne peut supposer les femmes assises qui « font cuire un hareng » sur des charbons allumés.

« Qu'a voulu dire M. Puvis de Chavannes ? A-t-il pensé nous enseigner cette vérité profonde que, quand on fait un long voyage et qu'on arrive sur une plage inconnue, il est bon de prendre quelque nourriture avant de s'égarer plus loin ? Le hareng est-il posé là comme symbole de fécondité ? marque-t-il que le sol, sur lequel nous sommes, va engendrer autant de petits Marseillais que le frai confié au sable des mers engendre de petits harengs ? Mais pourquoi tant de paroles? Si M. Puvis de Chavannes voulait une œuvre belle au point de vue de l'art, glorieuse pour la ville à qui il la destinait, au lieu de se marteler le cerveau pour imaginer l'impossible, il n'avait qu'à aller à Marseille, transporter sa toile sur le port et peindre ce qu'il avait sous les yeux, une cité opulente et prospère, une population variée et extraordinairement vivante, un port plein d'activité, les portefaix en mouvement, les arrivages des grains, le blé accumulé sur les dalles des quais,

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etc. Nous avons stationné trop longtemps sur ce palier où souffle le vent froid des poésies surannées... »

Oui, mais ce ne serait plus Massalia, colonie grecque, pas plus que ce ne serait la synthèse, la cristallisation de l'idée évoquée par ce spectacle puissant de l'échange humain. Etrangement cruelle cette dernière phrase pour qualifier le rêve hautain d'un créateur, d'un homme qui a par dessus tout le mépris du poncif, le dédain du convenu, « l'horreur de défoncer la muraille par quelque trou noir de son pinceau » (1). Un peu plus loin, le critique, protestant que la grande peinture ri 'est pas morte, s'écrie : « Assurément la Divine Tragédie de Chenavard s'étale au Salon comme un indéchiffrable hiéroglyphe, assurément la Marseille de Puvis de Chavannes fait sourire », alors qu'il n'est même pas permis à ce dernier de se défendre, d'expliquer, s'il le jugeait à propos, « qu'il a voulu représenter, non la fondation d'une ville, mais la vie d'une colonie grecque. Le critique s'en soucie fort peu. Ce qu'il recherche, c'est l'occasion de plaider une cause qui lui est chère et tout prétexte lui est bon (2) ».

Nous allons retrouver, pour d'autres toiles, en d'autres lieux, le rude réaliste, toujours grin-

(1) Ph. de Chennevières.

(2) Durand-Tahier,

cheux. Cependant, bien avant cette époque, la défense s'était organisée, l'admiration avait élevé la voix, et si nous ne rencontrons aucune concrétion littéraire exacte de cet éveil d'un culte qui gagnera toutes les générations, il n'en est pas moins reposant de faire une incursion chez M. Jules Claretie, par exemple, qui, dans son Salon de 1874, avoue que le maître se révèle « tapissier admirable, sinon peintre impeccable dans son Charles Martel sauvant la Chrétienté», et dont cette belle page, datée presque d'un quart de siècle, semble à peine écrite d'aujourd'hui :

« Ad augusta per angusta... C'est peut-être bien là une devise choisie par M. Pierre Puvis de Chavannes, car rendons-lui cette justice, il n'a jamais hésité dans la voie qu'il s'est tracée et nous l'avons, chaque année, retrouvé fidèle à ses dieux. Le tableau qu'il exposait en 1872 était loin certes de nous avoir séduit, mais nous y avions cependant retrouvé la même source d'inspiration, la même recherche du beau que dans les précédentes œuvres du peintre... VEté qu'il expose aujourd'hui est digne de ses meilleures toiles, de cette Paix et de cette Guerre (1) dont on n'a pas oublié la grandeur épique. Cette composition d'un calme et d'une séduc-

(1) Concordia, Bellum, Musée de Picardie.

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tion antiques, laisse vraiment l'impression de quelque chose de magistral.

« Dans un paysage au large horizon, tout baigné d'air, de lumière et de soleil, des moissonneurs et des baigneurs semblent se partager ce qui fait la richesse de l'été, le grain qui nourrit, la source pure qui rafraîchit. Tandis que dans une eau calme, que des masses profondes d'arbres protègent contre le soleil, des baigneurs se plongent ; au loin, dans la plaine dorée, les moissonneurs travaillent, d'autres se désaltèrent au vin versé par une jeune fille. Des groupes harmonieux d'hommes et de femmes sont assis et comme semés, au premier plan, respirant l'air qui vivifie, tandis que sur l'herbe trouée de fleurettes se roulent gaiement les enfants nus. Il y a comme une poésie virgilienne dans cette scène paisible et charmante. Certaines figures se détachent avec des attitudes à la fois séduisantes et sculpturales. La femme rousse, debout au milieu du tableau, ne me plaît qu'à demi, mais qu'il est adorable le profil de cette femme blonde, assise près de l'autre et allaitant son enfant. Quelle majesté superbe dans le grand geste de la mère placée à droite et dont le bras se profile, pur et blanc, sur le fond glauque de Peau !... Tous ces personnages de M. Puvis de Chavannes font penser, non pas seulement aux laboureurs, aux moissonneurs des Géorgiques% mais aux grands

pasteurs des premiers âges, des temps héroïques ou bibliques. Ils en ont l'attitude et le calme, et, libres, ils déploient sous le ciel leur force idéale et leur beauté.

« Puis, quel enivrement pour l'œil que les lignes superbes de ces paysages ! Quelle fraîcheur et quelle profondeur dans ce bois qui détache sur le ciel sa masse sombre d'un vert bleu ! Quelle grâce dans ces bouleaux qui s'élancent droits et se profilent sur l'eau ! Le ciel bleu, où courent, pareils à des flocons blancs, de légers nuages, est réellement chaud de la chaleur puissante des jours d'été. On aperçoit dans l'immense horizon jauni du champ de blé de larges plaques incandescentes où darde le soleil. 11 est immense, ce champ de blé, où les moissonneurs apparaissent comme perdus dans une mer aux reflets dorés. Le peintre a enfermé ce paysage dans un lointain horizon dont les vives arêtes et les couleurs tranchées donnent plus d'étendue encore à cette scène de travad idyllique.

« ...On se sent emporté dans une atmosphère supérieure de paix, et artistique de contemplation élevée... On se sent en présence d'un esprit grave et pensif . M. Puvis de Chavannes est fait pour redonner une nouvelle vie, et peut-être une popularité à la fresque, ou bien encore pour inspirer nos tapissiers des Gobenns qui, avec lui, referaient des chefs-d'œuvre... Je

jette un dernier regard à cette plaine ensoleillée, à cette lumière, à cette chaleur, à cette paix, et je m'éloigne avec la sensation dans le regard de quelque chose de beau et de grand...»

La surprise fit nier par quelques-uns la noblesse du dessin et le désintéressement des intentions. On voulut bien admettre quelque harmonie dans les poses, « la vérité des figures, un arrangement des détails et des groupes qui, imprécis ou vigoureux, s'adaptaient au cadre». De braves gens essayèrent de persuader que Puvis de Chavannes avait, peut-être bien, malgré tout, quelque talent, mais ce n'est que trente ans après qu'on voulut bien en convenir. Aussitôt cette nouvelle admiration se développa avec rapidité. Elle ne tarda pas à répandre ses branches de tous côtés pour s'y replanter et refleurir.

Parcourez les «essais», les «études», le Salon de 18 61 d'Olivier Merson, les « Salons » de Thoré-Bùrger (1861-68), Les nations rivales dans l'Art, de E. Chesneau (1867), etc. Ils s'occupent déjà du novateur en germe. Ces jugements critiques sont intéressants, à l'époque où le peintre émancipé était accusé de ne savoir ni dessiner ni peindre. Depuis, quelles fanfares ! sans oublier Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Claretie, etc. Ce sont des

feuilletons, des livres, de Paul Mantz, de Gustave Geffroy, de Gabriel Séailles, de Marius Vachon, de J.-K. Huysmans, de Joséphin Péladan, de Georges Lecomte, de Raymond Bouyer, de Mathias Morhardt, de Daniel Baud-Bovy, de Jean Lorrain, de Thiébault- Sisson, de Charles Saunier, de Durand-Tahier, de Léon Maillard, d'Armand Silvestre, d'Ary Renan, de G. Larroumet, de Paul Guigou, de Charles Maurras, de Fourcaud, puis des poèmes de Coppée, de Catulle Mendès, de toute la littérature actuelle.

Les louanges comme les reproches n'avaient aucune influence sur le peintre. Dans sa vie calme et retirée il ne se révélait d'émotions que l'éclosion de ses œuvres ; chaque jour de labeur interrompu l'inquiétait plus que les agressions d'autrui. Il avait eu déjà l'occasion d'exprimer ce qu'il espérait traduire, le jeu de la vie dans la nature, la clarté de l'esprit dans la vie. Sa technique consistait surtout à lutter contre l'influence dissolvante du temps et de la lumière solaire sur les tons chimiques, et à enchaîner en des teintes impérissables cette noble clarté pour les âges à venir. « Le reflet doit le céder à la lumière comme intensité, dit-il dans une lettre citée par M. Vachon, et la composition épisodique à la composition synthétique comme surface. »

La décoration du Panthéon fut remise en de

multiples mains. Par ses 43 cartons de 1848-51, le Lyonnais Paul Chenavard retraçait l'histoire complète de la religion et de la philosophie dans l'humanité (1). Cet ensemble merveilleux étonne l'amoureux d'art par le prodigieux entassement de ses conceptions. Castagnary avait trouvé mauvaise la Divine Tragédie de Chenavard, que va-t il dire encore de son successeur décoratif ?...

« Je ne suis pas fâché d'apprendre que le carton et la peinture de M. Puvis de Chavannes (T Enfance de Sainte Geneviève) sont destinés à la décoration de l'église Sainte-Geneviève, autrement dit du Panthéon...

« ...Au Panthéon , c'est l'Etat qui paye. Et les députés républicains voteraient des fonds pour tapisser d'une légende féodale les parois d'un monument que la Révolution revendique ! On consacrerait ainsi d'un seul coup tous les empiétements du clergé depuis soixante ans !... M. le Directeur des Beaux- Arts devrait, par sagesse et par prudence, déclarer les travaux suspendus, régler les comptes, et signifier aux artistes qu'ils n'aient plus à s'attarder à des compositions inutilisables désormais. »

Erreur évidente de sens politique, car la défi) Donnés par le Gouvernement au Musée de Lyon, en

1875. Cf. Galerie Chenavard, au premier étage du Palais

des Arts.

coration du Panthéon n'a jamais affirmé le droit clérical. Les légendes nationales, qui demeurent la base de notre patrimoine intellectuel, sont souventes fois imprégnées de mysticisme. A quoi cela tient-il ? A ce que les uniques transmetteurs, fixateurs, ou propagateurs de ces traditions naïves furent les moines et les clercs séculiers, et que le peuple, soumis à leur intelligence, n'eut garde d'en modifier la philosophie. Elles n'en sont pas moins du patrimoine national, et comme telles vassales ou maîtresses des peintres et des poètes. Dans l'occurrence, le nom de la montagne, de l'édifice lui-même, l'attribution du patronat de Paris à Geneviève, enfin je ne sais quel parfum de grâce virginale et patriotique, indiquaient celle-ci plus que toute autre au peintre attentif. Il s'en empara résolument. Mais, quand il fut amené devant cette paroi nue et froide du Panthéon intérieur, où l'ombre s'étendait en larges plaques, il s'écria, effrayé : « Comment pourrai-je jamais fixer de la lumière sur cette muraille ? »

La fresque y parut, on en connaît la gloire. « La compréhension et le respect du mur, nul ne l'eut mieux que celui qui composa, avec un soin de stratège et une dilection de quattrocentiste, V Enfance de Sainte Geneviève et tant d'autres harmonies, l'œuvre peinte faisait corps avec le monument (i) ». Toute cette foule vit et

(i) Alphonse Germain, la Plume.

respire dans sa fiction. « Ces costumes sont-ils d'une exactitude absolue ?... Ni fouilles, ni archéologie, le paysage de Nan terre . . (i) »

Au centre, la fillette que contemplent les deux évêques voyageurs : « Que dire de la pure innocence de ce petit visage rayonnant de toute la grâce de la Grâce ? Il y a là tout ce que le christianisme a créé de plus suave et de plus chaste, de plus délicat et de plus adorable, il y a dans les deux yeux levés de cette enfant tout l'éblouissement des aurores, aurore de la vie terrestre, aurore de la vie future, il y a là le souffle du miracle (2) ».

Dès lors l'histoire critique n'enregistre plus guère que des admirations. « Ces simulacres peints aux murailles de nos villes rappellent le paradis antique où les pères dont nous sommes ...joignaient des corps plus beaux à des âmes moins viles (3) ». D'autres détaillent « la fresque idéaliste de Puvis de Chavannes, qui renoue la tradition du décor antique et des recueillements primitifs, comme eux pensive et pâle ». « Les cyprès qui sillonnent le fond très italien de V Inspiration chrétienne rappellent les « obélisques noirs » dont Léonard de Vinci a encadré son Annonciation.., Le Bois Sacré du penseur Puvis de Chavannes,

(1) Marius Vachon, dans son livre.

(2) Jules de Marthold.

(3) Stuart Merill, Album.

Où triomphe toujours le mirage des dieux,

son Eté, qui est un songe d'une discrète magnificence et d'une sobriété verdoyante... (i) ». Cet admirable Été, dont Gustave Geffroy dans sa Vie Artistique dit qu'il « vaut que la pensée erre à loisir par cette étendue de champs et de bois »,.. dont les baigneuses « sont de grandes et fortes créatures, vite indiquées, sommairement modelées, conçues en vue de l'ensemble, d'attitudes et de carnations en harmonie avec le paysage qui s'étage au-dessus d'elles, et célébrant l'été par la joie saine de leurs corps mouillés et de leurs placides visages...»

Des torrents d'encre coulent pour la décoration de l'escalier du Préfet de la Seine, vingt lignes les résument :

« A Puvis de Chavannes l'art décoratif doit, cette année même, une œuvre de durée. Il est temps de s'incliner librement devant la « triple réalisation de théodicée, de science et de volupté », (ainsi J. Peladan désigne un chefd'œuvre) qui s'intitule Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris. C'est l'ensemble de la décoration destinée à l'escalier du Préfet, à l'Hôtel de Ville ; et, ramené par la main de l'artiste vers les templa serena de la Nouvelle Sorbonne, le haut fonctionnaire aura devant lui une vision antique qui guérira ses yeux du

(i) Raymond Bouyer, le Paysage dans l'Art.

contact des Barbares. Le carton en a été maintes fois décrit, l'an passé. Autour du plafond, quatre voussures et six tympans où des détails exquis dans la gamme des mauves amortis et des bleus turquins rehaussent la grandeur calme de l'ensemble. Latent contraste, c'est Puvis de Chavannes, c'est le doux Athénien né à Lyon, qui devait figurer le colossal et fougueux Poète : et la bonne vieillesse du sombre colosse vient à pas lents vers le demi-sourire des blanches Muses gallo-romaines, dans une atmosphère de turquoise. Cet art de sang latin, légèrement primitif, demeure très français. Il nous ravit aux soucis rongeurs de l'heure transitoire. Et une brise de Florence passe sur !a fresque éloquente du maître lyonnais (i) ».

Triomphantes en personnes dans le Bois Sacré, les Muses font place à l'Humanité dans Inter Arles et Naturam. Jean Dolent murmure que « Puvis passe sans effort du sacré vallon à la vallée d'Auge» sur laquelle Geffroy s'extasie : « La Normandie du fond est d'une vérité grandiose, et ce jardin de rêve s'ajoute tout naturellement, par la magie du poète, à cette contrée véridique. La terre se déroule sous le ciel infini, une terre exacte où vivent les hommes, et voici, dans l'étroit espace, sur cette

(1) Bouyer, l'Art et la Vie au Salon du Champ-de- Mars, 1894.

terrasse comparable aux balcons de ciel de Baudelaire :

...Vois se pencher les défuntes années

Sur les balcons du ciel, en robes surannées...

voici les figures vivantes qui symbolisent les idées fécondes et les années disparues...»

Que dire des Muses inspiratrices du Génie de lumière ) sinon que cette seule appellation explique et commente toute l'œuvre du maître ? Lui-même l'a dit, ses pinceaux l'ont tracé : « Ainsi son génie, Tune après l'autre, rompait ses entraves, écrit M. Baud-Bovy, dans le Journal des Artistes ; la résolution du dangereux problème que propose la peinture murale en détermina l'essor suprême... Il n'abolit pas le mur, il n'en détruisit pas la planimétrie, il ne le remplaça pas par une copie de la nature, il s'en servit comme d'un écran tendu entre le relatif et l'absolu...»

Voici donc tout condensé, l'homme, la vie, l'œuvre, l'opinion... hélas ! trop sommairement pour en donner autre chose qu'un très minuscule aperçu. Cependant j'ai l'espoir que les générations prochaines élèveront Puvis autant qu'il fut abaissé lors de ses premiers pas ; je souhaite, ô maître ami,

Que le mur reste droit où ta fresque fleurit (1),

et que si le temps dévastateur en décidait autrement de nos capitales, que si rien ne demeurait dans l'universel décombre où le voyageur chercherait trace de nos civilisations, la légende et l'histoire aient répandu ta trace dans la mémoire des peuples, et, déjà, j'en accepte l'augure :

Par avance ainsi tu vis, O solitaire Puvis De Chavannes (2) !

Les sentiments les plus divers s'éveillent dans l'esprit après la longue suite de sites et de

(1) Ernest Jaubert, Album,

(2) Stéphane Mallarmé,

groupements humains que nous venons d'examiner, mais certainement celui qui domine est la sensation de la pureté lumineuse. La noblesse de la vie s'y manifeste sous toutes les formes, dans l'amour de la paix, du travail et de la maternité. La beauté de l'espèce y est complète, parce qu'elle s'y allie et s'y mélange à celle de la nature. Les paysages sont toujours d'une agreste poésie, pour que le rêve puisse y flotter à loisir. Demain tous s'éveilleront enchantés de ces décors prêtés à de magiques sociétés. Cela c'est l'Idéal, but de nos aspirations, espoir de nos lassitudes, réconfort de nos fatigues. C'est le Beau, c'est la Vérité de l'esprit, c'est l'Avenir...

Franchissons les âges. Laissons passer les époques. Retrouvons sur les monuments laissés par le temps la série joyeuse de la fresque. Les ans ont donné aux couleurs une lucidité parfaite, la matérialité est plus positive sous la gaze mystérieuse dont le peintre les couvrit. Le magique soleil de la mémoire s'est levé sur ces vallons tranquilles qu'estompent les siècles. Et c'est plus que jamais l'azur limpide des horizons, les cieux d'iris, les chairs de nacre. La clarté palpite comme jadis, aussi fraîche, plus reposée. Rien n'est suranné dans les couleurs, dans les choses ou dans leur agencement. La triomphante vie n'a pas changé. La gloire infinie de la terre appelle toujours les baisers d'Avril

Alors le penseur pourra dire que cette peinture est toujours neuve comme la lumière, et comme elle indestructible. On fera des pèlerinages aux lieux où elle rayonne. Où nulle fresque n'érigera cette gloire, le lieu sera désert, comme un autel sans ciboire, comme une châsse privée de reliques. Le Maître aura su léguer à son œuvre la magie de l'immortalité.

Juillet 1896 - Octobre 1898.

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