‹ Les arts et les lettresChapitre 22 sur 54 · L homme et le style · texte numérisé non relu

L homme et le style

Le ciel natal a jeté sur Barbey d'Aurevilly ce manteau de froideur étrange et de mysticisme bizarre qui devait s'amplifier avec l'âge et devenir l'orgueil spirituel le plus solide de ce temps : cet écrivain anglais, transplanté parmi nous avec son vernis de caste et les innombrables préjugés de son éducation morale, guidée d'une façon incompréhensible dans les méandres d'un déisme sceptique, a toujours suivi une ligne de conduite qui devait le mener forcément en dehors de tout genre frayé ; il a eu constamment sa personnalité, et s'il n'a pas fait école, c'est qu'il est aussi impossible d'écrire comme lui qu'il est impossible de revenir à son origine, de changer ses père et mère, et le ciel sous lequel on naquit, et le sang qu'on a dans les veines.

Barbey d'Aurevilly a mélangé à notre style éclectique l'ombre majestueuse du style anglais. Il ne tient pas seulement son originalité propre de son tempérament et de son éducation c'est aussi le résultat d'une tension d'esprit dans ce sens, d'un travail acharné à y parvenir ;

c'est pour ainsi dire une recherche voulue — la tournure shakespearienne et l'abus de certaines locutions favorites le prouvent surabondamment. Ajoutez à cela un dédain absolu des descriptions qui ne feraient qu'entraver l'action, un emploi fréquent des incidences, pour arrêter plus longtemps l'esprit du lecteur dans les dédales du récit et en augmenter l'intérêt, le retour de membres de phrases qui ressemblent quelquefois aux rejets d'une ballade en prose, et vous aurez la synthèse d'un des styles les plus merveilleux de ce jour.

Comme procédé, on peut présumer que le concept est laborieux, et souvent revu, ou du moins longtemps porté dans l'esprit, que les épisodes sont jetés à la grosse avant d'être repolis, mais parfaitement coordonnés cependant au fur et à mesure de leur éclosion.

Toujours par déduction, on doit croire que Barbey d'Aurevilly aime à écrire dans la solitude et le silence, d'ailleurs misanthrope de nature, un peu sarcastique. Ceci présumé de l'étude de sa forme et de son courant, devonsnous nous occuper de ce qu'on a dit jusqu'à ce jour de bien ou mal sur ce maître écrivain gentilhomme ?

Comme beaucoup d' « esprits », Barbey d'Aurevilly a une prédisposition marquée à l'originalité extérieure, par exemple celle de porter des vêtements d'un autre temps et d'enluminer

sa correspondance, mais l'envie d'étonner le commun ne s'est-elle pas, et surtout au commencement de ce siècle, manifestée d'une façon étonnante et superbe !

L'allure romantique du maître est remarquable, fièrement drapée dans des conceptions magnifiques et fortes qu'on croirait des rêves longtemps bercés dans les brumes glaciales de la mer du Nord et de sa sœur la Manche.

L'ombre s'y étend amplement, et, gigantesque rideau d'une scène jamais vide, c'est à travers ses plis qu'on voit se mouvoir les personnages et le drame s'accomplir. L'auteur des Diaboliques \ qui avait commencé en 1835 par être un critique acerbe et pointilleux, est un homme affable et doux, des moins disposés à s'occuper de ses contemporains. Avec une désinvolture de grand seigneur, il possède toute l'amabilité du gentilhomme de race ; la courtoisie de son caractère n'a d'égale que la bonté de son cœur, et il a fallu de bien vils sujets de mécontentement pour que d'aucuns en fissent un croquemitaine grossier, vous recevant sur le seuil de sa porte d'un œil rébarbatif et prenant des poses de matamore pour évincer les importuns (1).

La ligne de démarcation de ses œuvres de roman à ses œuvres de critique n'est pas si grande qu'on le croirait : il y a beaucoup de roman dans sa critique comme il y a beaucoup

(1) Cf. Camaïeux, Charles Buet .

de critique dans ses romans. C'est une critique sardonique pleine de dédain, qui renferme peu d'analyse et encore moins de jugement ; chez ce catholique sceptique, le suprême parti- pris règne sans partage ; ses convictions sont établies indéracinablement sur toutes les discussions latentes de notre éternelle discussion sociale, et vouloir chercher en lui un biais à droite ou à gauche serait peine perdue.

Il va son droit chemin, sans prendre garde à ses avoisinants, sans regarder derrière lui, il veut frapper, il frappe. Mais la critique n'est que secondaire dans cette œuvre si grandiose et si forte, où les claquements d'une imagination, qui n'est égalée en intensité que par ellemême, vont se répercutant de page en page, au milieu des chocs d'enclume et des enroulements de lanières du procédé littéraire le plus implacable, le plus froid et le plus prodigieux qu'il nous soit possible de rencontrer et d'approfondir !

Page 1