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Ergo : la Force

L'œuvre de Barbey d'Aurevilly est composée, comme les plages et falaises de son pays natal, de deux parties distinctes : Tune de rocher dur,

l'autre de sable uni mais friable ; le style et l'esprit. Reste à savoir quelle est la meilleure de l'une ou de l'autre, de celle dont, on peut bâtir une forteresse ou de celle où peut germer un chêne ? Si sa faconde conclure, si sa volonté sont inflexibles, son cœur est doux et serviable ; voilà ce qu'on lit dans son œuvre. Et quant à sa sévérité de principes, au catholicisme outré qu'il affecte en toutes choses, c'est un peu comme ces « façons » affichées sous la Régence :

Ses convictions religieuses sont incontestables, mais elles viennent de l'éducation plus que d'une persuasion intime ; cet état d'esprit tient plus à une vanité nobiliaire et à des fréquentations, qu'à la croyance qui germe peu à peu dans l'âme rebelle, ainsi que le saxifrage sur la crête d'un mur. Diable ! qu'aurait-on dit d'un gentilhomme athée et républicain ! Barbey d'Aurevilly est royaliste et religieux à la manière de Joseph de Maistre et des grands seigneurs du siècle passé. Il prétend servir « Dieu, sa dame et son roy », quoique les dames ne lui soient pas très sympathiques, à cause d'une catégorie souvent insipide, celle des bas-bleus. 11 n'aime pas les bas-bleus. Pour quiconque admire la femme dans ce qu'elle a d'exquis, de charmant, de réellement féminin, cette antipathie s'explique... Laissons l'exception...

Barbey d'Aurevilly est venu à une époque où

le parti royaliste, longtemps écrasé sous la terreur de la Révolution et de l'Empire, relevait enfin la tête et se persuadait que les beaux jours allaient revenir. Les Bourbons de la branche aînée rentraient en possession du trône, et l'ère nouvelle s'annonçait brillante et prospère, sous les plis de la bannière à rieurs de lis d'or ; la jeunesse de Barbey s'écoula dans ce renouveau d'enthousiasme, dont les effets se propagèrent jusqu'aux provinces du littoral, et de toutes les gentilhommières surgirent les partisans toujours fidèles de la légitimité, secouant la poussière des habits à la française qui depuis trente ans dormaient dans l'oubli des armoires.

Barbey porta des souliers verts comme tous les bons royalistes. Le roi de la Charte constitutionnelle était passé que le parti gardait toujours ses espérances, plus vivaces encore si possible, quelle autre passade ! après les échauffourées des 27, 28 et 29 juillet 1830... Quoique relégués au second plan, les amis de la branche aînée eurent encore de beaux jours à la fin du règne de Louis-Philippe, ce roi qui essayait de contenter tout le monde et son père.

Après 1848 et 1852, les« espérances » devinrent plus fortes que jamais, et lorsque Barbey d'Aurevilly triompha comme écrivain, tout contribuait à faire croire à une prochaine et solide reconsécration de la monarchie absolue.

L'état de surexcitation dans laquelle se trouvait alors l'opposition, le mécontentement que le coup d'Etat du Deux-Décembre avait suscité chez les puissances voisines alliées de la maison de France, et le mécontentement, plus grand encore, que fit naître dans tous les clans le manque d'égards de Napoléon III à l'égard de la vieille noblesse, tout cela redonna aux royalistes une nouvelle confiance en eux-mêmes, laquelle s'augmenta du dédain qu'on professait pour l'empereur. Il est certain que ces périodes d effervescence nous ont valu ce maître talent, arrivé dans un instant royaliste, d'un père ami des nobles. Pourtant il se rallia à l'Empire, comme M. de Lamartine à la République de

Fut-ce par ambition ? Non. L'ambition, s'il en eut jamais, n'a fait que l'enraciner davantage dans un terrain, qui est le sien, où il est né, où il mourra. Barbey d'Aurevilly est une des colonnes d'Hercule, il est là, il y reste. Peu lui importe où vont les autres et quelles passions humaines agitent leurs flancs misérables ; dans son immuabilité de pilier du ciel, il est insensible aux vents qui caressent ses pieds de marbre.

Mais ce qu'il veut avant tout, c'est la puissance Une, indivisible ; c'est le pouvoir aux mains d'un seul, c'est la monarchie brutale et arrogante, c'est l'égotisme voué au culte de la force et de la grandeur, c;est l'amplification

incommensurable du Je veux, qui ne doit rencontrer aucune barrière, comme il ne doit voir que des têtes courbées.

De cette exaltation farouche de l'idée autocratique devait résulter forcément un sauvage et un désespéré politique, un royaliste qui ne croit plus au royalisme, qui rougirait d'être mêlé aux royalistes — dignes, ce sont ses paroles, de tous les avilissements et de toutes les bassesses.

« Un parti qui depuis plus de quarante ans, hélas ! ressemble à cette folle par amour qui, chaque jour, venait s'asseoir au bord de la mer pour regarder si le vaisseau qui devait lui ramener son fiancé n'apparaissait pas à l'horizon vide et qui s'en retournait, chaque soir, en se disant infatigablement : « Ce sera pour demain ! » Pour lui n'existent plus ni branche aînée, ni branche cadette, tout roi doit porter un sceptre, et ce sceptre doit être un glaive, pourvu que ce soit un glaive. Depuis Napoléon nul n'est venu. C'est pourquoi Jules Barbey d'Aurevilly, fils d'un chouan du Bocage, est partisan de tous les Dix-Huit Brumaire, et ne croit au relèvement de la France que par un homme d'épée, un Catinat ou un Kiéber.

Les hommes de la Révolution eurent cette énergie désespérée, leurs ruisseaux de sang fertilisèrent l'Idée de la Toute-Puissance, ils ne craignirent ni la mort, ni de la donner, ni les

représailles. Mais d'Aurevilly pense que jamais plus gigantesque effort ne fut donné dans le cul-de-sac de la fausseté, parce que, dit-il, « ils ne savaient ce qu'ils désiraient ».

Lors de la fusion avec la famille d'Orléans, Barbey d'Aurevilly, qui écrivait à La Mode avec le duc de Rovigo, abandonna définitivement la politique du comte de Chambord, dont il avait été jusqu'à ce jour un ami fidèle et dévoué — si bien que dans un article célèbre sur le royalisme, il se mord railleusement les lèvres en parlant du duc de Bordeaux qui fait de bons dîners : « un roi de France qui reste quarante ans sans tirer l'épée ! »

En même temps, il quitta le journal fondé par Madame la duchesse de Berry, au fronton duquel la nouvelle direction voulait adjoindre aux trois fleurs de lis de la maison de France l'écusson écartelé des Orléans qui sont « la honte du principe monarchique ». Alors il devint un politique désemparé, battit des mains au Deux Décembre et s'écria :

« D'espérance, moi je n'en ai plus. La royauté, qui fit l'orgueil de plusieurs siècles, je ne crois pas qu'elle rentre en France...» Puis il ajouta bien bas, si bas que sa conscience peut-être seule l'entendit : « Je suis l'homme de tous les Dix-Huit Brumaire possibles. »

Laissons dans l'ombre le côté farouche de ce saisissant caractère. Il en ressort déjà plus qu'il

n'est utile cet amour outré de la violence et du despotisme qui viennent s'affirmer jusque dans le sang, et que l'étude de son œuvre prouve surabondamment. Le dix-huitième siècle commence avec Louis XIV, le dix-neuvième avec Napoléon, le vingtième commencera avec l'Irïconnu-Porteur-de-Sabre. L'ordre naturel des événements a de tout temps fait succéder l'homme de guerre à l'homme d'Etat, le tribun au poète. . C'est Eschyle et Alcibiade, c'est Cicéron et Jules César. Quand un génie tombe, un autre s'élève, mais il est rare que ce soit dans le même cycle. Louis XIV laisse monter Voltaire, Napoléon laisse croître Victor Hugo. Avant longtemps, nous aurons un nouveau capitaine de la guerre de Trente Ans qui marchera, Tépée au clair, à la conquête des modernes Babylones et fera retentir l'univers du fracas de ses canons. Peu importe d'où il viendra, si son glaive sera d'acier bleu ou de fer rougi. Il naîtra parce qu'il doit naître, comme il en naît un pour la rénovation de chaque siècle. Une de ces âmes tout en esprit et en volonté, composées d'un éther implacable, dont la pureté tue, et qui n'étreignent, dans leurs ardeurs de feu blanc comme le feu mystique, que des choses invisibles, une cause, une idée, un pouvoir, une patrie ! Les femmes, leurs affections, leur destinée ne pèsent rien dansles mains de ces hommes, vides ou pleines des mondes qui les doivent remplir.

Quant à ce qu'on appelle l'Egalité, d'Aurevilly convient que c/est la plus ridicule de nos utopies fraternelles, les hommes n'étant pas et ne pouvant pas être égaux L'éducation, le sentiment de race, l'élévation de passion, la sublimité de caractère, ou simplement la beauté et la vigueur physiques, nous mènent fatalement à une distinction de classes où chacun peut s'élever par son talent et ses travaux, descendre par son incurie et sa disgrâce de

nature.

(Au fond, Barbey d'Aurevilly est complètement désintéressé des luttes politiques et jamais ses ouvrages n'ont donné naissance à la moindre lutte d'opinion).

Admirateur forcené de la vieille élégance française, comme M. de Chateaubriand, l'homme qui prenait le plus de soin de son pied après le grand-duc Constantin, il professe une estime nettement déclarée pour les fidèles aux belles manières, et Brummel est son prophète. L'époque qui a produit les boudinés et les rastaquoueres ne brille assurément pas par le bon ton et les manières, et il n'appartient pas à ces boursicotiers ou à ces inutiles fanfreluches de vouloir réviser la mise et la courtoisie françaises bien mortes, hélas ! maintenant. L'orgueil natif s'est éteint dans le mélange des races. — Ce n'est pas une décadence. — Sous un aspect plus moderne et plus plébéien, la magnifique

aristocratie du talent et de l'esprit compte encore de nombreux chevaliers, et il est bien certain que sous le jour actuel, après les luttes de la Révolution et de la démocratie, nous avons eu raison de laisser de côté les vains préjugés de caste et de nom. La véritable noblesse est le talent, dit-on maintenant. En dehors des considérations de fortune, qui seront toujours d'un grand poids dans nos relations sociales, nous jugeons un homme, non à son titre, mais à ses actes, à sa valeur intellectuelle. C'est pourquoi seulement Barbey d'Aurevilly sera toujours un maître de l'esprit.

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