La Province
Ce qui éclate dans ce style prodigieux, dans chaque période, dans chaque ligne, c'est une admiration insatiable et pleine de respect pour le sol natal, pour cette belle et imposante Normandie, d'une sérénité immuable. Le ciel profond et les lointains grisailles, et la petite ville froide où ses souvenirs le ramènent toujours, avec ses maisons solennelles de la noblesse de province ; les couchers de soleil mélancoliques
2Ô4 LES ARTS Et LES LETTRES
de la Normandie qui remplissent l'âme de rêves à jamais inassouvis, et les longues files blanches de pommiers que défleure la brise, i faut que ces tableaux soient gravés d'une façon bien ineffaçable dans son cœur pour qu'il se les rappelle et y revienne sans cesse. Dans ses contes, dans ses articles, dans ses romans, partout, toujours la Normandie et ses gris paysages, enchâssés dans une gemme littéraire aussi fermement pétrie et durcie que le Calvados aux vives arêtes. , .
Au milieu du pays, où sont nés et ou ont vécu les ancêtres poudrés à frimas et 1 epée au côté, s'élève l'église qui représente Dieu audessus du Roy, et le presbytère du prêtre vénérable qui est le conseiller intime de toutes les circonstances. En remontant la chaîne du temps et des aïeux, on trouve, dans l'histoire de la famille, quantité d'aventures ou sublimement tragiques, grandes, belles ou bassement sombres. Dans ces aventures, Dieu, le Roy et le Prêtre ont été mêlés.
Puis les secrets se sont ensevelis sous le linceul noir des jours qui passent ne laissant qu'un enlacement plus indissoluble entre es Lnlles où se sont perpétrés les douleurs et le crimes, et Dieu qui en a reçu confidence. Cna curT de ces antiques castes a des momen s tristes dans son passé, des histoires dont le Prêtre fut le seul tombeau, ^ chaque année ajoute un anneau à la chaîne qui lie la Noblesse à Dieu.
On reste dans sa province, vivant entre la maison, où s'attachent les souvenirs, et l'église, dont l'ombre mystique calme les cœurs noyés de regrets ou de sanglots ; on passe les heures à se rappeler longuement, sans amoindrir en soi l'orgueil inextinguible de la race.
Et ces vies-là sont du premier jour au dernier couvertes d'un voile sombre. Le vent d'automne emporte les feuilles mortes et les cheveux blancs, siffle lugubrement sur les pignons verdis, jusqu'au matin où la tourmente jette à bas, dans la poussière, l'arbre et le pignon.
C'est le prêtre qui ouvre les yeux aux enfants, et c'est lui qui ferme les yeux aux vieillards.
Pendant que l'herbe pousse entre les pavés de la cour et que les carrosses pourrissent à l'écurie, on s'endort en se berçant de rêves bizarres, de retour aux jours meilleurs pour la noblesse et la monarchie, et lorsque, par hasard, on rencontre aux champs un de ces êtres obscurs, mais musculeux, qui font produire la terre et ensemencent les guérets, on se demande qui peut bien mettre au cœur de ces humbles le bonheur qui se lit dans leurs yeux ? De temps en temps un fait tragique, vite étouffé, ou le passage acclamé d'un petit neveu qui brille à l'armée, viennent se mêler aux ténébreuses intrigues d'alcôve dont naissent les bâtards au sang plus vif. Et c'est tout. Quand le Roy reviendra-t-il !
§ 5. Conclusion.
Le passage de Barbey d'Aurevilly dans les sphères littéraires a été silencieux, presque inaperçu. C'est un météore qu'on s'est contenté d'observer de loin, imperceptible pour le commun des mortels, trop surélevé de la phalange de combat pour qu'il soit possible de le prendre pour un combattant. Ses œuvres possèdent à coup sûr, plus que nulles autres, ce cachet d;égoïsme personnel qui les met en dehors de toute période littéraire. C'est un écueil isolé dans le grand océan romantique, comme le rocher « l'Homme » dans la Manche, et à cause de cela même, il resta longtemps inconnu. La statue de ce maître frappeur est trop haut placée pour que le peuple puisse jamais l'acclamer. Et le ferait-il ? Barbey d'Aurevilly ne sera jamais aimé du Peuple, parce qu'il paraît l'ignorer, et l'ignore en effet. Aujourd'hui, pour celui qui a sondé ses mystérieuses beautés, il est impossible de ne pas y revenir, et de ne pas se prosterner devant son masque si hautain.
Il faut que la veine tragique de notre littérature surmenée soit bien tarie pour qu'avec un tel Maître elle n'ait repris son éclatante auréole
BARBEY D'AUREVILLY - 2ÔJ
d'effroi spirituel, et sa gloire des jours romantiques, sa gloire qui renaîtra plus splendide un de ces matins au lever d'un soleil nouveau, car notre esprit, notre cœur, notre âme sont las de l'inepte littérature actuelle, sans grandeur et sans beauté. Nous aurons encore des enthousiastes et des Jeunes à longue chevelure, des artistes sains et vivants, et une incandescente irradiation du firmament intellectuel, telle qu'il en éclate une tous les cent ans. C'est aux intelligences d'élite qu'il appartient d'entonner encore l'hosanna de la beauté, de la force, de la puissance, de la gloire. Aussi saluons respectueusement celui qui fait revivre en plein dix-neuvième siècle les plus nobles conceptions de l'esprit avide d'horreur et de beauté, et les drames poignants, et les épopées sanglantes, le maître écrivain diabolique des Diaboliques , le fustigeur sévère des Ridicules du Temps, le romantique surhumain à? Une vieille maîtresse et à' Une Histoire sans nom : Celui qui dédaigne la basse envie et les viles moqueries, forgeur d'airain qui sonne fort et vrai, Lord Byron français !...