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UN LIVRE

On cherche les origines, à propos d'évolution littéraire. La filiation des genres n'a pourtant qu'un intérêt médiocre, car le public a nombre de catégories et l'élève ne suit pas toujours le maître. Chacun admire son écrivain particulier et les classes populaires ont, à n'en pas douter, un goût tout autre que celui du noble faubourg.

Voici deux ans que Barbey d'Aurevilly est mort, après avoir secoué plus que tout autre notre firmament littéraire, et il semble que dès le lendemain l'oubli se soit jeté sur cette haute

figure.

Ah ! nous parlons d'influence. 11 eut la sienne, celui-là, et s'il était inconnu du peuple c'est qu'il était trop loin de l'agitation moderne, confiné dans la sérénité de son orgueil.

Quelques portraits d'amis, d'émulés, annoncèrent la fin de cet homme à ceux qui l'admi-

raient, puis sa mémoire retomba dans le silence, parce que le lecteur assidu qui nous honore, celui qui se sustente de nos idées, l'ouvrier à tout comprendre, n'avait pas été prévenu qu'une de nos gloires littéraires venait de s'éteindre et qu'il y avait là une mine étonnamment riche de jouissances intellectuelles.

M. Charles Buet a entrepris l'œuvre de réparation que j'attendais. Un Barbey d'Aurevilly expliqué, commenté, où, sous la forme de mille anecdotes, la personnalité du styliste nous est entièrement révélée, et de telle façon, simple, bonne enfant, aimable, que tout le monde peut y goûter et désaltérer son ignorance à cette belle source de documents — une source qui deviendra fleuve dans notre histoire littéraire.

Ce livre est une bonne chose (i). Il rappelle la reconnaissance que beaucoup d'entre nous doivent à d'Aurevilly et semblent avoir oubliée. Il fait revivre ce caractère particulier de l'auteur des Ridicules du Temps, l'un des plus curieux de notre époque, tour à tour impitoyablement railleur, fustigeant cruellement les platitudes courantes, ou enthousiaste de sentiment jusqu'à glorifier les crimes romantiques.

Buet est un des fils spirituels de celui-là, désigné de longue date pour ce défilé de la rue Rousselet, en cette modeste chambre (2) où le

(1) In-18, A. Savine, éditeur.

(2) Cf mon Médaillon sur Charles Buet.

vieillard à simarre blanche a vu passer plusieurs générations d'hommes de lettres. C'est Jean Richepin, farouche et brutal, Paul Bourget, déjà psychologue, Léon Bloy, intransigeant, François Coppée, doux et confiant, Léo Trézenick, railleur... Auparavant Xavier Aubryet, Henry de Pêne, Jules Vallès, autant qui devaient suivre des voies différentes, s'escrimer contre des murailles opposées.

En dehors de ceux-ci personne ne put approcher Barbey sans payer son tribut d'admiration et de respect. Citerai-je Emile Michelet, Adolphe Ribaux, Albert Savine, Luigi Caldo...? Me citerai-je personnellement ?

Dès que je fus présenté à d'Aurevilly, je Paimai. C'était en 1884, et depuis j'ai toujours présent à la mémoire ce géant aux moustaches de Gaulois, ferme et paternel, imposant malgré tout. Je lui ai consacré plus d'une page et ce m'est un devoir et un honneur aujourd'hui de reprendre la plume à la suite de Charles Buet.

Je voudrais que le peuple allât vers l'œuvre de d'Aurevilly, pût en goûter l'infinie charité, au milieu des méandres d'une imagination qui n'a pas de frein, étant de celles qui n'acceptent aucune barrière. Je voudrais que vous tous appreniez à connaître la beauté tragique de cet homme que si peu ont compris.

Le critique sans pitié, le philosophe sans tolérance, le catholique intransigeant, âpre

dans ses querelles, ardent à la lutte, qui se battait sans trêve ni merci et n'admettait aucun captif à rançon, était pourtant un poète, dit Charles Buet, en son livre, et l'un des plus délicats parmi les romantiques...

Et il cite quelques-uns des poèmes de d'Aurevilly. Celui qui a pour titre le Cid semble arraché de la Légende des Siècles : Un guerrier couvert de fer et d'or fait l'aumône à un lépreux, et, celui-ci, bouleversé que cet homme ne l'ait pas repoussé, lui ait été compatissant, et sachant que l'infâme contagion ne mordra pas sur l'acier saisit le gantelet du chevalier pour y coller ses lèvres,

Lui, qui n'avait jamais baisé de main humaine...

Le Cid comprend alors qu'il a un acte de charité plus grand encore à accomplir, un acte de courage presque divin : Il arrache son gant et tend sa main nue au lépreux.

La fin de Barbey fut empoisonnée par mille rancunes sourdes, et cela seul devrait à nos yeux le rendre digne d'une éclatante réparation, car il fut l'aïeul qui protégea les pas de nombreux petits-fils et dont nul ne vint suivre le convoi.

En publiant ses impressions et souvenirs, Buet m'a donc délicieusement remué, moi qui n'avais pas oublié les réceptions cordiales de la rue Rousselet, ou qui vivais pénétré des pages

éclatantes des Diaboliques. Il m'a ému, car je ne pensais pas qu'on pût évoquer de façon aussi saisissante l'homme à jamais disparu, que seule ma mémoire me montrait en cette humble chambre meublée, où ce gentilhomme demeurait, pauvre et fier, après avoir traversé les périodes les plus éclatantes de notre siècle, et avoir pu y glaner, s'il eût voulu, quelque grasse prébende que toujours il dédaigna.

Et je le répète, ce livre n'est pas de ceux qui s'oublieront facilement ; il répond trop à un besoin de notre histoire littéraire. On le retrouvera en temps opportun, en quelque coin de la bibliothèque, et on le rouvrira avec émotion pour y revoir la silhouette du terrible écrivain. On le feuilletera comme un recueil parfumé de tous les chefs-d'œuvre de cette œuvre colossale, de toutes les heures de cette vie si bien remplie, et je voudrais qu'il accomplît son labeur de telle sorte que d'Aurevilly fût servi à la table du pauvre comme à celle du riche, rapproché du peuple qui l'aimera, quand il aura pu en sonder les mystérieuses beautés...

Léon-Alpinien CLADEL <«

i. Une rencontre.

|A Revue fantaisiste, qui vécut dixneuf numéros, logeait passage Mirés, aujourd'hui des Princes, escalier C, au second étage au-dessus de Pentresol. Les bureaux se composaient de deux superbes pièces avec parquet ciré, lambris de chêne, hautes fenêtres : le cabinet du directeur et la salle de rédaction. Là se réunissaient

(i) Né à Montauban le 13 Mars 1835, mort à Sèvres le 20 Juillet 1892. Œuvres : Les Martyrs ridicules, 1863, l'Amour romantique, 1865, le Bouscassiè, 1869, La Fête votive de Saint Bartholomèe Porte glaive, 1872, Les Vanu-pieds, 1874, Crète-Rouge, 1876, Celui de la Croix aux Bœufs, 1878, Omp drailles le Tombeau des lutteurs, 1879, Titi-Foyssac, 1880, Le Deuxième Mystère de l'Incarnation, 1881, N'a-Qu 'un-œil, 1882, Pierre Patient, 1883, Bonshommes, 1883, Urbains et Ruraux, 1884, Quelques sires, 1884, Léon Cladel et sa kyrielle de chiens, 1885, Héros et Pantins, 1885, Paris en travail, 1885, Mi-Diable, 1886, Gueux de marque, 1887, Kerkadec, 1888, Juive-Errante, 1897 (posthume).

nombre de jeunes auteurs que les années et la mort devaient disperser.

Là, venaient Théodore de Banville, déjà célèbre par ses Cariatides et ses Stalactites ; Charles Asselineau, vieilli et las de la vie; Albert Glatigny, le baladin-poète ; Catulle Mendès, directeur de la Revue ; Léon Cladel qui ruminait son Quercy ; Charles Bataille, auteur $ Antoine Guèrard, que d'aucuns mettent à l'égal de Mme Bovary ; Amédée Rolland qui préparait les Vacances du Docteur ; Alcide Dusolier, député, puis sénateur (1884) ; Jean du Boys, auteur futur de La Volonté ; un nommé Charles Vallette, qui fonda nombre de journaux, mort depuis ; Louis Goudall dont le Martyr des Chaumettes fut édité plus tard par la maison Hachette ; Hardy, mort en 1870, pendant le siège, Louis Lambert, aujourd'hui architecte à Périgueux, son pays natal.

L.-X. de Ricard, fondateur du Parnasse Contemporain, longtemps directeur du Rio Paraguay, à l'Assoncion ; Desdemène, dont la Revue des Deux-Mondes publia un roman : les Haillons de l'Art ; et bien d'autres qui sont partis ad patres ! Le Parnasse Contemporain devait les réunir en partie. Lancés alors dans la dévorante vie de Paris, ils allaient à la conquête des honneurs — et de la gloire.

Une après-midi de la fin de 1862, les collaborateurs, au grand complet, causaient dans la

salle de rédaction des événements du jour autant que de la confection du prochain numéro. Bon nombre d'entr'eux étaient encore des jeunes gens inconnus de la veille, à cet âge où on retrousse ses manches pour le combat. Aussi que de rêves aussitôt oubliés que conçus ! Que de travaux, que la gloire devait consacrer, abandonnés à la première page ! II leur fallait la lutte âpre et rude ; ils y ont laissé le meilleur de leur rêve. La période, vide d'événements littéraires, était favorable aux ambitieux, le romantisme étincelant s'éteignait, mais dans cette accalmie on pouvait déjà pressentir l'arrivée de quelques hommes maîtres d'eux-mêmes et de leurs idées.

Les discoureurs s'étaient engagés dans une discussion sur un homme bizarre, rencontré souvent dans les cafés artistiques, honni par les uns, qui le traitaient d'imbécile et riaient, admiré par les autres, qui le considéraient comme un étonnant rénovateur de l'idée poétique.

Cet homme qu'on devait vénérer après avoir couvert son nom et son œuvre d'ordures et de sarcasmes, cet homme avait mis au jour un volume de vers qui révolutionna beaucoup de cerveaux, os à moelle où plusieurs sucèrent leur talent.

La majorité des clans littéraires dédaignait ce poète absolu, étrange et peut-être incom-

préhensible alors. Seuls, quelques-uns l'aimaient; les rédacteurs de la Revue fantaisiste, ses vaillants défenseurs, étaient de ceux-là.

Comme ils s'égaraient dans leur discussion familière, on frappa trois coups à la porte. — « Entrez », cria aussitôt Mendès. La porte s'ouvrit ; ils aperçurent sur le seuil un homme d'allure fière et mystérieuse, bien pris dans sa haute taille, la tournure élégante, mais froide, du quaker. Il entra dans la salle en se découvrant poliment :

— M. Léon Cladel ? demanda-t-il.

— C'est moi.

— Monsieur, je désirerais vous parler un instant en tête à tête... Si monsieur le directeur voulait nous prêter son cabinet pour cela, je lui en serais fort obligé ?

— Qu'à cela ne tienne, répliqua Catulle Mendès, en ouvrant la porte de son retrait particulier, vous êtes chez vous.

— Je vous remercie.

Quand Léon Cladel et l'inconnu furent seuls :

— Asseyons-nous, je vous prie... Bien... Il faut vous dire tout d'abord que je viens de chez mon ami Auguste...

— Auguste ?...

— Oui... J'avais rendez-vous avec lui, et il ne s'y trouvait pas. Il est très inexact, mon ami Auguste... Quand il n'est pas là, je cherche à

me distraire, je lis ce qui est sur son bureau. . . je feuillette... je parcours quelquefois les manuscrits qui attendent... Je vous explique la manière dont je me distrais... Il y avait là les épreuves d'un roman dont vous êtes l'auteur. . . Cladel, vivement intrigué, comprit seulement alors que cet inconnu, dont il ignorait encore la personnalité, venait de chez Poulet-Malassis, l'éditeur des « jeunes », et parlait de son roman Les Martyrs Ridicules. Il attendit curieusement la fin de cet étrange colloque.

— Cela m'a vivement intéressé, continua le visiteur, vous avez le sens du pittoresque, de l'imprévu, un solide fonds de romancier... Mais il y aurait beaucoup à retoucher, ajouta-t-il à ses éloges. Il y a des phrases qui portent à faux et des mots impropres. Ce sera à refaire plus tard. Combien de feuilles sont tirées ?

— Deux.

— Deux seulement ! Alors tout est pour le mieux. Si vous le voulez bien, mon cher monsieur, je serai votre collaborateur pour le reste. Nous reverrons cela ensemble...

Le jeune homme se confondit en remerciements quand son interlocuteur lui eut remis sa carte. Bizarre circonstance, c'était celui-là même dont les collaborateurs de la Revue fantaisiste parlaient quand il avait frappé à la porte : le poète Pierre-Charles Baudelaire, dont le recueil Les Fleurs du Mal soulevait à la fois tant

d'admiration et de moqueries. La face entièrement rasée, les cheveux grisonnants, peignés avec soin en arrière, la voix brève et métallique, le port hautain, le geste mesuré, tel il leur était apparu et tel Cladel le revit depuis.

Pendant trois mois, ce furent des leçons dignes d'un tel maître et d'un tel élève.

Tous les matins, vers les onze heures, ils examinaient les tours de phrase, les sondaient, les remaniaient.

Le maître soulignait les mots ou les expressions à changer, et l'élève devait recommencer jusqu'à la perfection.

« Quelquefois, me disait Cladel ému, je restais des huit jours à me creuser la tête sur le même mot; c'était à en devenir fou ! » Et chaque matin, la même désapprobation réapparaissait sur les lèvres du mentor sévère. Lorsque, à bout de forces, l'apprenti donnait sa langue aux chiens : « Eh bien ! voilà ce qu'il faut, gros bêta ! » s'écriait Baudelaire en parachevant la phrase tant torturée. Les Martyrs ridicules se terminèrent ainsi, dans cette collaboration ardue, et Baudelaire, après avoir hâté cette laborieuse éclosion, la présenta encore au public dans une préface remarquable.

Cladel avait alors vingt-sept ans. Depuis cinq années déjà il végétait dans ce Paris où les jours sont si courts et en même temps si

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longs. De son Quercy rocailleux et ensoleillé, il avait gardé le dur parler et le caractère ardent. Son esprit était sans cesse en émoi, comme un sol péniblement retourné par le soc de la charrue.

Ne sachant rien, rêvant un je ne sais quoi indéfinissable, il- était venu là comme nous y venons tous un jour — et ce n'est qu'après cinq ans d'une vie obscure et pénible qu'il faisait œuvre de littérateur. De ce jour, il nous appartient. Le coutre d'acier a retourné la terre friable, il ne reste plus qu'à emblaver les sillons, l'esprit va faire germer. Celui qui débuta dans la Revue fantaisiste par des nouvelles « agréables à lire » devait plus tard écrire les Va-nu- Pieds et le Bouscassié. Les Martyrs ridicules ne sont qu'un lever de rideau devant les dix actes à'Ontpdr ailles.

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