‹ Les arts et les lettresChapitre 26 sur 54 · Lopidum cadurque · texte numérisé non relu

Lopidum cadurque

D'ahan et de gorge, déchevelé, peinant par tous les temps sur le papier féroce, il tresse les mots si durs, et les enchevêtrements de conjonctions qui viennent longuement, claquebossant et pimpantes, se pavaner, le pauvre, au milieu des spirituelles tortures où il s'acharne.

Et l'âme des choses transudedans ses rustiques enthousiasmes. 11 a des soubresauts rocailleux, ainsi que ceux qu'il connut jadis, là-bas, par delà Montauriol, et des déchirements de voix désespérés, comme un vent de lande brûlée, alors qu'aoûtas il allait sur un tape-cul de ■guimbarde becquotter Montauban-Tu-Ne-Le- Sauras pas, l'Ancien, le générateur...

Le cadurci a cherché dans l'âpre saveur de mots barbares et dans l'emmêlement de pittoresques expressions une représentation savante de ses idées peu affinées, et le pénible et long labeur des après-midis torturées a produit \ Homme de la Croix aux Bœufs et les Va-nu- Pieds,

Un incommensurable amour du peuple s'y reflète, qui geint et ahanne du matin au soir sur la glèbe, le visage ruisselant de sueur et, sur les biceps gonflés, les muscles noués comme des cordes. Un besoin de force brutale le possède sans trêve et pour le satisfaire il n'a pas assez des coups de fouet d'une rhétorique banale et boursoûfflée, il lui faut un entassement géant de mots prodigieux, il se tord les membres, se ronge la chair et hurle au ciel pour atteindre le summum d'intensité poignante qui doit contenter sa rusticité farouche et le désir surhumain qui le fait haleter.

Le crotonien Milon et l'ex-homme d'équipe ont fait de longues routes ensemble sur les

« couteaux de pierre » de ta vieille terre de chênes, ô Quercy ! frappant en cadence leurs pectoraux de chair dure et faisant retentir l'horizon vibrant d'incandescence de leurs grognements, cherchant partout la beauté, et pour mieux exprimer leur tendresse amère pour les grandes choses et la souffrance des petits, accumulant les accents tendres et naïfs de leur unique dilection. Le cadurci souffre et pleure ; sa joie, son enthousiasme, son goût du beau, de la force, de la grandeur, de la plèbe, sont mouillés de sueur et de larmes ; notre langue n'est pas assez riche et notre lexique est trop mesquin pour suffire à ses pensées rompues et déchirées ; il forge les tropes, soude les métaphores, allonge les hyperboles, dans une pertinacité haletante ; c'est Jésus piochant le sable amer de Gethsémané ; les frondaisons herbeuses du jardin qu'il cultive sont rudes et épineuses comme des ronces, les mûres noires des haies s'y étalent par grappes, celui qui sait les cueillir en fait ses délices et s'en barbouille les lèvres, ivre, étourdi de l'âpre saveur de ces fruits sauvages, d'ailleurs mis en appétit par les inextricables fourrés où il faut les atteindre. Cladel, c'est Vaoûtas aux muscles tirés, noircis par l'ardente lumière, l'air hagard et souffrant des rêveurs rustiques, qui retrousse ses manches largement et, toisant de l'œil le champ à bêcher et à ensemencer, soupire et dit : Que

çà ? Son robuste labeur l'excite à peiner; le granit à secouer n'est rien lorsqu'il s'agit d'en faire sortir des arbres exotiques et des rieurs bizarres, d'un éclat intense ou surprenant. Et la tendresse filiale qu'il professe pour la terre le ramène sans cesse à ses landes rocailleuses où coulent les eaux vives, à son cadurcinus pagus fruste et brûlé et aux dénominations baroques des idiomes gascons. Faute d'étrangeté, il la crée. Il a pris à Baudelaire les trivialités et les violences; seul, il fût resté un poète plus attendri et morbide, pessimiste et chercheur d'anomalies spirituelles, si son précepteur d'un instant ne l'eût poussé dans un amour effréné du mot brutal et de X expression intense, cruelle même, qui estampille l'Idée comme un fer rouge.

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