Le procédé
Un paysan arrive de sa contrée nue et brûlée. Il garde dans sa tête durcie une tendresse tenace et jalouse pour les guérets où s'écoula son enfance laborieuse de plébéien ; il rumine d'entasser des Pélion et des Ossa, il rêve la lutte ardente contre la vie ; quoique cela, il est
fataliste, il laisse couler l'eau à la rivière, les jours suivent les jours, dans l'abrutissement de l'homme écrasé sous le joug du sort. Besoigneux, il est farouche.
Au milieu de ces rêves, de ces aspirations, de ce labeur opiniâtre sous la fatalité, il rencontre Un homme dont il ne tardera pas à devenir l'admirateur passionné, se soumet à ses désirs, plie sa volonté, se courbe et obéit. Et comme le bœuf mélancolique qui sent l'aiguillon et tire, tire plus fort, tire encore, tire de plus en plus le soc qui fouille l'humus, cet écrivain paysan obéit à la volonté impérieuse qui lui commande, jusqu'au jour où cette volonté deviendra la sienne propre. Du jour où le professeur a dit à l'élève : Trouvez un mot plus « fort », l'impulsion a été donnée, le paysan a courbé les épaules.
Le lendemain : Trouvez un mot encore plus fort. Le surlendemain : Encore plus fort ! Et les jours suivants : Encore plus fort ! Encore plus fort ! — Après huit jours : Bien, c'est cela — à peu près. Maintenant trouvez une « expression » plus forte ! — Changez la phrase ! — Fouillez les dictionnaires, remuez les lexiques, fourragez les encyclopédies, sondez les étymologies, ouvrez les flancs aux grecs et aux latins, éventrez les bibliothèques, feuilletez les incunables, vous avez le sanscrit, l'hyndostani, l'égyptiaque, l'hébreu, le runique, calculez,
entassez, morcelez, piochez, inventez! — jusqu'au moment où le cerveau demande grâce, et où les larmes coulent des yeux.
Voilà le procédé. « Inventez » est le grand arcane.
Léon Cladel a mis quinze jours, pas un de plus ou de moins, ne s'occupant d'autre chose, à trouver un terme qui rendit le bruit du couperet de guillotine sur le col humain (c'était, si je me rappelle, pour le récit de la double exécution Piétri et Orsini), et il est arrivé à accoupler ces deux mots : Sec et mat, — le triangle d'acier rencontrant les vertèbres et retombant au-delà de la lunette, pendant que le sang gicle contre les portants de l'instrument fatal. Quinze jours, ce n'est pas trop. Flaubert a bien mis plus que cela pour trouver la dernière ligne du chapitre « Le Défilé de la Hache », (l'éléphant avec une flèche fichée dans l'œil). Ceux qui ignorent l'art de la plume ne se doutent pas qu'un mot banal, employé chaque instant, ait coûté tant d'heures à enchâsser dans la gangue littéraire.
Léon Alpinien dit quelque part : « Ajuster, raboter et sertir des périodes avec le docte et puissant rhéteur (Baudelaire) à qui l'on doit les Roses noires et les Ciels factices fut et reste ma meilleure fortune littéraire. On m'accordait assez généralement, dans le milieu purement artistique où j'étais alors connu, quelques
petits mérites, on y disait de moi que je soignais beaucoup ma forme et que je ne manquais point d'une certaine originalité. S'il est vrai que je sache aujourd'hui me servir de mon outil, l'honneur en est tout entier, je l'atteste, à ce sévère Mentor qui m'apprit avec patience à « tailler mes plumes » et m'enseigna la manière de « manger les lexiques ». Heureux et fort heureux serais-je si jamais je digère ceux-ci, gouverne celles-là aussi bien que ce vénéré doctrinaire, lequel, écrivain hors ligne et profond observateur, connaissait les hommes non moins que les mots ».
Il est curieux à remarquer que Baudelaire, esprit fier et délicat^ hautain et aristocratique, naturellement, aimait à s'abaisser dans la pénombre d'une sentimentalité commune et grossière, et que de cet état xierveux résulta le surprenant alliage de la maladie et de la faiblesse avec la robusticité du tâcheron. Et que Cladel, rustre effarouché, marqué, du « robur » de la glèbe, sentit dès l'abord qu'il était moins robuste que Baudelaire, à cause de son affinité pour tout ce qui était richesse et puissance — signe d'ardente ambition — et que ce qu'on prenait pour de la maladivité chez le poète des Fleurs du Mal .n'était qu'un ébranlement incessant de tout le système' nerveux vers une seule, vers Tunique aspiration qui le secouât, vers la brutale puissance, poussée jusqu'au dégoût et au mépris absolu de l'humanité.
Cladel n'est donc pas un élève de Baudelaire, ainsi qu'il le dit ; celui-ci était aristocrate autant que celui-là fut plébéien ; la recherche laborieuse des mots et des expressions n'est qu'un résultat suscité par le hautain poète dans l'esprit de l'auteur des Va-nu-Pieds.
Ce qui a fait Cladel ce qu'il est, en styliste ardu, c'est son acharnement à aimer la rusticité et à la pratiquer, et à la poursuivre partout où elle se trouve, à l'inventer même 'dans certains milieux, à la procréer si elle n'existe pas. Ses phrases sont désarticulées, comme des ronces déchirées par la herse aux dents de fer. Il enlace l'esprit par une harmonie imitative d'intuition. C'est un Alcide de la pensée ; il se cambre, il se piète, il fait saillir ses muscles, frappe le sol du talon, et jongle avec les mots comme un hercule avec ses poids, les frappe en cadence, ou les entre-choque dans un bruit de galets roulés ; imite les coups de mine qui sautent, le granit qui éclate, le torrent qui se brise et coule, pour se briser encore ; et par-dessus tout, ahan, ahan, le tâcheron gémit à fendre l'âme, la face trempée et le plébéien halète, et longuement, péniblement, affreusement, retourne son morceau de glèbe et de boue qui doit le faire manger, et nait, et vit, aime dans ce champ qui est son horizon, et brutalement souffleté par le sort, meurt à la peine.